Chapitre 43
Le lendemain matin, lorsque Angèle fit son apparition dans la salle à manger, ce ne fût pas sans un fort battement de cœur. La scène de la veille lui faisait présager de rudes assauts pour ce jour-là, et, si habituée qu’elle fût à la lutte, elle ne se sentait pas moins très faible toutes les fois qu’il lui fallait livrer une nouvelle bataille.
À son grand étonnement, le visage de sa mère lui semblait moins sévère que de coutume. Avec plus d’expérience de la vie, Angèle eût compris que, depuis la veille, un changement s’était produit dans l’esprit de Marie, et que ce changement lui était favorable ; mais Angèle connaissait bien peu la vie, et ne savait rien du grand art de lire sur les visages ; aussi se prépara-t-elle avec résignation à subir toutes les misères que lui promettait le passé.
— Tu ne manges pas, fit madame Lagarde d’un ton encourageant, en voyant que sa fille laissait devant elle sans y toucher son bol de chocolat.
— Je n’ai pas faim, répondit doucement la pauvre enfant sans lever les yeux.
Le regard de sa mère était resté fixé sur elle, avec une attention particulière. Angèle n’osait le soutenir, et elle resta la tête baissée.
— Cela te déplaît donc beaucoup d’épouser M. Landel ? dit enfin madame Lagarde.
— Oh ! maman ! fit Angèle, pouvez-vous me le demander !
Marie baissa les yeux à son tour ; elle n’avait jamais causé avec sa fille, car leurs entretiens, où l’une se bornait à commander, et l’autre à refuser l’obéissance, ne pouvaient s’appeler des causeries.
— Je comprends, dit Marie, non sans hésitation, que ce mariage ne te convienne pas beaucoup ; mais, mon enfant, il est pourtant nécessaire.
Elle prononça ces derniers mots avec hésitation.
Si ce mariage était nécessaire, à coup sûr, ce n’était pas au bonheur d’Angèle. Pourquoi alors se servait-on d’elle uniquement comme d’un instrument propre à assurer le bonheur des autres, mais dont le propre bonheur comptait pour rien ?
— Je suis, continua Marie, dans une situation très difficile, et dont je ne puis sortir que si tu fais un mariage qui arrange mes affaires…
Elle s’arrêta ; tout cela lui paraissait si facile la veille et tout d’un coup se montrait si pénible !
— Mais, maman, fit timidement Angèle, vous m’avez dit que j’étais riche : si vos affaires, comme je le pense, sont des affaires d’argent, est-ce que mon argent ne suffirait pas pour vous en sortir ?
Marie se leva, fit le tour de la table et vint donner à sa fille un baiser si tendre, que les yeux de toutes deux se remplirent de larmes.
— C’est bien, ce que tu viens de dire, Angèle, fit Marie tout émue ; malheureusement, jusqu’à ta majorité tu ne peux pas toucher à ta fortune.
— Pas même pour faire quelque chose de bien ? demanda Angèle en ouvrant de grands yeux.
— Pas même pour cela, ma pauvre fillette, répondit Marie très touchée. Et vois-tu, comme tu ne seras majeure que dans quatre ans, il n’y pas moyen…
— Il n’y a pas moyen d’attendre quatre ans ? demanda innocemment la jeune fille ; mais, maman, quatre ans sont bientôt passés ; tandis que si je suis malheureuse toute ma vie…
On sonna en ce moment, et la petite bonne, ébouriffée, apporta pompeusement une boîte en ébène, incrustée de cuivre, avec la carte de M. Landel.
— Madame, dit-elle en déposant la cassette sur la table, c’est la corbeille.
L’arrivée de la malencontreuse corbeille ramena Marie Lagarde à toutes ses perplexités. Elle avait promis, ce qui lui importait peu, mais il fallait payer, ce qui lui importait davantage… Si, par un coup de tête absurde, elle rompait le mariage d’Angèle, comment se tirerait-elle d’affaire, au milieu des cris, des scènes, des récriminations de ses deux associés ?
— Voyons un peu ce qu’il t’envoie, dit-elle à sa fille, pour changer de conversation.
Angèle tourna négligemment les yeux vers le coffret ; mais à peine eut-elle compris ce qu’il représentait, que des larmes lui montèrent aux yeux.
— Oh ! maman, dit-elle, ne me montrez pas cela.
— Pourquoi donc ? fit Marie étonnée. De jolies choses, c’est toujours joli à voir.
— Non, non, fit Angèle en détournant la tête, il me semble que celles-ci sont le prix dont on veut me payer. Dites, maman, est-ce que vous me laisserez vendre comme cela ?
Ce fut au tour de Marie à détourner les yeux ; elle n’avait pas d’intention bien arrêtée ; il lui semblait, maintenant qu’elle avait vu le coffret, qu’après tout, ce mariage n’était pas une chose si effrayante, et que Angèle était bien un peu trop romanesque.
— N’emploie donc pas de si grands mots, lui dit-elle avec quelque impatience, c’est ridicule de se monter ainsi la tête. Ah ! tu es bien de ta province !
La sonnette retentit encore une fois : c’était madame Sainte-Juste qui suivait de près sa fameuse corbeille.
Aussitôt entrée, elle s’empara de Marie, qui sentit bientôt les bons sentiments qui l’avaient émue s’évanouir et disparaître au contact de cette femme vulgaire et intéressée.
Angèle sentit aussi que sa mère n’était plus la même que l’instant auparavant ; mais, sans se rendre compte de la chance favorable qu’elle venait de perdre, elle rentra dans sa chambre et se mit à penser à son cher Prosper.
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