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Chapitre 14 Angéline de Montbrun à Mina Darville

Chère Mina,
Si vous saviez comme je vous désire, au lieu de prendre le bateau comme tout le monde, vous vous embarqueriez sur l’aile des vents. J’aurai tant de plaisir à vous démondaniser !

Mon père dit qu’on ne réussit pas tous les jours à des opérations comme celle-là. Les hommes, vous le savez, se font des difficultés sur tout et n’entendent rien aux miracles.

Mais n’importe, je suis pleine de confiance. Je changerai la reine de la mode en fleur des prés, et cette grande métamorphose opérée, vous serez bien contente.

Tout sceptre pèse, j’en suis convaincue, et pourtant – voyez l’inconséquence humaine – je songe à reconquérir mon royaume, et veux vous prendre pour alliée.

Mina, ma maison, que vous croyez si paisible, est en proie aux factions.

Ma vieille Monique oublie que sa régence est finie, et ne veut pas lâcher les rênes du pouvoir, ce qui lui donne un trait de ressemblance avec bien des ministres.

Si vous venez à mon secours, je finirai comme les rois fainéants. Je pourrais, il est vrai, protester au nom de l’ordre et du droit, mais je risque de m’y échauffer, et mon père dit qu’il ne faut pas crier, à moins que le feu**ne prenne à la maison.

Je**me suis décidée à vous attendre, et lorsqu’on oublie trop que c’est à moi de commander, je prends des airs dignes.

Chère Mina, je vous trouve bien heureuse de venir chez nous. Il me semble que c’est une assez belle chose de voir le maître de céans tous les jours.

Croyez-moi, quand vous l’aurez observé dans son intimité, vous aurez envie de faire comme la reine de Saba, qui proclamait bienheureux les serviteurs de Salomon.

MmeSwetchine a écrit quelque part que la bienveillance de certains cœurs est plus douce que l’affection de beaucoup d’autres ; comme la lune de Naples est plus brillante que bien des soleils. Cette pensée me revient souvent lorsque je le vois au milieu de ses domestiques. Chère Mina, j’aimerais mieux être sa servante que la fille de l’homme le plus en vue du pays.

Votre frère assure qu’entre nous la ressemblance morale est encore plus grande que la ressemblance physique. C’est une honte de savoir si bien flatter, et vous devriez l’en faire rougir. Moi, quand j’essaie, il me dit : « Mais, puisque vous avez la plus étroite parenté du sang, pourquoi n’auriez-vous pas celle de l’âme ? Ignorez-vous à quel point vous lui ressemblez ? »

Cette question me fait toujours rire, car depuis que je suis au monde, j’entends dire que je lui ressemble, et toute petite je le faisais placer devant une glace, pour étudier avec lui cette ressemblance qui ne lui est pas moins douce qu’à moi. Délicieuse étude ! que nous reprenons encore souvent.

Que j’ai hâte de vous voir ici où tout sourit, tout embaume et tout bruit ! Il me semble qu’il y a tant de plaisir à se sentir vivre et que le grand air est si bon ! Je veux vous réformer complètement. Hélas ! je crains beaucoup de rester toujours campagnarde jusqu’au fond de l’âme. Ici tout est si calme, si frais, si pur, si beau ! Quel plaisir j’aurai à vous montrer mes bois, mon jardin et ma maison, mon nid de mousse où bientôt vous chanterez : Home, sweet home.Vous verrez si ma chambre est jolie.

« Elle est belle, elle est gentille,

Toute bleue. »

Comme celle que Mlle Henriette Chauveau a chantée. Quand vous l’aurez vue, vous jugerez s’il m’est possible de ne pas l’aimer,

« ainsi que fait l’alouette

et chaque gentil oiseau,

pour le petit nid d’herbette

qui fut hier son berceau. »

J’ai mis tous mes soins à préparer la vôtre, et j’espère qu’elle vous plaira. Le soleil y rit partout, ma frileuse. J’y vais vingt fois par jour, pour m’assurer qu’elle est charmante, et aussi parce que vous y viendrez bientôt. Jugez de ma conduite quand vous y serez. L’attente a son charme. Je suis sans cesse à regarder la route par où vous viendrez, mais je n’y vois que le soleil qui poudroie et l’herbe qui verdoie.

Dites à M. Maurice que je lui recommande d’avoir bien soin de vous. La belle famille que nous ferons !

Chère sœur, je vous aime et vous attends.

Angéline

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