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Chapitre 44

Le regard d’Angèle n’avait pas moins troublé Prosper que la jeune fille elle-même. Après la surprise du premier moment, il était resté tout ébloui de ce qu’il ressentait. Un insurmontable besoin de confidence le fit remonter chez lui, où il écrivit aussitôt à Marianne :

« Je l’ai vue, Marianne chérie, je l’ai vue, notre Angèle, et elle m’a vu, et elle sait que je l’aime, et je sais qu’elle m’aime, car on ne regarde pas ainsi quelqu’un qu’on n’aime pas. Mais je n’en finirais plus si je vous racontais comment les choses se sont passées. Je me suis bien promené dix fois sous ses fenêtres avant d’arriver à la voir ; c’est un vieux parapluie ridicule… Mais vous saurai tout cela plus tard. On veut la marier à un être grotesque ; comment faire pour empêcher que, de guerre lasse, elle ne consente ? Répondez-moi un mot bien vite, ma bonne Marianne, ma sûre amie, donnez-moi un conseil. »

Le surlendemain, à la première heure, Prosper reçut une réponse aussi courte que concluante :

« Vous êtes sans doute plus riche que le parti proposé, demandez-la en mariage. »

Prosper resta confondu, c’était si simple, et il n’y avait pas pensé !

Il s’habilla aussitôt et courut chez madame Lagarde. Angèle faisait sa promenade matinale ; la bonne, qui ne l’avait jamais vu, le fit entrer dans le salon, et au bout d’un instant Marie parut.

Prosper se sentait doué d’une éloquence extraordinaire ; il exposa la situation en peu de mots et beaucoup de chiffres.

— Ce que je veux, dit-il, c’est Angèle seule ; sa fortune m’importe peu.

Madame Lagarde le regardait d’un air stupéfait. Ce jeune homme devait être fou pour parler de la sorte ! Comment, il avait cinquante mille francs de rente, et il épouserait une fille sans dot ?

— Mais, monsieur, dit-elle, la dot de ma fille est inaliénable…

Ici Prosper sentit que la diplomatie devenait nécessaire. De quoi s’agissait-il ? De faire à la mère des avantages de nature à dépasser ceux que lui offrait sans doute l’affreux rival ?

Il ne les connaissait pas, et c’était une grave difficulté. Avec beaucoup de prudence et un peu de finauderie normande, il sut faire comprendre à madame Lagarde qu’en l’acceptant, elle aurait tout à gagner.

Marie ne demandait pas mieux, mais elle était engagée…

— Oh ! madame, dit-il, quels engagements pourraient tenir devant les préférences de mademoiselle Angèle…

— Je lui en parlerai, répondit Marie, et si elle vous préfère…

C’était partie gagnée. Prosper radieux se leva. Il avait envie de couvrir de cadeaux sa belle-mère future, de lui sauter au cou, de faire mille folies. Il se contenta de donner en sortant vingt francs à la bonne, qui resta d’autant plus éblouie de sa magnificence, que Landel ne lui avait encore rien donné.

Pendant que sa fortune changeait ainsi de face, tentée par le brillant soleil de mai, Angèle avait demandé à sortir pour se distraire de son mal de tête. Elle était lasse de ressasser dans son esprit les mêmes idées et les mêmes chagrins, et elle avait vraiment besoin d’un peu de changement.

L’institutrice non diplômée s’étant montrée sur ces entrefaites, Marie lui avait confié sa fille, et les deux femmes étaient parties, le long des rues ensoleillées, dans la direction des Tuileries.

Personne ne se promène jamais aux Tuileries le matin, hormis les vieillards et quelques nourrices matinales, qui s’abritent dans le coin appelé la « Petite Provence ».

Le reste du jardin, parterres odorants, ombrages merveilleux, semble n’avoir été créé que pour servir de lieu de plaisance aux ramiers qui nichent sous les hautes voûtes des marronniers. Les allées sont désertes, le terrain humide, verdissant par places, témoigne assez qu’il n’est jamais foulé ! Dans son enceinte ovale de treillage en fil de fer, une Atalante de marbre court éternellement à la poursuite d’une invisible pomme d’or, et personne ne s’assied sur le banc demi-circulaire, qui a l’air d’avoir été placé là pour recevoir les spectateurs de cette course chimérique.

C’est précisément à cause de cet isolement qu’Angèle aimait les Tuileries. Les matins d’été surtout, lorsque les cimes des arbres sont dorées par les rayons du soleil, pendant qu’une fraîcheur délicieuse règne sous leur ombrage, la jeune fille trouvait là un charme presque mystérieux, qui, par une inexplicable affinité d’impressions, lui rappelait les sentiers couverts et les landes de Beaumont.

La course était longue, mais Angèle était bonne marcheuse, et se souciait peu d’ennuyer la duègne qui lui était imposée. Lorsqu’elles arrivèrent dans le jardin, la jeune fille poussa un léger soupir de contentement.

Les marronniers étaient merveilleux avec leur parure de thyrses blancs, à peine teintés de rose. La grande avenue avait l’air d’une guirlande gigantesque préparée pour une fête nuptiale. Un air de gaieté de jeunesse, de vie, animait tout le jardin, et les massifs étaient encore assez peu peuplés pour qu’on pût s’asseoir et rêver en paix.

À peine installée, l’institutrice tira de sa poche un roman du cabinet de lecture qu’elle ouvrit sur ses genoux. Angèle prit dans son petit sac un léger ouvrage au crochet, qu’elle laissa bientôt inactif, et, pendant que sa compagne décorait le récit de quelque formidable aventure, elle permit à ses pensées de retourner à leur pente naturelle : Beaumont et Prosper.

Combien la vie était changée pour elle depuis l’heureux temps où elle avait visité sa petite maison de fond en comble, accompagnée de Prosper qui portait la lanterne ! L’heureux temps, en vérité ! Elle ignorait tout, la vie et elle-même ; son ignorance était déjà un bonheur, et tous les autres bonheurs l’accompagnaient : l’amitié de ses tuteurs et du brave notaire, la tendresse de Marianne…

Ô Marianne ! tu n’avais jamais pensé, petite mère Marianne, que le cœur de ta fille Angèle serait un jour déchiré à cause de toi !

C’est ce que se disait la jeune fille, prenant plaisir à enfoncer dans son cœur le dard acéré du sacrifice.

Tout à coup, elle se rappela le roman de son enfance. Une autre Angèle, la vraie, existait quelque part ; elle se présenterait un jour, et serait mise en possession de son héritage.

— Pourquoi n’était-ce pas vrai ? pensa la pauvre enfant, le cœur gros de larmes ; elle m’aurait bien permis de vivre auprès d’elle et de l’aimer… Et ce n’est pas moi qui serais à Paris aujourd’hui, ce n’est pas moi qu’on voudrait marier à l’odieux Landel…

Ce n’est pas moi non plus que Prosper aimerait ! se dit-elle tout à coup.

Une rougeur ardente envahit son visage, et elle se pencha sur son crochet, comme si l’institutrice avait pu lire sur ses joues brûlantes la pensée qui venait de traverser son esprit.

Si ! c’est bien elle que Prosper aurait aimée, et non l’autre Angèle. Car ce qu’il aimait, ce n’était pas la dot, c’était la petite amie de son enfance…

Le souvenir de Marianne revint plus fort et plus vivant, et le crochet retomba des mains de la jeune fille.

— Pauvre chère Marianne ! pensa-t-elle. Comme elle l’aime ! et comme elle l’a aimé de tout temps !

Elle se rappela alors la scène qui s’était passée dans le grand pré, pendant que les faneuses retournaient le foin à demi sec, pendant que les hautes charrettes, chargées jusqu’à en perdre l’équilibre, emportaient lentement vers les granges la récolte embaumée.

Elle revit Marianne un peu embarrassée, mais si digne toujours ; elle revit le geste du jeune homme, plein de prière muette, le regard qu’ils avaient échangé, leur attitude confiante après le regard qui nouait leurs destinées…

Et puis, que de rencontres sous la grande allée de la ferme à Béru, le long des sentiers envahis par les traînes de ronces qui semblaient vouloir leur barrer le passage ! Prosper parfois inquiet, troublé ; Marianne toujours calme et bonne…

— Elle sait aimer, elle ! pensa Angèle le cœur gros de larmes contenues. Elle ne connaît ni faiblesse, ni erreurs ; elle sera l’amie la plus sûre, la femme la plus fidèle… Combien ne vaut-elle pas mieux que moi ! Prosper sera si heureux avec elle !

Il ne saura jamais que je l’aime. Oh ! non. S’il le savait, il ne voudrait plus épouser Marianne peut-être… Et c’est parce qu’il m’a promis de l’épouser que je l’aime…

C’était vrai ! C’est l’admiration qui inspirait à Angèle ce sacrifice, qui avait entraîné si souvent sa pensée vers le jeune homme…

— Méchante et faible Angèle, se dit-elle amèrement ; aimer le fiancé d’une autre ! Quelle lâcheté ! Si Marianne le savait, comme elle me mépriserait ! Ce n’est pas elle qui jamais…

Le cœur d’Angèle s’envola vers Marianne avec une indicible tendresse, avec une énergie sans bornes et qui lui fit mal.

— Pauvre chère Marianne ! Tu as élevé l’orpheline, tu as été pour elle la plus tendre des mères, ce n’est pas ton enfant qui t’enlèvera ton bonheur ! Et s’il avait la faiblesse de me demander, lui, pensa Angèle dans une fièvre d’héroïsme, je le mépriserais !

Le cœur manqua à la pauvre enfant sur cette parole cruelle. Mépriser Prosper parce qu’il l’aimerait plus que son devoir ? Non ! elle n’en aurait pas le courage. Mais le plaindre de toute son âme, le plaindre et l’aimer encore plus pour le consoler, sans qu’il en sache rien toutefois…

Et Angèle se demanda ce que peut bien devenir cette quantité d’amour perdu qui ne sert à personne, et qui s’en va chaque jour dans l’espace, sans que ceux qui en sont l’objet en aient profité…

Perdu ! non, Angèle ! Cet amour-là n’est pas perdu. C’est ainsi qu’on apprend l’héroïsme. C’est ainsi que dans les âmes élevées les sentiments d’abord vulgaires s’épanouissent et se transforment en fleurs magnifiques, qui remplissent le monde de joie et d’honneur. Toute cette tendresse sans emploi rend meilleures les âmes qui la ressentent et celles qui en sont témoins. C’est ainsi que l’on s’accoutume aux sacrifices. C’est après ces grands élans que le devoir journalier paraît facile et simple. Rien n’est perdu, petite Angèle, pas même les larmes qui remplissent vos yeux et que vous avez tant de peine à empêcher de tomber. Après cette heure de chagrin, vous vous sentirez plus courageuse et plus résignée.

— Mademoiselle, il est temps de rentrer, fit l’institutrice, qui avait fini son roman.

Angèle roula son ouvrage et se leva ; sa petite voilette noire cachait la rougeur de ses yeux, et d’ailleurs le vent frais, chargé d’une bonne odeur de chèvrefeuille, eut bientôt séché la trace de ses larmes.

Quand elle rentra chez sa mère, elle fut tout étonnée de trouver celle-ci à la maison. D’ordinaire Marie ne revenait pas sitôt de ses courses. Au moment où s’ouvrait la porte de l’antichambre, madame Lagarde apparut sur le seuil du salon. Son visage paraissait ému, malgré l’effort visible qu’elle faisait pour sembler indifférente.

D’un mot rapide, elle congédia l’institutrice, puis elle prit la main de sa fille et l’entraîna dans le salon.

— Angèle, lui dit-elle, d’où viens-tu ?

— Des Tuileries, maman, répondit la jeune fille, étonnée.

— Tu n’as rencontré personne ?

— Personne !

Marie s’assit sans quitter la main de sa fille et la regarda avec une expression singulière mêlée de joie et de doute.

— Tu n’as pas vu ton ami, Prosper Damase ? demanda-t-elle avec un sourire. Mais ce sourire ne ressemblait plus à ceux qui blessaient si fort la jeune fille.

— Non, maman, répondit Angèle en toute sincérité.

Elle rougit néanmoins jusque sous la racine des cheveux. Ses pensées avaient été si près du jeune homme tout le temps qu’elle croyait dire un mensonge en disant qu’elle ne l’avait pas vu.

— Il est venu ici, reprit Marie.

Angèle la regarda d’un air inquiet. Si Prosper se mettait à venir la voir, si sa mère ne s’y opposait pas, comment s’y prendrait-elle pour résister au besoin de tendresse qui la précipitait vers son ami ?

— Tu n’as pas grande envie d’épouser M. Landel ? reprit Marie avec son sourire mystérieux.

— Oh ! maman ! répondit Angèle en détournant la tête.

— Mais peut-être aimerais-tu mieux épouser Prosper Damase ?

Angèle tressaillit violemment et arracha sa main que retenait sa mère.

— Il vous en a parlé ? fit-elle soudain, devenue si pâle que Marie se leva et passa un bras autour d’elle pour l’empêcher de tomber. Mais elle se dégagea doucement et continua de regarder madame Lagarde d’un air presque effrayé.

— Oui, oui ! répéta Marie pour la rassurer. Il est venu et t’a demandée en mariage.

— Ah ! fit Angèle frappée au cœur, mais restant toujours debout.

— Eh bien ! tu n’es pas contente ? Je pensais que cela te ferait plaisir !

— Cela me fait plaisir, répondit la jeune fille comme dans un rêve. Soudain, elle reprit vivement : – Qu’avez-vous répondu ?

— J’ai répondu que, pour ma part, je n’avais pas d’objection, bien que les choses fussent assez avancées avec un autre prétendant… mais on peut toujours se dégager.

Angèle avait baissé la tête et écoutait, bouleversée jusqu’au fond de son être.

— Tu ne tiens pas outre mesure à épouser Landel, je pense ? continua Marie en riant.

— Alors, maman, vous ne vous êtes pas engagée ? reprit la jeune fille.

— Engagée, non ! mais à peu près. Il reviendra demain matin.

— Demain !

Angèle frissonna à cette pensée. Est-ce qu’elle serait obligée de te voir ?

— Il y aura beaucoup de difficultés, reprit Marie, car c’est madame Sainte-Juste qui ne va pas être satisfaite !… Mais avec de l’argent on arrange bien des choses. Landel non plus ne sera pas content… Mais Prosper est riche.

Angèle ne répondait pas. Sa mère la regarda plus attentivement.

— Il est très riche, répéta-t-elle, il a plus de cinquante mille francs de rente. Mais qu’est-ce que tu as donc ? Tu n’as pas l’air content ?

— Je ne sais pas ce que j’ai, maman, répondit franchement Angèle. Je suis très surprise.

— Moi qui pensais que tu l’aimais…

La jeune fille réprima un mouvement douloureux. Rien ne pouvait lui être plus pénible que de voir ainsi profaner les sentiments secrets de son cœur.

— Nous en parlerons plus tard, si vous le voulez bien, maman, dit-elle. Pour le moment, je me sens tout abasourdie.

Marie ne put obtenir d’autres explications. Pendant le dîner, sa fille fut silencieuse et préoccupée, et ne mangea presque rien.

Lorsque dans la soirée le coup de sonnette magistral de madame Sainte-Juste annonça son arrivée, Angèle fit mine de s’enfuir.

— Où vas-tu ? demanda sa mère.

— Dans ma chambre, répondit-elle d’un ton suppliant. Je voudrais ne pas voir ces gens-là aujourd’hui, maman.

— Va ! fit Marie, dont l’autorité s’était considérablement adoucie depuis que sa fille avait des chances de devenir la femme d’un homme qui possédait cinquante mille francs de rente.

Angèle ne se le fit pas dire deux fois, et, au moment où la majestueuse Sainte-Juste apparaissait dans la porte de l’antichambre, elle disparaissait elle-même à l’autre extrémité du salon.

— Eh bien ? qu’est-ce qu’elle a ? demanda la matrone d’un air étonné.

— Elle est fatiguée, je lui ai dit d’aller se reposer, répondit Marie avec une dignité si surprenante que madame Sainte-Juste la regarda deux fois.

— Vous la ménagez beaucoup ! fit-elle d’un air de doute.

— Je n’ai qu’un regret, répliqua Marie, c’est de ne pas l’avoir assez ménagée précédemment.

Madame Sainte-Juste, stupéfaite encore, examina son amie de la tête aux pieds.

— Quelle sensibilité ! dit-elle ensuite avec un sourire méchant. Je ne vous croyais pas le cœur si tendre.

— C’est possible ! S’il n’était pas tendre, il avait tort, mon cœur. Il est en train de se corriger.

Madame Sainte-Juste garda le silence un instant, puis après avoir réfléchi :

— Vous avez donc fait un héritage ? s’écria-t-elle avec vivacité.

Marie rougit de colère et aussi un peu de honte.

— Non, dit-elle. Je n’ai point fait d’héritage. J’ai fait des réflexions.

— Et qu’avez-vous conclu ?

— Que je m’étais mal conduite envers ma pauvre petite fille, et que, si je ne voulais pas être une mère dénaturée, il était grand temps de changer ma manière d’agir.

Madame Sainte-Juste secoua la tête.

— Ce n’est pas naturel, dit-elle.

— Comment, ce n’est pas naturel que je témoigne à mon enfant les véritables sentiments d’une mère ?

— Non ! ce n’est pas naturel ! répéta madame Sainte-Juste avec obstination. Il y a quelque chose que vous ne me dites pas.

Marie pinça les lèvres et s’assit toute droite dans un fauteuil, comme si elle avait été en visite dans sa propre maison.

— Je n’ai rien de plus à vous dire, fit-elle ; – puis elle ajouta : – pour le moment. Mais j’ai fait une quantité de réflexions ; et entre autres, je me suis dit que, du moment où ma fille témoignait une si forte répugnance pour M. Landel, il serait monstrueux de vouloir le lui faire épouser.

— Ah ! fit madame Sainte-Juste, très piquée, – et cette réflexion vous est venue subitement ?

— Non ! répondit Marie avec sincérité. Il y a longtemps que je sentais combien il était odieux de trafiquer de cette enfant innocente…

Sans répondre au coup d’œil significatif que lui jetait son vis-à-vis, madame Lagarde continua :

— Je le sentais, et plus ma conscience me faisait de reproches, plus j’essayais de m’étourdir en redoublant de sévérité.

— Et l’indulgence a pénétré dans votre âme tout à coup, comme le vent qui pousse une fenêtre mal fermée ?

Marie ne répondit pas. Elle sentait fort bien que sa conduite était inexplicable, tant qu’elle cacherait la demande de Prosper. Mais, par amour-propre, elle eût voulu faire attribuer son changement à des motifs purement moraux. Voyant qu’elle n’y réussirait pas, elle se décida à parler franchement.

— J’ai d’autres intentions sur ma fille, dit-elle d’un ton sec.

— Ah ! nous y venons ! J’en étais sûre ! s’écria madame Sainte-Juste à la fois triomphante et inquiète. Et peut-on les connaître ?

— Non ! répliqua Marie.

La physionomie de son ancienne amie changea instantanément et n’exprima plus que la ruse et la colère la plus basse.

— Vous vous figurez que cela va se passer ainsi ? dit-elle entre ses dents serrées. J’aurai été bonne pour vous prêter de l’argent, pour vous venir en aide de toutes façons, et puis, quand vous avez une bonne aubaine, au lieu de la partager avec moi, vous faites des cachotteries, et vous prétendez garder le gâteau pour vous seule ? Vous vous trompez, ma petite, ça ne se passera pas comme ça.

— Il me semble que moi seule ai le droit de disposer de ma fille !

— Oui, si vous aviez su vous tirer d’affaire toute seule, ma belle amie ; mais quand on a eu besoin de tout le monde, on a mis tout le monde dans son conseil de famille !

C’était si vrai que Marie ne trouva rien à répondre. Cependant la colère commençait à lui monter à la tête, et elle aurait fait quelque cruelle réplique, si Landel n’avait point paru sur le seuil.

— Vous arrivez bien ! s’écria son alliée. Voilà madame qui ne veut plus de nous. Elle a d’autres intentions sur sa fille !

Landel regarda tour à tour les deux femmes et resta bouche béante. Son éloquence n’était pas à la hauteur d’une pareille circonstance. Non qu’il fût embarrassé de tenir tête à toutes les femmes en colère de l’univers, mais il se sentait contraint en présence de Marie, qui avait ce qu’il appelait à part lui « de grands airs ».

— Vous ne comprenez pas ? fit madame Sainte-Juste, folle de rage. On vous retire la demoiselle, vous en êtes pour vos frais de politesse, de bouquets et de bonnes paroles. On nous met à la porte tout simplement, mon cher.

— Nous verrons bien ! grommela Landel. Et d’abord vos raisons ?

— Madame veut marier sa fille à un autre qui lui fera une plus belle prime.

Landel était un homme d’affaires. En pareille circonstance, il n’eût pas hésité un instant à vendre n’importe quoi à celui qui le paierait le plus cher. Il ne dit pas tout haut que Marie était dans son droit, bien qu’il le pensât largement, mais il se contenta de grommeler :

— C’est très malin.

— Puisque l’enfant ne veut pas de vous ! dit Marie exaspérée.

— Et moi, est-ce que vous croyez que je veux d’elle ? s’écria le gros homme de mauvaise humeur. Une mijaurée qui ne sait pas dire une parole. Vous figurez-vous que cela me promette un intérieur agréable ? Je sais bien que ce n’est pas pour cela qu’on se marie, mais c’est pourtant ennuyeux, quand on a mis sa robe de chambre et ses pantoufles, d’avoir devant soi la figure d’une femme qui pleure.

— Mieux vaudrait la dot sans la femme ? glissa méchamment Marie.

— Parbleu ! répondit Landel d’un ton cynique.

— Eh bien, vous n’aurez ni l’une ni l’autre !

— Ce n’est pas si sûr que cela, fit madame Sainte-Juste, qui s’était un peu calmée. Parlons raisonnablement. Vous voulez marier votre fille à un monsieur riche, car s’il n’était pas riche, vous auriez aussi bien gardé Landel. S’il est riche, il n’a pas besoin de la dot ; qu’il vous la laisse, et nous la partagerons comme indemnité ; voilà qui est parlé, j’espère ? On ne peut pas être plus raisonnable.

Marie gardait le silence. La veille encore, tous ces trafics lui paraissaient fort naturels : depuis qu’elle avait senti son cœur touché, depuis qu’elle avait vu l’honnête visage de Prosper Damase, certaines choses l’écœuraient que précédemment elle aurait laissées passer.

— Vous serez payée de tout ce que je vous dois, madame, dit-elle à la vaillante Sainte-Juste.

— Madame ! répéta celle-ci sur un ton ironique, soyez donc bonne pour vos amies, afin qu’un jour elles vous appellent madame, à seule fin de dispenser de tenir leurs engagements.

— Je vous payerai tout ce que je vous dois, reprit Marie, sans prendre garde à cette interruption.

— Ça ne suffit pas ! Il faut un dédommagement pour tout le temps perdu et les désagréments. Votre gendre peut bien payer ça de sa poche, il me semble.

— Je vous payerai peu à peu, sur la pension que me fera mon gendre, dit Marie.

Cette proposition souleva un orage épouvantable. Madame Lagarde y fit tête de son mieux, mais elle était seule contre deux.

— Vous savez ce que vous avez à faire, conclut la bonne Sainte-Juste, au moment où un nouveau coup de sonnette mit fin à cette bruyante conversation. Que votre gendre paie, et que les arrangements soient faits de façon à nous satisfaire, parce que sinon…

Marie ne put répondre, car on entrait. La soirée fut maussade, comme on peut s’en douter. Les invités ne s’amusaient guère.

— Voilà une maison où ce n’est plus la peine de venir, dit un d’entre eux en descendant l’escalier. Du moment où l’on ne s’y amuse plus…

— À demain ! dit madame Sainte-Juste d’un air tragique en se drapant dans son châle. Votre bras, Landel. Nous avons à causer ensemble, et demain nous conclurons notre petite affaire.

Ils sortirent, et Marie referma elle-même la porte sur eux.

Comme elle rentrait dans le salon où les lampes étaient restées allumées, elle fut stupéfaite de voir Angèle sur le seuil de sa porte.

— Que veux-tu ? demanda Marie effrayée.

— Maman, je vous demande pardon… j’ai entendu plusieurs choses, ce n’est pas ma faute, et puis je n’ai pas tout compris. J’ai compris seulement que vous avez eu de l’ennui à cause de moi. Je suis venue vous remercier.

Les lèvres de Marie balbutièrent une question qu’elle n’osa prononcer distinctement, mais Angèle l’avait comprise.

— De m’avoir défendue, maman, d’avoir souffert pour moi les choses désagréables que ces vilaines gens vous ont dites…

Marie eut envie de jeter ses bras autour du cou de sa fille, mais elle n’osa. Une sorte de pudeur étrange, presque craintive, l’empêchait de dire ce qu’elle ressentait de remords, à l’enfant qui se tenait devant elle.

— Puisque j’ai une fortune, dites, maman, est-ce qu’on ne pourrait pas arranger vos affaires ? Je ne suis pas très habile dans ces choses, car je ne sais rien ; mais là-bas, à Beaumont, j’avais entendu dire à maître Cornebu qu’on pouvait emprunter sur des valeurs… Maman, je vous supplie, payez ces gens, afin qu’ils nous laissent tranquilles…

Les yeux d’Angèle s’étaient remplis de larmes, pendant qu’elle parlait avec cette simplicité qui la rendait si touchante. Ceux de Marie débordèrent à leur tour.

— Mais, ma chérie, dit-elle, l’argent est à toi, nous ne pouvons y toucher…

— Oh ! maman, je suis sûre qu’on peut arranger cela : demandez à maître Cornebu.

Elle était pleine de confiance dans le notaire, pleine de confiance dans la vie et dans sa mère elle-même. Elle oubliait que celle-ci lui avait fait tous les chagrins inexprimables, que la veille encore elle était prête à la livrer en mariage pour un peu d’or, à cet homme méprisable et abhorré ; elle ne voyait plus qu’une seule chose : ce soir, sa mère l’avait protégée, et pour cela n’avait reçu que des affronts. L’âme généreuse de la jeune fille voulait réparer l’outrage au plus vite.

— Nous en reparlerons, dit Marie, remarquant combien sa fille était pâle et défaite. Demain, il en sera temps. Tu as besoin de dormir, va te reposer.

— Bonsoir, maman, fit docilement Angèle en présentant son front au baiser de sa mère.

Celui-ci fut plus long et plus appuyé que de coutume. Marie se sentait tout autre. Était-ce une vie nouvelle qui commençait pour elle, ou seulement le rayon passager d’une existence meilleure qui l’éclairait momentanément d’une douce lumière ?

Elle reconduisit Angèle à sa chambre et se retira chez elle. Mais elle dormit peu et mal.

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