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Chapitre 15 Mina Darville à Angéline de Montbrun

Chère sœur,
Permettez-moi de commencer comme vous finissez. Hélas ! J’ai commis l’imprudence de laisser lire votre lettre à Maurice, et il y a perdu le peu de raison qui lui restait.

Ma chère, vous m’amusez beaucoup en me recommandant à ses soins. Si vous saviez dans quel oubli un amoureux tient toutes les choses de la terre !

J’en suis réduite à m’occuper de lui comme un enfant. Il paraît qu’en extase on n’a besoin de rien. Cependant je persiste à lui faire prendre un bouillon de temps à autre. Ma cousine, inquiète, voulait le faire soigner, mais il s’est défendu en chantant sottovoce :

Ah ! gardez-vous de me guérir !

J’aime mon mal, j’en veux mourir.

Le docteur consulté a répondu : « Il a bu du haschisch. Laissez-le tranquille ». Ma cousine n’a pas demandé d’explications, mais je vois bien qu’elle n’est pas sûre d’avoir compris. Le langage figuré n’est pas son genre.

Je prie votre sagesse de ne pas s’alarmer. Maurice a une nature d’artiste, et il est dans toute l’effervescence de la jeunesse. Mais ça se calmera. Et quand ça ne se calmerait point ! La puissance de sentir n’est pas tout à fait ce qui effraie une femme.

D’ailleurs, il a une foi vive et le vrai sentiment de l’honneur. Vous êtes faits pour vous aimer, et vous serez heureux ensemble. Quand il pleurerait d’admiration devant la belle nature, ou même de tendresse pour vous, qu’est-ce que ça fait ?

Laissons dire les positifs. J’ai****vu de près le bonheur de raison et, entre nous, ça ressemble terriblement à une vie qui se soutient par des remèdes.

Je sais que le mot d’exaltation est vite prononcé par certaines gens. Angéline, êtes-vous comme moi ? Il existe sur la terre un affreux petit bon sens horriblement raide, exécrablement étroit, que je ne puis rencontrer sans éprouver l’envie de faire quelque grosse folie. Non que je haïsse le bon sens, ce serait un triste travers. De tous les hommes que je connais, votre père est le plus sensé, et je suis suffisammentcharitable à son endroit. Le vrai bon sens n’exclut aucune grandeur. Régler et rapetisser sont deux choses bien différentes. Quelle est donc, je vous prie, cette prétendue sagesse qui n’admet que le terne et le tiède, et dont la main sèche et froide voudrait éteindre tout ce qui brille, tout ce qui brûle ?

Ma belle fleur des champs, que vous êtes heureuse d’avoir peu vu le monde ! Si c’était à refaire, je choisirais de ne le pas voir du tout, pour garder mes candeurs et mes ignorances. Voilà où j’en suis après deux ans de vie mondaine. Jugez de ce que dirait Mme D… si elle voulait parler.

J’ai eu des succès. Veuillez croire que je le dis sans trop de vanité. Vous savez qu’Eugénie de Guérin n’a jamais été recherchée. Il y a là matière à réflexions pour Mina Darville et son cercle d’admirateurs. Pauvres hommes ! partout les mêmes.

Chère amie, M. de Montbrun me juge mal. Je ne demande qu’à me démondaniser.J’avais résolu d’arriver chez vous avec une simple valise, comme il convient à une âme élevée qui voyage.

Mais on sait rarement ce qu’on veut et jamais ce qu’on voudra : j’ai fini par prendre tous mes chiffons. Vraiment, je n’y comprends rien, et devant mes malles pleines et mes tiroirs vides, je me surprends à rêver.

Ma belle, il faudra que vous m’aidiez à passer quelques-unes de mes malles en contrebande. Je crains le sourire de M. de Montbrun. Au fond, quel mal y a-t-il à vouloir se bien mettre pourvu qu’on ait du goût ?

Si Mlle de Montbrun est indifférente à la parure, c’est qu’en étudiant sa ressemblance, elle s’est aperçue qu’elle pouvait parfaitement s’en passer. Moi, je ne puis pas me donner ce luxe. Voilà, et dites à M. votre père que je n’aurai pas été une semaine à Valriant sans lui découvrir bien des défauts.

J’envisage sans effroi une petite causerie avec lui, quoiqu’il ait parfois des mots durs. Ainsi, l’hiver dernier, dans une heure d’épanchement, je lui avouai que j’étais bien malheureuse – que je n’avais pas le temps d’aimer quelqu’un qu’aussitôt j’en préférais un autre – et au lieu de me plaindre, cet austère confesseur m’appela dangereuse coquette.

N’importe, ma chère, je ne vous blâme pas de l’aimer, et même, il m’arrive de dire que c’est une belle chose d’être obligée à ce devoir.

Si vous m’en croyez, nous réfléchirons avant de faire abdiquer Mme Monique. M. de Montbrun vous croit la perle des ménagères, mais,

tel brille au second rang qui s’éclipse au premier.

Pourtant, je hais l’usurpation. Je suis légitimiste. Dites à M. de Montbrun que nous allons aviser ensemble à donner un roi a la France.

Ma chère, je suis sûre que ma chambre me plaira. Seulement, je n’aime pas la nature riante. Il me faudrait une allée bordée de sapins, pour mes méditations. Quant à Maurice, je crois qu’il n’en a pas besoin, et sa pensée m’a l’air de s’en aller souvent tout au bout d’un jardin, tout au bord d’un étang.

Ne rougissez pas, ma très belle. Je vous embrasse comme je vous aime.

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