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Chapitre 42

Marie ne tenta point de recommencer sa campagne le soir même. Dès que ses hôtes furent partis, elle rentra dans sa chambre et resta un instant devant sa table de toilette, sans commencer à se déshabiller. Puis, avec une lenteur de mouvements qui ne lui était pas habituelle, elle prit une bougie et se dirigea vers la chambre d’Angèle.

Devant la porte, elle s’arrêta. Entrerait-elle ? Si la jeune fille dormait, troublerait-elle ce repos chèrement acheté par des scènes pénibles ?

Là encore, elle hésitait…

Si peu mère ! Oh ! oui, bien peu, en effet ! Marie n’avait rien connu de la maternité que les petits ennuis par lesquels se font acheter toutes les grandes joies. Elle n’avait point épié sur les lèvres de sa fille le premier sourire de l’enfant, si vague et si touchant. Les premiers bégayements de ses petites lèvres ne l’avaient point émue ; les mains d’Angèle, en s’attachant à sa robe avec l’instante supplication des petits qui marchent à peine, ne lui avaient causé qu’une impression d’impatience…

Bien peu mère, vraiment !

Elle avait cherché Angèle, parce que Angèle, c’était la fortune. L’ayant retrouvée, elle s’en était emparée, comme l’araignée s’empare de la mouche pour laquelle elle a tendu sa toile, et elle l’avait emportée à Paris pour la dévorer à loisir. L’enfant lui importait peu ; c’était l’argent dont elle avait besoin, et puisqu’elle ne pouvait obtenir l’un sans l’autre, elle prenait les deux !

Angèle docile eût été indifférente à sa mère. Angèle rebelle devenait une ennemie qu’il fallait vaincre. Elle l’avait vaincue, elle la tenait dans sa main bien fermée : elle ne la livrerait qu’en échange d’une bonne pension, qui lui permettrait de ne plus redouter l’avenir.

Et une émotion bizarre, un trouble qui l’attristait s’emparait de Marie, pendant que, debout devant la porte de sa fille, elle repassait dans sa mémoire les étapes de cette épopée.

Elle leva sa bougie pour y voir plus clair, et avança la main vers le bouton de la porte… Elle retira doucement sa main, avec une sorte de crainte, puis, du même pas lent et indécis qui l’avait amenée là, elle retourna dans sa chambre, et s’assit sur une chaise basse, toujours profondément absorbée.

Jusqu’alors, elle n’avait pas vu, pas voulu voir ce que serait l’avenir d’Angèle, et tout à coup ce mot se dressait devant elle, mystérieux et menaçant comme une grande muraille de granit, sans fenêtres pour voir au travers, sans aspérités pour en permettre l’escalade, nue et formidable, derrière laquelle se cachait tout.

L’avenir d’Angèle !

Évidemment, Angèle n’était pas seulement un capital susceptible de rapporter des intérêts ; elle était une femme, une âme, un corps ; âme et corps auraient à souffrir, à se débattre dans la lutte de la vie… Marie frissonna au souvenir de ce qu’elle avait enduré elle-même.

— Mais moi, se dit-elle, j’ai fait ma propre destinée ! J’étais libre, personne ne me contraignait. Quand j’ai aimé Georges Lagarde, quand je l’ai suivi, quand il m’a épousée…

Que tout cela était loin ! Elle se rappela soudain l’émotion orgueilleuse qu’elle avait éprouvée le jour où elle était rentrée chez elle, mariée, bien mariée…

Dans la pensée de Marie, ces images du passé s’effacèrent bientôt, pour faire place à une réalité plus proche.

La douce figure d’Angèle, avec ses yeux étonnés, la grâce de son sourire, son air affable de bienvenue, apparut aux yeux de sa mère, telle qu’elle l’avait vue à Beaumont, dans la demeure étroite et modeste qu’avec un naïf orgueil elle appelait « sa maison ».

Elle était heureuse alors, Angèle. Elle ne connaissait aucun souci, aucune crainte. Parmi les abeilles de ses ruches et les fleurs de son jardinet, elle allait et venait comme une petite reine. Marie se souvint alors de ce qui jadis l’avait fait rire : l’air de possession tranquille et l’indubitable sérénité avec laquelle les gens de Beaumont l’appelaient : Notre Angèle !

En effet, c’était leur Angèle, – et non celle de sa mère qui ne l’avait point élevée, pas aimée, à peine connue…

Et maintenant, on allait mettre la main de cette enfant pure dans la main du gros Landel, souillée par toute espèce de trafics et de contacts ; on dirait sur eux quelques paroles magiques, qui de deux êtres indépendants faisaient pour la vie deux forçats rivés à la même chaîne, et la jeune fille s’en irait au bras de cet homme, pour partager sa demeure, son nom, ses habitudes, ses goûts, ses peines ; si elle s’y refusait, elle s’exposerait à tous les dangers, à toutes les ignominies…

Marie se rappela combien le joug de son mariage était léger… Elle l’avait secoué, cependant, par lassitude et par ennui. Si Angèle se lassait un jour du joug de Landel, qu’arriverait-il ?

Malgré elle, avec un frisson d’horreur et de dégoût, Marie se rappela sa propre fuite et les hasards qui l’avaient suivie… le souci du pain quotidien, le travail manquant, les tentatives de suicide, les dégoûts, les écœurements…

— Oh ! fit-elle en passant sa main sur ses yeux enfiévrés, pour chasser l’odieuse vision, oh ! la pauvre enfant !

Elle se leva, déchaussa ses pantoufles, afin de faire moins de bruit, puis retourna à la porte d’Angèle. D’une main abritant sa bougie, de l’autre elle tourna le bouton avec des précautions inouïes. En ce moment la pendule sonna trois heures dans le salon, et Marie tressaillit comme si elle commettait un crime.

La vibration du timbre s’éteignit, et tout redevint silencieux dans l’appartement assoupi. Marie s’avança d’un pas, et, à la lueur de son flambeau tamisée au travers de ses doigts qu’elle colorait en rose vif, elle regarda sa fille.

Angèle dormait d’un sommeil tranquille. Elle avait pleuré ; une rougeur ardente sous les yeux, un certain affaissement des traits du visage, une expression douloureuse au coin des lèvres, prouvaient assez que ses dernières pensées avaient été mélancoliques. Les longs cils jetaient leur ombre sur les joues avec une indicible douceur. Les yeux clos étaient chastes dans le sommeil comme dans la veille.

Marie la regarda longtemps, émue sans savoir pourquoi : tout à coup elle pensa que, jadis, sa mère à elle avait dû la regarder ainsi, pendant qu’elle dormait… Mais sa mère était morte bien avant qu’elle commençât la vie de misères qui l’amenait aujourd’hui devant le lit d’Angèle endormie…

— Pauvre petite ! murmura Marie Lagarde.

Elle se pencha sur sa fille pour l’embrasser, mais elle eut peur de l’éveiller, et s’arrêta indécise…

Le doux visage mélancolique et résigné l’attirait cependant d’une façon irrésistible. La mère s’inclina sur le drap blanc qui recouvrait l’épaule de sa fille, y déposa un baiser, et se releva les yeux pleins de larmes.

Elle rentra dans sa chambre, bouleversée par des émotions si nouvelles, si inattendues, qu’elle ne se souvenait pas d’en avoir jamais éprouvé de semblables.

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