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Chapitre 40

Deux jours s’étaient écoulés. Angèle, tristement assise auprès de la fenêtre, regardait dans la rue où se voyaient seulement quelques rares passants ; encore de ceux-ci n’apercevait-on que les parapluies qui formaient un dôme ruisselant au-dessus de leurs jambes crottées.

Angèle trouvait la pluie bien triste à Paris. Là-bas, à son cher village, les pluies de mai versaient une grâce nouvelle sur les aubépines blanches et sur les feuillages si tendres encore. Mais ici tout semblait noir et luisant comme si un malin démon prenait plaisir à déverser sur la ville le contenu d’un pot de cirage liquide.

Machinalement, Angèle écarta le rideau : elle trouvait une sorte de triste volupté à rassasier ses yeux de ce spectacle affligeant. Tout à coup, elle remarqua sur le trottoir opposé un parapluie qui ne ressemblait point aux autres.

C’était un de ces meubles vénérables que l’on désignait jadis dans les campagnes sous le nom de robinsons, ce qui prouve qu’un certain vernis de littérature exotique a pénétré jusque-là.

Ce robinson sautillait d’une façon étrange, comme si son propriétaire eût pris plaisir à le faire danser au-dessus de sa tête. Il allait et venait, tournoyant, s’arrêtant, puis reprenant ses mouvements assez semblables à ceux d’un chapeau chinois dans une musique de régiment.

Angèle ne put s’empêcher de le regarder avec une certaine curiosité ; au bout d’un instant le parapluie se souleva et laissa apercevoir un visage qu’elle crut reconnaître. Elle tressaillit, et ouvrit brusquement la fenêtre toute grande pour se pencher au dehors, et s’assurer de la présence de son ami.

À son inexprimable désappointement, le visage ne reparut pas, et le parapluie s’éloigna avec des mouvements ironiques qui semblaient railler l’imagination trop facile de la pauvre enfant.

Appuyée à la fenêtre, sans s’apercevoir que la pluie mouillait ses mains et son visage, Angèle se pencha au dehors et suivit des yeux le bienheureux parapluie, qui, pour un instant, lui avait donné l’illusion d’une présence bien chère.

À sa grande surprise, le robinson, avant d’atteindre l’extrémité de la rue, revint brusquement en arrière ; sa course devait le ramener sous la fenêtre d’Angèle.

Cette fois elle sentit son cœur battre pour tout de bon. Ce ne pouvait pas être le hasard, le hasard seul, du moins, qui ramenait sous ses yeux cette apparition bizarre, et le propriétaire du parapluie semblait vouloir lui donner raison ; à mesure qu’il rapprochait, le parapluie se mettait de côté de façon qu’un mouvement habile pût découvrir pour une seconde le visage de son propriétaire.

C’est ce qui arriva en effet ; au moment où le robinson se rapprochait le plus d’Angèle, le dôme de coton fané s’écarta légèrement et laissa voir, cette fois, le visage bien connu de Prosper.

La rue était noire et triste, le parapluie était absurde, la circonstance était ridicule, mais le visage du jeune homme exprima pendant la durée d’un éclair tant de tendresse idéale, tant de jeune passion contenue, que Angèle ne vit ni la rue, ni la circonstance, ni les nuages bas et gris, qui semblaient vouloir étouffer les maisons ; elle ne vit que les yeux de son ami.

Dans ces yeux, elle avait vu cette fois, à ne pas s’y méprendre, qu’il l’aimait plus que la vie, et soudain effrayée de ce qu’elle ressentait, elle se rejeta brusquement en arrière.

Prosper avait repris sa marche, mais désormais grave et sérieuse comme un homme qui vient d’éprouver une émotion violente. Arrivé à l’extrémité de la rue, il se retourna une fois encore, et Angèle reçut encore une fois le même regard… puis Prosper disparut.

Effrayée, faible au point de se soutenir à peine, Angèle eut cependant la présence d’esprit de refermer la fenêtre, et de retourner dans sa chambre ; il ne fallait pas qu’on s’aperçût qu’elle avait éprouvé cette émotion ; il ne lui en avait déjà que trop coûté d’avoir été imprudente une fois.

Quand elle se vit seule, poussée par un instinct irrésistible, elle ferma les yeux et essaya de retrouver dans sa mémoire l’impression qui l’avait si violemment agitée tout à l’heure.

Elle retrouva, en effet, le même regard, la même surprise délicieuse, le même frisson. Elle savoura un instant cette joie nouvelle, puis, comme réveillée en rêve, elle se dit tout à coup avec terreur :

— Mais je l’aime !

Sa pensée ne lui fit grâce de rien. Elle vit soudain, devant les yeux de son esprit, sa petite mère Marianne, qui la regardait d’un air plein de reproches.

— Tu avais la fortune, la jeunesse, la beauté, lui disait ce doux fantôme, et moi je n’avais que la tendresse de mon fiancé, et voilà que tu me la prends !

— Non, non, s’écria Angèle en mettant ses mains sur ses yeux pour chasser la vision qui la remplissait d’angoisses, non, ma mère Marianne, je ne te prendrai pas ton seul trésor, quand je devrais en mourir !

Cette résolution une fois bien prise, Angèle se sentit plus calme.

Un nouveau trouble l’envahit bientôt, cependant ; comment avait-elle pu laisser naître dans son cœur cette tendresse pour le fiancé d’une autre ? Était-ce donc qu’elle avait l’âme si égoïste, qu’elle se fût laissée aller à la douceur de ses impressions, sans se demander d’où elles lui venaient, ou bien si faible, qu’elle n’eût pu se défendre contre un sentiment malsain ?

Elle resta pendant quelque temps douloureusement absorbée, essayant de comprendre…

— Non, se dit-elle tout à coup, je ne suis ni faible ni méchante, mais je n’ai pas su. Si j’avais su, j’aurais fait attention à moi-même. Comment aurais-je pu savoir que c’était mal, lorsque c’était si doux, si simple et si naturel ? Et puis pouvais-je ne pas l’aimer, lorsqu’il accomplissait si généreusement son grand sacrifice ?

Pendant quelques instants, elle se donna le plaisir d’admirer les perfections de Prosper, et de trouver les meilleures raisons du monde pour lui accorder encore plus d’estime et d’admiration ; mais une autre pensée assombrit aussitôt sa joie.

Prosper l’aimait, elle ne pouvait en douter maintenant, il était donc infidèle à Marianne, il manquait à la parole donnée… L’aiderait-elle dans cette voie, qu’avec le rigorisme de son âge elle qualifiait de déshonorante ?

En même temps que toute la tendresse de son âme souffrait un déchirement affreux, toute la noblesse de ses principes se révoltait contre l’idée d’une telle complicité.

Dans son âme, elle excusait Prosper de l’aimer. Elle eût été d’ailleurs la première femme qui se fût refusée à pardonner un méfait de ce genre ; mais elle était plus sévère pour elle-même.

— Pauvre Marianne, se disait-elle, si grande, si généreuse, elle qui n’a jamais connue le sacrifice et le renoncement, que deviendrait-elle si elle savait ?… et que penserait-elle de moi ? Jamais, jamais je n’aiderai Prosper à désoler Marianne, quoi qu’il m’en coûte, quoi qu’il lui en coûte à lui-même. Et puis, d’ailleurs, du moment où c’est bien, qu’importe le chagrin, qu’importe la difficulté ? Si c’était facile, il n’y aurait pas de mérite.

L’héroïsme est facile et naturel aux jeunes âmes. C’est en avançant dans la vie que l’on s’aperçoit combien les renoncements sont difficiles.

Angèle décida, à elle toute seule, que jamais elle et Prosper ne seraient rien l’un pour l’autre. Cette résolution une fois arrêtée, elle se sentit très heureuse, très satisfaite, et elle fondit en larmes ; larmes faciles, larmes jeunes qui coulaient sans désespoir, apportant au contraire une impression de soulagement et de joie à cette petite âme candide, qui voulait bien faire et qui ferait le bien, aux dépens mêmes de son bonheur.

Lorsque Marie appela sa fille pour le déjeuner, elle fut tout étonnée de l’expression paisible, presque joyeuse, qui illuminait ce jeune visage.

— Tu as bien dormi ? lui demanda-t-elle d’un ton encourageant.

Le rôle que Marie jouait vis-à-vis de sa fille semblait par moments tout à fait odieux, et elle eût saisi avec joie la plus légère occasion de se montrer sous un meilleur jour.

— Oui, maman, répondit Angèle qui se sentait capable de tous les dévouements, tant était joyeuse et sincère son ardeur de sacrifice.

— Tant mieux, fit Marie, nous irons aujourd’hui faire des commandes dans les magasins, et puis, ce soir, nous irons à l’Opéra-Comique.

Angèle ne dit rien. L’Opéra-Comique, cela valait toujours mieux que le cirque, et puis l’affreux Landel ne devait pas aimer la musique.

— On n’a pas le droit d’aimer la musique quand on est si désagréable et si commun, pensait Angèle.

Elle reconnut avec désespoir qu’elle s’était trompée.

Peu après le lever du rideau, Landel arriva en personne, un bouquet à la main, une rose à la boutonnière ; il était tout sourire et tout grâce. Il offrit le bouquet à Angèle, qui le déposa froidement sur le bord de la loge, avec l’intention bien arrêtée de l’y oublier en s’en allant ; puis il entama une conversation avec la bienheureuse Sainte-Juste, qui occupait une place prépondérante dans tous les plaisirs de la famille.

Le Chalet et la Dame blanche ! pour une jeune fille expérimentée, ce programme seul indiquait mariage, aussi sûrement que le dix de cœur, quand on se fait faire les cartes.

Mais Angèle n’était pas expérimentée ; elle écouta les deux opéras-comiques, l’un après l’autre, sans la moindre arrière-pensée, et au moment du départ se laissa envelopper dans son manteau par l’affreux Landel, sans prendre plus de garde à sa personne que s’il eût été mort depuis un nombre considérable d’années.

Elle rentra chez elle, le cœur plein d’une seule idée, et s’endormit comme si elle était baignée dans une clarté délicieuse.

Marianne n’aurait jamais de chagrin à cause d’elle, elle se l’était juré, et tiendrait sa parole, au prix de tous les sacrifices.

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