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Chapitre 7

Le lendemain, Prosper fut réveillé de bonne heure par un tintement qui lui rappela d’abord un souvenir abhorré ; mais à peine était-il sur son séant, les cheveux encore emmêlés de brins de foin, qu’il s’aperçut de son erreur : c’était l’angélus qui sonnait, l’angélus de cinq heures, fait pour les travailleurs matineux. Il se leva à la hâte, secoua ses habits et sortit de la grange. Une grande auge, pleine d’eau toujours renouvelée, se trouvait sous un petit conduit en bois venant des prés, qui amenait là l’eau d’une source. Prosper s’inclina sur l’auge, recueillit plein ses deux mains de l’eau limpide qui coulait à travers ses doigts et se lava à loisir les mains et le visage. Quand il se retourna, le père Béru, debout derrière lui, le regardait faire avec une certaine satisfaction. L’enfant tourna vers le fermier son visage encore ruisselant d’eau fraîche, et lui dit gravement :

— Qu’est-ce que vous allez me donner à faire ?

Le fermier fut étonné.

— Ce n’est qu’un petit gars, se dit-il en lui-même, mais il a l’air bien décidé ; après tout, on peut tout essayer. – Sais-tu conduire un cheval à l’abreuvoir ? demanda-t-il, et surtout dis-moi la vérité.

— Je dis toujours la vérité, fit Prosper un peu indigné ; vous avez bien pu vous apercevoir que lorsque je ne veux pas raconter mes affaires, je ne dis rien du tout. Mettez-moi un cheval dans les mains, et vous verrez si je sais le conduire.

Béru resta rêveur ; cette jeune assurance le confondait ; en même temps il se disait que si la gendarmerie s’en mêlait, cela pourrait finir drôlement.

— Alors tu ne veux pas me dire qui tu es ni d’où tu viens ? demanda-t-il avec intérêt.

— Ni à vous ni à personne, dit l’enfant avec fermeté. Si vous me croyez honnête, prenez-moi à votre service, et vous n’aurez pas à vous repentir. Si vous croyez que je suis un vagabond, vous ferez mieux de me renvoyer tout de suite.

En ce moment le tricorne d’un gendarme se montra par-dessus la barrière qui fermait la cour. Béru ne put résister au plaisir de tenter une expérience.

— Bonjour, monsieur Thomas, dit-il, vous voilà levé de bien bonne heure. Vous avez donc quelque chose de particulier à faire aujourd’hui ?

— Oui, dit le gendarme avec dignité ; nous allons loin d’ici, nous ne serons pas revenus avant la nuit.

— Une mauvaise affaire ? insista Béru en regardant Prosper du coin de l’œil.

— Des soupçons, maître Béru, des soupçons…

Il fit le salut militaire et s’en alla. Prosper n’avait pas bronché. Son visage, déjà mâle et encore enfantin, trahissait seulement une vive curiosité à l’endroit des soupçons du gendarme.

— Monte sur le cheval pie, dit tout à coup Béru en ouvrant la porte de l’écurie, et va-t’en l’abreuver avec l’autre. Es-tu capable de conduire deux chevaux, seulement ?

— En avez-vous trois ? fit bravement l’enfant.

— Oui, fit Béru étonné.

— Eh bien ! donnez-les tous les trois, et vous allez voir ce que je peux en faire.

Béru ne témoignant pas d’opposition, Prosper entra dans l’écurie, passa le licou aux trois chevaux l’un après l’autre, demanda du regard au fermier lequel il fallait monter de préférence, sauta dessus et prit la bride des deux autres.

— Attends donc ! cria Béru. Le diable d’enfant, il passerait de front avec trois chevaux par la porte de l’écurie, qui est à peine assez large pour deux !

Il prit une bride des mains de Prosper, passa devant avec un cheval, le guida à travers la cour, ouvrit la barrière, et lui rendit le licou qu’il tenait à la main.

— Toujours à droite, lui dit-il, tu ne seras pas longtemps avant de rencontrer la rivière.

Prosper prit le trot et disparut au détour de la route. Les sabots des trois lourds chevaux résonnaient en cadence sur le sol ferme et sonore. Le garçonnet goûtait en ce moment une ivresse indescriptible, que ne comprendront jamais ceux qui n’ont pas trotté sur une bête vigoureuse, à l’heure froide et fortifiante du lever du soleil. Prosper ne se sentait plus besoin d’asile ni de protection ; il était utile, il montait un bon cheval, le soleil se levait, l’univers lui appartenait.

Il trouva bientôt, en effet, la rivière qui coulait rapide et peu profonde entre deux rives gazonnées.

Il poussa ses chevaux jusqu’au poitrail dans l’eau qui glissait vivement sur leur croupe lustrée et les regarda boire à longs traits. Toute la joie de la liberté, de la nature presque sauvage, se refléta sur la figure du jeune garçon.

— Et quand on pense, dit-il, qu’il y a des malheureux là-bas, entre quatre murs, qui se lèvent à l’heure qu’il est, pour décliner rosa, la rose, et apprendre des formules géométriques !

Il s’étira de toutes ses forces et promena autour de lui un regard vainqueur.

Le soleil s’était levé dans des teintes citron magnifiques, et pendant un moment il fit étinceler les gouttes de rosée suspendues à tous les objets ; puis, presque aussitôt, il se voila sous une brume épaisse, pour ne plus reparaître que vers huit heures du matin, suivant la coutume du pays côtier.

Le paysage était à la fois doux et grandiose, avec de jolies prairies et des croupes arides couvertes de bruyères et d’ajoncs alors en fleur, qui formaient à la colline une éclatante cuirasse d’or. Tout au loin, entre deux cimes, la mer apparaissait grise et enveloppée de brume ; mais quand le soleil se lèverait tantôt, on sentait que tout cela ruissellerait de lumière.

Les chevaux avaient bu. Prosper sortit de l’eau et gravit d’un trot alerte la petite rampe qui le ramenait à la route. Comme il allait atteindre la barrière de la ferme, il rencontra les gendarmes. Perchés sur leurs grands chevaux, ils s’en allaient du côté lointain où il y avait « des soupçons ».

Prosper les regarda avec une quiétude complète.

— Qu’est-ce que c’est que ce petit-là ? demanda le brigadier.

— C’est le nouveau garçon de ferme au père Béru, répondit Thomas.

Les gendarmes s’éloignèrent lentement, et Prosper rentra dans la cour de la ferme.

On ne sait comment ni pourquoi, mais Béru s’était pris d’amitié pour lui en le voyant si brave. Il l’emmena dans un coin et lui dit :

— Donne-moi ta parole que tu n’as rien sur la conscience.

— Je vous jure, répondit l’enfant, que je n’ai jamais fait tort à homme ni à bête ; j’aime la terre et les animaux, je vous servirai fidèlement et mieux qu’un plus grand que moi, si vous voulez me donner le pain et le gîte.

— Soit, dit Béru.

Il l’emmena dans la salle, lui tailla un gros morceau dans la miche de pain bis et dit à sa femme :

— C’est notre nouveau domestique.

L’enfant parut content, et rien de plus ne fut dit entre eux. L’été vint avec les rudes travaux de la fenaison et de la moisson ; pour la force, Prosper ne valait pas un homme ; mais pour le courage, il en valait deux. C’est ce que déclara Béru, le soir qu’on rentra la dernière gerbe. Les yeux de Prosper brillèrent de joie, mais il ne dit rien.

— Quel drôle de garçon ! fit la fille aînée, on ne peut pas lui tirer une parole !

— La parole est d’argent, mais le silence est d’or, dit Prosper.

Tous s’entre-regardèrent surpris.

— À propos, sais-tu lire ? demanda Béru. Est-ce drôle que depuis quatre mois qu’il est là, je n’aie jamais songé à le lui demander !

— Je sais lire et écrire, répondit Prosper avec un demi-sourire qui éclaira sa physionomie.

— Je parie que tu sais bien autre chose, dit Béru, soudain frappé de cette idée nouvelle.

— Dans le labourage, fit l’enfant, on n’a besoin que de cela.

On ne put jamais obtenir d’autre éclaircissement de lui.

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