Chapitre 6
Le printemps était venu, et même dans les villes les plus noires et les plus populeuses, on ne pouvait s’empêcher de sentir son influence. D’un bout à l’autre du pays cette joie des premiers beaux jours, que ressentent les plus moroses, pénétrait dans toutes les maisons.
C’est à ce moment-là qu’il arriva à un fermier qui demeurait à l’autre extrémité du bourg, à cinq cents mètres des dernières maisons, une aventure bien extraordinaire et qui fit jaser les bonnes gens de Beaumont.
Jean Béru revenait de voir ses orges ; suivant son habitude, il marchait la tête baissée, les mains derrière le dos, ne pensant à pas grand-chose, probablement. Le soleil venait de se coucher, la nuit promettait d’être froide et le temps serait beau le lendemain ; tout cela ne contrariait pas Jean Béru.
Le chemin qu’il suivait entre deux pièces de terre n’était pas bien large et venait des champs, conduisant à la ferme ; hormis les gens de cette maison, il n’y passait jamais personne.
Jean Béru entendit marcher derrière lui, ce qui l’étonna, car il croyait tout le monde rentré ; cependant il ne se retourna point, car il n’était pas curieux. Le pas se ralentit : c’était un pas léger, indécis, comme celui de quelqu’un qui ne sait trop s’il doit avancer ou reculer.
Une voix d’enfant grêle et tremblante s’éleva dans le grand silence des champs :
— Monsieur, vous n’auriez pas besoin d’un garçon de ferme ?
Jean Béru se retourna brusquement. Devant lui se détachait, tout en noir sur le fond d’or du ciel, la silhouette d’un garçon de treize à quatorze ans. Il était vêtu d’une petite veste courte qui avait dû lui servir pour sa première communion, car les manches ne lui venaient pas à la moitié du bras ; il portait un pantalon en toile bleue et blanche à petits carreaux et des souliers qui avaient fait beaucoup de chemin. Avec cela, un air honnête et décidé, qui contrastait avec le tremblement de sa voix craintive.
Jean Béru resta fort étonné de la rencontre ; d’ordinaire on ne loue pas les garçons de ferme en plein champ, vers sept heures du soir.
— D’où viens-tu ? demanda-t-il d’un ton sévère à ce garçonnet, qui n’avait pourtant pas l’air d’un vagabond.
L’enfant nomma la ville la plus voisine.
— Comment se fait-il que tu cherches à te placer avant la Saint-Jean ? dit le fermier, continuant son interrogatoire.
— Je n’ai plus de famille, dit l’enfant, et j’aime le travail des champs. Je suis un honnête garçon ; prenez-moi pour mon pain, si je ne mérite pas mieux ; je vous servirai fidèlement.
Jean Béru regarda plus attentivement encore ce petit garçon énergique et décidé, qui l’accostait ainsi avec tant de confiance.
— Qu’est-ce que ça peut bien être que cet enfant-là ? se demandait-il en lui-même, tout en inspectant sa nouvelle connaissance. – Comment t’appelles-tu ? dit-il tout haut.
— Prosper, répondit l’enfant.
— Prosper tout court ?
Le petit baissa la tête.
— Pauvre enfant ! pensa le fermier. Après tout, c’est possible. Il a pourtant l’air d’avoir été bien élevé.
La prudence normande reprenant le dessus, maître Béru se dit qu’on ne loue pas les domestiques sur les routes le soir, et que ce petit pouvait être dangereux ; il le regarda néanmoins encore une fois et se dit qu’en ce cas les apparences seraient bien trompeuses ; malgré cela, il fit d’une grosse voix :
— Je n’ai besoin de personne.
Ce n’était pas vrai. Quinze jours auparavant, Béru avait renvoyé un valet de ferme, ivrogne et paresseux, qui ne faisait pas de besogne pour le pain qu’il mangeait ; les travaux étaient déjà commencés, la maison était pleine d’ouvrage, et parfois la maîtresse ne savait où donner de la tête. Mais comment accepter les services de quelqu’un qu’on ne connaît pas, alors qu’on est si bien trompé par les gens que l’on connaît ?
Ce raisonnement n’était peut-être pas très bon, mais il avait cela d’agréable pour le moment, qu’il permettait à Jean Béru de repousser la requête du garçonnet. Il reprit le chemin de la ferme en disant bonsoir, – car il faut être poli.
L’enfant était resté interdit sur le chemin, sa casquette à la main. Il regardait s’éloigner le fermier, et la solitude lui paraissait beaucoup plus vaste qu’avant sa rencontre. Une heure auparavant, il ne savait pas où il passerait la nuit ; maintenant il ne le savait pas davantage : c’était la même chose, et c’était beaucoup plus cruel.
Le fermier se retourna : depuis qu’il avait donné satisfaction à la méfiance instinctive du paysan, il se reprochait quelque chose, il ne savait pas quoi. Est-ce que ce petit allait rester toute la nuit, debout, tête nue, au milieu de son champ ? C’était du vagabondage, cela, et la commune ne souffrait pas les vagabonds.
Il revint sur ses pas.
— Où vas-tu coucher ce soir ? demanda-t-il rudement au garçon toujours immobile.
L’enfant fit un geste vague de la main droite ; il indiquait l’espace ; et l’espace semblait énorme autour de lui. Le ciel s’était assombri ; les quelques nuages qui flottaient là-haut, dorés tout à l’heure, étaient maintenant d’un noir profond ; la nuit tombait vite, il allait faire bien froid.
— Où as-tu couché la nuit dernière ? demanda Béru toujours rude.
L’enfant esquissa sans répondre un autre geste semblable au premier. Le fermier se sentit le cœur saisi par il ne savait quelle émotion singulière. Il songea soudain à ses propres petits qui l’attendaient pour souper devant la grande flambée qui faisait bouillir la marmite.
— As-tu mangé aujourd’hui ? demanda-t-il.
— Non, dit l’enfant, hier.
Il se tenait droit sous le ciel, l’enfant qui n’avait pas mangé et ne semblait pas honteux de sa misère.
— Tu n’as donc personne qui s’occupe de toi ? demanda-t-il inquiet et harcelé par quelque sentiment bizarre qu’il ne pouvait définir et qui lui faisait mal.
L’enfant regarda le ciel au-dessus de sa tête, où apparaissaient les premières étoiles, et dit :
— Personne.
La main du fermier s’abattit sur son épaule, et le poussa en avant.
— Marche, fit-il.
En quelques enjambées ils atteignirent la grande avenue de hêtres qui menait à la ferme. Là-dessous, tout semblait noir, les branchages qui s’entrelaçaient au-dessus de leurs têtes, et l’herbe du chemin, plus épaisse sur les talus. Dans les ornières l’eau réfléchissait un lambeau de ciel bleu qui perçait à travers la hêtraie… Tout au fond la lueur du grand feu de la cheminée faisait resplendir comme braise les fenêtres de la salle, et, par la porte entrouverte, on voyait aller et venir les ombres et les clartés capricieuses du foyer.
Jean Béru, poussant toujours devant lui l’enfant rencontré sur la route, entra dans la salle en disant : Bonsoir.
L’ombre double de ces deux corps attira l’attention de la mère Béru, qui allumait une lampe pour le repas.
— Qu’est-ce que tu nous amènes ? demanda-t-elle tranquillement, confiante en son mari qui était un homme sage.
— Un enfant, à qui il faut donner pour cette nuit le souper et le gîte, répondit Jean.
La fermière posa la lampe sur la table et dévisagea le nouveau venu.
— Ce n’est pas un enfant de paysan, dit-elle. D’où viens-tu, petit ? comment se fait-il que tu sois seul dans les champs à cette heure du soir ?
— Je connais le travail des champs, fit Prosper éludant ainsi une réponse directe ; j’ai travaillé tout l’août dernier chez mon grand-père qui est cultivateur près de Coutances, à la ferme Saint-Joseph. Vous connaissez la ferme Saint-Joseph ?
Personne chez Béru ne connaissait la ferme Saint-Joseph, et Coutances était très loin ; mais tout le monde prit un air entendu : le paysan normand quand il ignore quelque chose devient très sérieux et feint de savoir.
L’enfant s’enhardit et continua d’une voix plus ferme et plus rassurée :
— Ils ont dit là-bas que je travaillais comme un journalier ; je vous assure que je puis gagner ma vie…
— Assieds-toi et mange, dit Béru sans lâcher l’épaule qu’il tenait.
Il le dirigea vers le banc de châtaignier qui longeait la table où fumaient les petites soupières de terre brune pleines de soupe brûlante.
L’enfant obéit. Les garçons de ferme, robustes gaillards, sont méchants d’ordinaire avec les nouveaux venus ; Prosper fut heureux qu’il ne s’en trouvât point à la ferme de Béru. La famille se composait de la mère, femme tranquille et sérieuse, qui ne riait guère, mais ne grondait qu’à bon escient ; ensuite venaient une grande fille de quinze ans qui en paraissait dix-huit, puis une fillette de neuf ans, un garçon de cinq et un tout petit de trois, qui était le benjamin de toute la maison.
Prosper regarda tout cela sans le voir ; après les journées précédentes passées dans la solitude et la faim, ce repas de famille avait pour lui une douceur indicible.
Quand ce fut fini, au milieu du silence, car la présence du nouveau venu arrêtait encore les conversations déjà si rares chez les paysans normands, le père Béru dit à Prosper :
— Viens par ici, tu coucheras dans la grange.
Il traversa la cour et ouvrit une grande porte, l’enfant entra docilement.
— Bonsoir, dit Béru, en refermant la lourde porte de sapin.
L’enfant répéta : Bonsoir, mais le fermier était déjà loin. Prosper s’avança à tâtons, trébucha bientôt contre quelques bottes de foin qui s’étaient écroulées du grand tas parfumé, empilé jusqu’au plafond, puis il se creusa un nid entre les masses d’herbes séchées et s’y endormit bientôt avec un sentiment de profonde quiétude. C’était un abri, et dans son idée, la famille Béru serait pour lui une famille.
q