Chapitre 41
Prosper était dans un état d’esprit tout différent
En revoyant Angèle à la fenêtre, il avait éprouvé de son côté une commotion extraordinaire. Il savait bien, depuis que Marianne le lui avait dit, qu’il aimait Angèle, et ne pourrait vivre heureux loin d’elle ; mais cette affection, entrée par degrés dans sa vie, lui avait toujours semblé irréalisable et lointaine comme les voyages que l’on fait dans les rêves, où, même alors qu’on se croit arrivé, on a l’impression certaine que tout se passe uniquement dans l’imagination.
En revoyant tout à coup le joli visage de sa petite amie, pâli par la souffrance, idéalisé par l’émotion qu’elle éprouvait à le revoir, il avait senti son âme entrer dans une nouvelle phase de la vie et de la passion.
Elle l’aimait, cette délicieuse Angèle, sa petite compagne d’autrefois, dont il connaissait le caractère et les goûts, aussi bien, peut-être mieux, qu’il ne se connaissait lui-même.
Elle l’aimait, il en était sûr, et maintenant il s’apercevait qu’il en était sûr depuis leur entretien sur la lande, où elle l’avait si fort maltraité, à la pensée qu’il n’épouserait pas Marianne.
Combien plus il l’aimait en se rappelant qu’elle avait été inflexible avec son devoir, à lui, Prosper ! qu’elle voulait être certaine qu’il tiendrait la parole donnée, et qu’elle le mépriserait si elle pensait qu’il avait pu agir autrement !
Au souvenir de cette journée, le jeune homme sentait son âme déborder de joie et d’orgueil pour la chère petite aimée, qui mettait si haut son idéal de la vie.
— Comme elle va être heureuse, pensait-il, quand elle va savoir que c’est Marianne elle-même qui m’envoie vers elle !
Mais pour apprendre cela à Angèle, il fallait pouvoir lui parler, et c’est ce qui ne paraissait pas précisément facile. Il passa la nuit à se creuser la tête, et la matinée du lendemain à creuser celle de Cervin, qui n’en pouvait mais.
— Voyons, disait l’excellent garçon, vous l’avez retrouvée, vous l’avez vue, vous n’êtes pas encore content ?
Non, Prosper n’était pas content du tout.
Ce qu’il eût voulu, c’eût été de parler à Angèle, d’avoir avec elle une longue entrevue, de lui dire tout ce qu’il avait dans le cœur, et de l’emmener tout de suite vers n’importe quel pays fantastique où un maire chimérique eût béni sur-le-champ leur union.
C’est ce qu’il ne disait pas, mais ce que Cervin comprenait à merveille.
— Ne brusquons rien, dit-il sagement, n’oubliez pas que Angèle est toujours dans les mains de sa mère, et que légalement nous ne pouvons pas l’en retirer. Allons lentement pour ne point faire de fausses démarches. Après tout, il n’y a pas, que je sache, de péril en la demeure.
Prosper fut bien obligé de se résigner, quoique fort à contrecœur, et, pour calmer ses ennuis, il alla au musée du Louvre.
Angèle cependant était fort malheureuse.
L’odieux Landel venait de plus en plus. On eût dit maintenant qu’il faisait partie des choses indispensables de l’existence, telles que le déjeuner et le dîner.
— Tâchez qu’elle s’habitue à vous, avait dit Marie Lagarde, et Landel venait consciencieusement.
Mais Angèle ne s’habituait pas à lui, tout au contraire. Le temps s’écoulait cependant, et, sans que la jeune fille en eût eu connaissance, les publications avaient été faites à la mairie.
— Cela n’engage à rien, disait madame Sainte-Juste, qui avait un nombre incalculable de raisons pour souhaiter que l’affaire, car c’en était une, fût menée à bonne fin.
Un soir, les habitués n’étaient pas encore venus, lorsque Landel arriva fort pimpant et fort gai.
Sans avoir fait précisément ce soir-là ce que l’on appelle des adieux à la vie de garçon, il avait dîné avec quelques amis, et se sentait de l’humeur la plus joviale.
— Il faudrait pourtant en finir ! dit madame Sainte-Juste, qui, si elle partait toujours la dernière, arrivait aussi la première.
— M’est avis, fit Landel avec un gros rire, qu’il serait plutôt temps de commencer, car, au bout du compte, nous parlons beaucoup de mariage, mais je ne suis pas plus avancé que le premier jour auprès de ma charmante future.
— Qui vous empêche de faire votre demande ? dit brusquement Marie, dont le cœur, quoique endurci, fut tout à coup gonflé de remords.
— Qui m’empêche ? En vérité je ne sais pas, répondit Landel toujours jovial ; mais, comme personne ne m’encourage, surtout la demoiselle, je ne me suis pas jusqu’ici dépensé en formalités inutiles.
— Eh bien, fit madame Sainte-Juste en riant, je crois, Landel, que voici le moment de vous dépenser comme vous dites.
Marie était restée silencieuse, agitée de pensées confuses qu’elle ne comprenait pas bien, mais qui la troublaient.
— Faites votre demande, dit-elle avec cette brusquerie qui cachait chez elle, comme chez beaucoup d’autres, un embarras dont elle n’était pas maîtresse.
— Tout de suite ? demanda Landel, qui se sentit aussi soudainement embarrassé.
— Non, fit Marie, d’une voix assourdie, ce soir, quand les autres seront partis.
On sonnait en ce moment, et la conversation fut forcément interrompue.
La soirée s’écoula à peu près semblable à toutes les autres ; cependant une certaine gêne semblait s’étendre sur les joueurs, et les rendait silencieux. Aussi s’en allèrent-ils plus tôt que de coutume.
Sainte-Juste était restée comme d’ordinaire, et Landel, debout près de la porte, semblait avoir envie de s’en aller comme les autres. Un geste impérieux de sa protectrice le retint, et il fit deux pas au milieu du salon.
Angèle, fatiguée par l’ennui de la soirée, s’était à demi endormie dans le fauteuil qu’elle occupait. Sa jolie tête enfantine reposait sur le dossier de son siège ; elle avait pensé à des choses tristes, car son regard était mélancolique.
Peut-être, à mesure que les jours s’écoulaient, comprenait-elle mieux l’étendue du sacrifice qu’elle faisait en renonçant à Prosper. Peut-être aussi se disait-elle que ce grand renoncement eût mérité d’être connu, que c’était bien dur d’être héroïque, alors que personne n’en avait connaissance, et que enfin… enfin elle eût voulu revoir Prosper, ne fût-ce que pour lui dire : – Ne m’aimez pas, je ne serai jamais à vous.
C’est à ce moment que Landel s’avança, aussi gauche et plus déplaisant encore que de coutume.
— Mademoiselle, dit-il…
Angèle se souleva et se tint toute droite dans son fauteuil, le regardant d’un air qui semblait lui demander grâce.
— Mademoiselle, reprit-il, madame votre mère m’a accordé votre main…
Angèle se leva avec un geste désespéré.
— Moi, dit-elle, jamais, monsieur, jamais !
Landel regarda Marie d’un air déconfit.
— Là ! fit-il avec humeur, j’en étais sûr.
Madame Lagarde resta une seconde immobile et silencieuse.
— Angèle, dit-elle tout à coup avec plus de douceur que d’habitude, tu n’es plus une enfant. Je t’engage à accepter la demande de M. Landel.
— C’est parce que je ne suis plus une enfant que je refuse, maman, répondit la jeune fille en la regardant d’un air assuré.
Le silence recommença dans le petit salon.
— Voyons, dit tout à coup madame Sainte-Juste, pas de bêtises, n’est-ce pas ? Vous vous ennuyez avec nous, mon petit chat, et, s’il faut vous l’avouer, nous ne nous amusons guère dans votre société : mariez-vous, et que cela finisse, tout le monde sera content.
— Pardon, madame, fit Angèle, les yeux étincelants de colère, vous serez débarrassée de moi ; mais moi, je ne serai pas débarrassée de vous ; ce ne sera pas juste.
— Impertinente ! s’écria la matrone offensée.
Elle s’avançait la main haute, Marie l’arrêta par le bras.
— Va-t’en, dit-elle à sa fille, qui se retira dans sa chambre, le cœur plein de colère et de mépris pour les acteurs de cette scène, et à l’égard de sa mère, à la fois mécontente et touchée malgré elle.
Ce que les trois personnages restés en présence se dirent de vérités désagréables remplirait un volume. Après des récriminations aussi oiseuses que brutales, madame Sainte-Juste conclut par ces mots :
— Quand on doit, on paie ; quand on a promis, on tient, ou sans cela, ce n’est pas honnête.
— Vous êtes bien heureuse, riposta aigrement Marie, qu’on ne vous ait jamais traitée avec tant de rigueur ! Si vous étiez obligée de tenir tout ce que vous avez promis et de payer tout ce que vous devez, le jugement dernier viendrait avant que vos comptes fussent réglés !
— Voyons, voyons, mesdames, fit Landel en s’interposant, tout cela ne sert à rien. Parlons peu, mais parlons bien. Nous sommes engagés les uns vis-à-vis des autres à toutes sortes de choses pour l’accomplissement desquelles il est nécessaire que j’épouse la petite. Mettez-vous d’accord pour l’engager à m’épouser sans faire de bruit, cela vaudra mieux que vos querelles, que diable ! Ces demoiselles ne sont pas difficiles à décider d’ordinaire ! Que ne lui parlez-vous de sa robe blanche, de la corbeille…
— La corbeille, interrompit Marie, au lieu d’en parler, envoyez-la !
Landel se tourna vers madame Sainte-Juste, qui feignit d’être fort occupée à chercher son mouchoir.
— La corbeille, répéta-t-il, c’est vous qui devez la fournir, ma belle amie. Vous entendez qu’on la demande !
— Avec tout cela, fit la dame au lieu de répondre directement, c’est toujours moi qui fournis les fonds, et l’on ne m’a encore rien remboursé du tout.
— Avez-vous promis de fournir la corbeille, oui ou non ? s’écria Landel impatienté. Si vous ne tenez pas vos promesses, il n’y a rien de fait !
— Que vos écrits sur papier timbré ! dit triomphalement madame Sainte-Juste.
— Ils ne sont valables que si le mariage a lieu, et si vous m’ennuyez, au bout du compte, vous savez, je n’épouse pas !
— J’aimerais presque autant cela, fit Marie d’un air pensif.
Les deux associés, qui se querellaient tout à l’heure, se trouvèrent d’accord pour tomber sur elle ensemble. Elle avait promis, elle aussi. Les aurait-elle engagés de loin dans cette affaire pour les lâcher au dernier moment ?
D’abord Landel n’admettait pas qu’on se fût moqué de lui ; – et puis, Sainte-Juste entendait être payée.
Après une nouvelle mêlée, où chacun reçut sa part des horions, il fut convenu que la corbeille serait envoyée le lendemain, et que Marie déciderait sa fille à se soumettre sans trop de grimaces.
— On sait bien qu’il faut qu’elle pleure ! dit philosophiquement la matrone, mais, au moins, que ce ne soit pas devant le monde !
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