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Chapitre 8

Pendant ce temps-là, il y avait eu dans Beaumont deux personnes fort mécontentes de leur destin.
La première était Marianne. Dès les premiers beaux jours, elle s’était figurée revoir sa petite amie à la porte de la rue ; mais la porte avait beau être ouverte, Angèle ne s’y montrait point. Peut-être avait-elle pris l’habitude de jouer dans le jardin ? Habitude fâcheuse, car, en ce cas, on ne la verrait plus, et Marianne se sentait blessée dans ses aspirations de petite mère. Elle eut alors une idée.

Elle apporta, dans son jardin, d’abord une table légère, puis une chaise, qu’elle mit dessus ; à l’aide d’un escabeau, elle parvint au haut de son échafaudage branlant, et de là plongea dans tous les jardins avoisinants jusqu’au bas du bourg… Angèle n’était pas dans le jardin de sa grand-mère. Cela faisait trois jours qu’on ne l’avait vue ; très préoccupée, Marianne rentra la table avec la chaise et se mit à raccommoder les bas de son père ; mais tout le temps elle pensait à la petite étrangère.

La seconde personne « très ennuyée », suivant l’expression du pays, était madame Lagarde elle-même.

Un matin de printemps, comme elle venait pour lever la petite fille qui continuait à dormir dans l’énorme lit de la chambre d’ami, elle la trouva plus silencieuse que de coutume ; non qu’Angèle fût bavarde d’ordinaire, mais son silence même, grâce à ses yeux charmants, avait de petites câlineries très séduisantes. Ce jour-là, elle ne dit rien, et se laissa habiller sans aucune de ces mignonnes grâces d’enfant qui donnent du charme aux détails les plus vulgaires de la vie. À déjeuner, la fillette restait muette devant sa tasse de lait ; au lieu de manger son pain, elle l’émietta dans sa main, et demanda la permission de le porter aux oiseaux. La permission accordée, elle alla lentement à la porte du jardin, lança les miettes à toute volée, puis resta immobile en attendant que les oiseaux vinssent. Ils ne vinrent pas, et Angèle rentra, désappointée, mais sans bouderie, et alla s’asseoir sur son petit banc, à sa place ordinaire. Tout le jour elle fut ainsi, sans se plaindre, mais sans paraître bien éveillée. Le lendemain, il en fut de même et elle refusa de manger. Madame Lagarde, un peu inquiète, se demandait ce que cela signifiait, car enfin on ne peut pas vivre sans manger, se disait-elle. Le troisième jour, non seulement Angèle ne mangea pas, mais elle demanda à boire ; ceci devenait grave, et en même temps les yeux de l’enfant se plombaient et ses petites joues perdaient leur bel incarnat.

— Je crains que cette petite ne soit malade, dit madame Lagarde à Mélanie, qui regardait Angèle d’un air plus bourru que jamais. Ne faudrait-il pas faire venir un médecin, ou bien l’emporter à la ville, ce qui serait encore plus sage ?

— Comment voulez-vous l’emporter ? gronda Mélanie ; et pour faire venir un médecin, savez-vous que cela vous coûtera vingt francs ? C’est une journée perdue pour lui, il la fait payer, cet homme !

Malgré cela, madame Lagarde écrivit le jour même au médecin, qui vint le surlendemain. Il examina l’enfant, l’ausculta et la retourna de tous côtés.

— Elle s’ennuie, dit-il, voilà toute sa maladie. Cette petite a du chagrin, c’est clair ; il lui faudrait de la distraction.

Il écrivit une ordonnance et s’en alla.

— En voilà pour vingt francs, dit Mélanie en regardant l’ordonnance, et encore sans compter les médicaments.

— Les vingt francs et les médicaments, cela m’est égal, dit sévèrement madame Lagarde ; mais l’ennui, voilà qui est plus grave. Je vais demander à la maîtresse d’école si elle veut me prendre Angèle, quand ce ne serait que pour jouer.

L’institutrice refusa absolument de se charger de l’enfant, qui n’avait pas l’âge d’être admise, et qui ne pouvait lui donner que de l’embarras.

Les médicaments étaient venus. Angèle les prenait docilement, et cela ne servait à rien du tout. Elle mangeait aussi peu, buvait tout autant, et ne paraissait pas plus gaie. En même temps elle maigrissait, perdait ses forces. Un jour, vers six heures, on était déjà en septembre, et le soleil était bien bas sur l’horizon, Mélanie entra chez l’épicière et de son air gendarme lui demanda un flacon d’eau de fleur d’oranger.

— Cette petite, ajouta-t-elle comme commentaire, sera la mort de madame comme la mienne. Ne s’est-elle pas mis dans la tête de s’ennuyer, à présent ! et elle va de plus en plus mal.

— Eh bien ! votre médecin, fit l’épicière, qu’est-ce qu’il a dit ?

— Il dit qu’il faut l’amuser. Je vous demande un peu si c’est deux vieilles gens comme madame et moi qui peuvent amuser cette moutarde ? Je n’ai jamais eu la vocation de bonne d’enfants, et ce n’est pas sur mes vieux jours…

Le reste se perdit dans un grognement indistinct.

Marianne avait écouté cette conversation sans rien dire, comme c’était son habitude. Rentrée chez elle, elle interrogea son père.

— Est-ce qu’on peut être malade d’ennui ? demanda-t-elle.

Il répondit gravement, d’un signe de tête affirmatif.

— Jusqu’à en mourir, dites, papa ?

D’un air digne, M Benoît réitéra son signe affirmatif.

La fille resta toute rêveuse, et le lendemain, elle se réveilla de meilleure heure que de coutume. Est-ce que cette petite Angèle allait vraiment mourir d’ennui ? Singulière maladie, pour une petite fille si petite ! Et puis mourir, quand on pourrait si bien vivre ! Marianne y pensa tout le jour.

Le lendemain matin, Angèle n’allait pas mieux. Madame Lagarde, profitant d’un joli soleil aussi engageant qu’un soleil de printemps, la porta dans ses bras au seuil du jardin, à l’endroit le plus chaud, où la lavande et le thym sentaient si bon en juillet dernier. Angèle était bien changée, depuis ce jour d’été, où, joyeuse et mutine, elle avait allongé son petit doigt vers les hautes tiges fleuries des lys blancs. Couchée sur un oreiller, enfoncée dans le grand fauteuil, elle promenait autour d’elle un regard morne.

Son petit cœur d’enfant s’était-il enfin brisé devant l’indifférence de tous ceux qu’il aurait voulu aimer ? Était-elle déjà lasse de vivre, si petite ? Sa grand-mère, penchée sur elle, se demandait comment faire pour retenir cette âme fragile qui voulait s’en aller. Aux regrets, à la pitié que lui inspirait l’enfant frêle et douce qu’elle avait sous les yeux, se mêlait la crainte de ce que dirait le père en revenant, s’il apprenait que son Angèle était morte.

Georges ne pouvait avoir oublié son enfant. Son silence provenait de quelque mystère qui finirait bien par se découvrir, et alors, que dirait-il ?

Le chagrin et l’anxiété que l’incompréhensible absence de son fils causait à la vieille dame se joignaient sur son visage à l’inquiétude présente, lorsqu’elle entendit, derrière elle, une petite voix qui disait :

— Madame, voulez-vous que j’amuse votre petite-fille ?

Marianne avait pris son courage à deux mains pour arriver jusque-là, car c’était une enfant timide et réservée, et la démarche lui avait coûté. Mais une irrésistible pitié la poussait vers Angèle. L’idée que la petite fille pouvait mourir, faute d’amusements appropriés à son âge, lui apparaissait comme une chose monstrueusement cruelle, une méchanceté gratuite de la destinée.

Madame Lagarde se retourna, surprise ; Marianne lui était bien connue, et comme les autres habitants du bourg, la vieille dame éprouvait une sorte d’estime pour cette enfant qui, si jeune, tenait la maison de son père comme une femme expérimentée.

— Tu l’amuserais, toi ? demanda-t-elle d’un air indécis.

— J’essayerai, répondit modestement la fillette.

Elle se tenait debout, les mains croisées devant elle ; sa modestie n’excluait pas une certaine assurance, et elle regardait la vieille dame d’un air ouvert et franc.

— Qu’est-ce que tu feras ? demanda madame Lagarde, un peu incrédule.

— Je ne sais pas, répondit Marianne en s’approchant d’Angèle, mais je trouverai bien quelque chose.

La grand-mère s’effaça pour laisser passer la nouvelle venue, qui se pencha sur le fauteuil où sommeillait l’enfant malade. Celle-ci ouvrit les yeux ; en reconnaissant l’amie à qui elle n’avait jamais dit un mot, Angèle sourit faiblement. Marianne s’inclina tendrement sur elle, comme une mère sur son petit enfant, et posa sa joue fraîche contre la joue décolorée. Madame Lagarde contemplait en silence. Tout à coup elle se dirigea vers la maison.

— Je vais chercher les joujoux, dit-elle.

Angèle étendit sa petite main molle et sans vie, la main de Marianne vint au-devant, tiède et souple ; madame Lagarde les trouva ainsi quand elle revint, les deux petites filles se souriaient sans rien dire.

— Veux-tu que nous nous amusions avec tes joujoux ? demanda Marianne.

Sans rien dire, Angèle écarta de la main les objets trop familiers, compagnons de ses heures d’ennui, et l’expression douloureuse, chagrine, reparut sur son visage.

— Veux-tu que je te raconte une histoire ? dit tout à coup Marianne, le visage illuminé par la joie de sa trouvaille.

— Oui ! dit la petite fille, qui devint toute rose. Une histoire, qu’est-ce que c’est ?

— Tu vas voir ! fit sa nouvelle amie. Il était une fois une petite fille malade qui s’ennuyait… Sais-tu ce que c’est que de s’ennuyer ?

— Oui, dit Angèle, c’est quand on est triste.

— Elle s’ennuyait beaucoup, parce qu’elle n’avait pas de petites amies ; alors…

Madame Lagarde s’en alla doucement, laissant les deux enfants à la joie des contes et des histoires, joie nouvelle pour la petite fille, comme toutes les joies d’ailleurs.

À partir de ce jour, Angèle reprit soudain goût à la vie ; le morceau de pain beurré qu’elles partageaient à l’heure du goûter paraissait meilleur aux deux enfants que n’importe quelle friandise.

Et lorsqu’elle n’était pas sage, on n’avait qu’à lui dire : – Marianne ne viendra pas demain, – pour la voir redevenir aussitôt douce et soumise comme un agneau.

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