‹ Angéline de MontbrunChapitre 17 sur 47 · Chapitre 17 La même à la même

Chapitre 17 La même à la même

Vous rappelez-vous avec quelle sollicitude vous veilliez sur le pied de boules-de-neige qui ornait la cour des Ursulines ? Je ne sais pourquoi ce souvenir me revenait tout à l’heure pendant que je me promenais dans le jardin. Je voudrais bien vous y voir. D’ordinaire, j’aime peu les jardins : j’y trouve je ne sais quoi qui me porte à chanter :

J’aime la marguerite

Qui fleurit dans les champs.

Mais celui-ci a un air de paradis. Vraiment, je voudrais y passer ma vie. Il y a là des réduits charmants, des berceaux de verdure pleins d’ombre, de fraîcheur, de parfums.

Jamais je n’ai vu tant de fleurs, fleurs au soleil, fleurs à l’ombre, fleurs partout. Et tout le charme du spontané, du naturel. Vous savez mon horreur pour l’aligné, le guindé, le symétrique.

Ici rien de cela, mais le plus gracieux pêle-mêle de gazons, de parterres et de bosquets. Un ruisseau aimable y gazouille et folâtre, et, par-ci par-là, des sentiers discrets s’enfoncent sous la feuillée. Mes beaux sentiers verts et sombres ! L’herbe y est molle ; l’ombre épaisse ; les oiseaux y chantent, la vie s’y élance de partout.

C’est une délicieuse promenade, qui aboutit à un étang, le plus frais, le plus joli du monde.

Nous allons souvent y commencer la soirée, mais, hélas ! les importuns se glissent partout. Il nous en vient parfois. Hier – je suis bien humiliée – nous eûmes à supporter un Québecquois beaucoup plus riche qu’aimable, qui s’est aventuré jusqu’ici. Le jardin lui arracha plusieurs gros compliments, et arrivé à l’étang : « Comme c’est joli ! dit-il. Le bel endroit pour faire la sieste après son dîner ! »

Maurice lui jeta un regard de mépris, et s’éloigna en fredonnant sa marche hongroise.J’expliquai à Angéline que son futur seigneur et maître est du genusirritabile,que la marche hongroise est un signe certain de colère ; et qu’en entendant ces notes belliqueuses, elle devra toujours se montrer. Cela nous amusa, mais elle dit que se fâcher, s’impatienter, c’est dépenser inutilement quelque chose de sa force.

Plus je la vois, plus je la trouve bien élevée ; elle m’appelle sa sœur, ce qui ravit Maurice. Pauvre Maurice. Sa voix est plus veloutée que jamais. Le doux parler ne nuit de rien.

La conversation d’Angéline ne ressemble pas à celle d’une femme du monde, mais elle est singulièrement agréable. Maurice dit qu’elle a le rayon, le parfum, la rosée. Le pauvre garçon est amoureux à faire envie et à faire pitié.

Angéline me fait mille questions charmantes sur son caractère, sur ses goûts, sur ses habitudes. Ses rêveries l’intéressent sans qu’elle sache trop pourquoi. Vous ne sauriez croire comme cette folle crainte qu’il a de mourir jésuite la divertit aussi bien que son horreur pour les demoiselles qui chantent : « Demande à la brise plaintive », ou autres bêtises langoureuses.

M. de Montbrun me traite de la manière la plus aimable, avec cet air un peu protecteur qui lui va si bien. On l’accuse de ne pas remplir tout son mérite.Mais comme je lui sais gré de n’avoir jamais été ministre ! Il fait bon de voir ce descendant d’une race illustre cultiver la terre de ses mains. Dieu veuille que cet exemple ne soit pas perdu.

Ce soir, nous parlions ensemble de l’avenir du Canada ; il était un peu triste et soucieux. Pour moi, je fis comme tout le monde : je tombai sur le gouvernement, qui fait si peu pour arrêter l’émigration, pour favoriser la colonisation. Mais ce beau zèle le laissa froid ; et, jetant un regard un peu dédaigneux sur ma toilette, il me demanda si j’avais pensé à me refuser quelque chose pour aider les pauvres colons.

Ma chère Emma, je ne pouvais pas dire : « je l’ai fait », mais je lui dis : « je le ferai ». Il sourit, et ce sourire, le plus fin que j’aie vu, me choqua. J’eus envie de pleurer. Me croit-il incapable d’un sentiment élevé ? Je lui prouverai que je ne suis pas si frivole qu’il le pense. Vous le savez, une simple parole suffit parfois pour réveiller les sentiments endormis. Ah ! si vouloir était pouvoir !

Tantôt appuyée sur ma fenêtre, je faisais des rêves comme le Père L… en ferait s’il avait le temps. Je donnais à tous l’élan patriotique. J’éteignais les lustres des bals, je supprimais l’extravagance des banquets, tout ce qui se dépense inutilement, je persuadais à chacun et à chacune de le donner pour la colonisation.

Puis je voyais les déserts s’embellir de fécondité, les collines se revêtir d’allégresse, les germes se réjouir dans les entrailles de la terre,et à côté de la lampe de l’humble église, la lampe du colon brillait. Ah ! si chacun faisait ce qu’il peut ! Un si grand nombre de Canadiens prendraient-ils la route de l’exil ? Mais j’aime l’espérance. Nous sommes nés de la France et de l’Église. Confiance et bonsoir, chère amie.

Mina

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