‹ Angéline de MontbrunChapitre 16 sur 47 · Chapitre 16 Mina Darville à Emma Søøø

Chapitre 16 Mina Darville à Emma Søøø

Il s’en va minuit, et je viens de fermer ma fenêtre, où je suis restée longtemps. J’aime la douceur sereine des belles nuits, et je vous plains, ma chère amie, de vouloir vous cloîtrer.
Pardon, vous n’aimez pas que j’aborde se sujet. Il me semble pourtant que je n’en parle pas mal, mais…

Avez-vous jamais descendu le Saguenay ?

Franchement, la vie religieuse m’apparaît comme cette étonnante rivière, qui coule paisible et profonde, entre deux murailles de granit. C’est grand, mais triste. Ma chère, l’inflexible uniformité, l’austère détachement ne sont pas pour moi.

Je me plais parfaitement à Valriant, charmant endroit, qui n’aurait rien de grandiose sans le fleuve qui s’y donne des airs d’océan. Faut-il vous dire que Maurice est heureux ? Le secret n’en est plus un maintenant. Il est difficile, quoi qu’on fasse, de trouver beaucoup à redire à ce mariage ; et vraiment c’est une belle chose que cet amour qui grandit ainsi au grand soleil, en toute paix et sécurité. Puis, autour d’eux, tout est si beau.

Sans doute, rien n’est plus intérieur que le bonheur. Mais tout de même, quand Dieu créa Adam et Ève, il ne les mit pas dans un champ désolé. Maurice s’accommoderait parfaitement d’un cachot, mais sceptique, vous ne croyez plus à rien. Vous dites qu’il en est de l’amour comme des revenants : qu’on en parle sur la foi des autres. Que n’êtes-vous à Valriant ! Il vous faudrait reconnaître que l’amour existe – qu’il y a des réalités plus belles que le rêve.

Angéline ressemble plus que jamais à son père. Elle a ce charme pénétrant, ce je ne sais quoi d’indéfinissable que je n’ai vu qu’à lui et que j’appelle du montbrunage.Mais ce que j’aime surtout en elle, c’est sa sensibilité profonde, son admirable puissance d’aimer.

Vous savez comme j’incline à estimer les gens d’après ce qu’ils valent par là, et pourquoi pas ? Mon poids, c’est mon amour, disait saint Augustin.

Si j’y connais quelque chose, la tendresse d’Angéline pour son père est sans bornes, mais elle l’aime sans phrase et ne l’embrasse que dans les coins.

Nous menons tous ensemble la vie la plus saine, la plus agréable du monde. Il y a ici un parfum salubre qui finira par me pénétrer.

Vraiment, je ne sais comment je pourrai reprendre la chaîne de mes mondanités. Vous rappelez-vous nos préparatifs pour le bal, alors que se bien mettre était la grande affaire, et que j’aurais tant souhaité avoir une fée pour marraine, comme Cendrillon ? Sérieusement, il nous en aurait coûté moins de temps et d’argent pour tirer de misère quelques familles d’honnêtes gens. Je vous assure que je suis bien revenue des grands succès et des petits sentiments. Mais l’amour est une belle chose… Aimer c’est sortir de soi-même. Je vous avoue que je ne puis plus me supporter.

Bonsoir.

Mina

P.S. – C’est la faute d’Angéline et de Maurice. On ne peut les voir ensemble sans extravaguer.

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