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Chapitre 5

Angèle ne faisait pas grand bruit et ne dérangeait guère. C’était une petite fille discrète et silencieuse. On voyait qu’elle n’avait pas été accoutumée à la société des enfants, car elle ne la recherchait pas.

Pendant une dizaine de jours encore, elle s’amusa de ce qui l’entourait ; le jardin, le chat, les insectes, les meubles de la maison nouveaux pour elle, l’absorbèrent longuement ; puis, le temps s’étant mis à la pluie, une mélancolie soudaine s’abattit sur la pauvrette.

Appuyée sur la partie inférieure de la porte, ce qu’elle ne pouvait faire qu’en montant sur un petit escabeau, elle regardait tristement tomber la pluie, cette pluie des côtes, qui tombe pendant des journées entières sans forcer ni diminuer, comme si le ciel gris avait pris à tâche de punir les humains avec l’inflexibilité d’un pédagogue bourru.

Elle se rappelait peut-être les heures noires de son enfance ; le père toujours absent, qui rentrait tard, fatigué, toujours silencieux et préoccupé ; la mère gaie et coquette, bien mise, qui s’habillait lentement devant la glace en fredonnant un air ; les brides du chapeau étaient l’objet d’un long travail ; puis la jeune femme étirait ses gants sur ses poignets, jetait un dernier coup d’œil à son élégante image, et souriait. Elle prenait ensuite par la main Angèle, qui, blottie dans un coin, sur son petit escabeau, regardait avec une admiration mêlée de crainte sa jolie maman, si jolie qu’elle eût bien voulu l’embrasser.

Mais la maman n’aimait pas beaucoup qu’on l’embrassât, cela chiffonnait sa robe. Alors Angèle se contentait de poser ses lèvres sur les volants de la belle robe neuve. Malheureusement un jour les petites lèvres roses avaient goûté à la confiture, et leur marque était restée sur les volants soyeux. La maman n’avait jamais pu comprendre d’où venait la tache ; mais Angèle avait compris et n’avait plus embrassé même la robe.

La mère d’Angèle la conduisait alors chez cette femme empanachée qui l’avait apportée à Beaumont, dormant d’un si bon sommeil. Là c’était moins gai encore. Angèle prenait sa poupée dans ses bras et essayait de l’endormir.

Puis la mère était partie. Où ? Angèle ne savait pas. Son père l’avait amenée chez la femme empanachée, et elle y était restée pour la nuit. Son père venait la voir cependant, mais souvent c’était le soir, lorsqu’elle tombait de sommeil. Il semblait à la petite que plus d’une fois son père l’avait portée lui-même dans son petit lit ; il l’embrassait plusieurs fois, en la portant, avec tendresse ; elle croyait bien se rappeler l’impression de la grande barbe soyeuse effleurant son visage… Mais cela aussi devait être un rêve, comme le chant de la nourrice.

Et puis, on l’avait mise dans une voiture, puis dans le chemin de fer, encore dans une voiture, où elle s’était endormie, et à la fin elle s’était réveillée dans cette maison singulière, où rien ne ressemblait à ce qu’elle avait connu, où dans le jardin il y avait des fleurs et des bêtes ; mais depuis qu’il pleuvait, on n’allait plus dans le jardin… Est-ce qu’il allait pleuvoir toujours ?

Angèle en était là de ses méditations, une après-midi encore plus sombre que les autres, lorsque son visage s’éclaira soudain.

Abritée par un large parapluie, qui débordait d’un mètre dans tous les sens au-dessus de sa personne exiguë, une petite fille d’une dizaine d’années passait devant la porte en faisant claquer ses sabots sur la route détrempée.

La petite fille qui passait était de fort bonne maison pour le pays ; pour quiconque en eût douté, l’énormité de son parapluie en faisait foi. Les gens d’extraction vulgaire ne possèdent point de si énormes robinsons. Tel est le nom familier de ces objets, en souvenir de Robinson Crusoé.

La petite porteuse de parapluie sourit en regardant la figure rêveuse qu’Angèle appuyait sur ses petites mains, et Angèle sourit en réponse. Un instant après, en repassant, la grande fille sourit encore à la petite qui lui répondit d’un signe de tête amical.

Le lendemain, à la même heure, mais cette fois sans parapluie, car le ciel par hasard semblait témoigner des velléités de clémence, la fillette de dix ans dit bonjour à celle de trois ans ; depuis, tous les jours Angèle, bien qu’elle ne sût pas l’heure, avertie par un instinct secret, quittait son occupation quelle qu’elle fût, et venait attendre le passage de son amie inconnue.

La grande fillette était la fille d’un père veuf, petit propriétaire, rentier, grand amateur de rosiers et capable, pour se procurer des écussons, de tout, même d’un vol ; au demeurant le meilleur homme du monde.

Marianne Benoît tenait à elle toute seule la maison de son père ; de temps à autre une femme de peine venait lui donner un coup de main et faire le plus difficile de l’ouvrage ; mais Marianne n’eût permis à personne de l’aider dans les travaux journaliers de la maison : elle y mettait même un singulier amour-propre. Son père prenait volontiers un fusil sous le bras, en temps de chasse, et un livre, en temps ordinaire, car il aimait la lecture. Botaniste intrépide, et classificateur enragé, il se dispensait d’ailleurs des études techniques qui lui eussent rendu la vie trop pénible. Il se bornait à essayer d’acclimater dans son jardin les plantes récalcitrantes qu’il allait recueillir dans le ruisseau ou sur la lande.

Marianne avait donc beaucoup de temps à elle ; elle allait à l’école, plutôt pour passer les heures de la journée que pour apprendre quelque chose, car depuis longtemps, quoique la plus jeune de toute la classe, elle savait tout ce que pouvait lui enseigner la pauvre vieille institutrice.

Tous les soirs, vers cinq heures, Marianne allait chez l’épicier chercher les menues provisions nécessaires pour le repas du soir ; elle rentrait, son petit panier à la main, et s’occupait aussitôt des apprêts du souper. C’est dans une de ces courses qu’elle avait aperçu Angèle. Une question discrète à l’épicière l’avait mise au courant de tout ce que l’on savait dans le pays relativement à la petite fille, et elle s’était prise aussitôt d’un grand intérêt pour la pauvre enfant plus qu’orpheline. Depuis lors, elle sortit plus souvent, cherchant les occasions.

L’hiver s’écoula ainsi. Quand il faisait mauvais temps, la porte était tout à fait fermée, et alors faute de voir le joli petit visage triste, et les grands yeux mélancoliques, Marianne rentrait chez elle, moins gaie qu’au départ ; Angèle tenait, sans qu’elle le sût, une grande place dans sa vie.

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