‹ Angéline de MontbrunChapitre 19 sur 47 · Chapitre 19 La même à la même

Chapitre 19 La même à la même

Vous dites, chère amie, que la seule chose triste, ce serait d’être aimée pardessus tout. Triste,est-ce bien là le mot ? Disons redoutable, si vous le voulez, mais soyez tranquille, je suis bien à l’abri de ce côté. Sans doute, il est plus doux, plus divin de donner que de recevoir. Mais le désintéressement absolu, où le trouve-t-on ?

Je vous avoue que votre citation de Fénelon ne m’a pas plu 1. Ce roi de Chine m’est resté sur le cœur. Quoi ! c’est là que vous voulez arriver ? Il viendra un temps où il vous sera parfaitement égal que je vous donne une pensée, un souvenir !

Je me suis plainte à M. de Montbrun, qui m’a répondu, non sans malice peut-être, que vous en aviez pour longtemps avant d’en être à l’amour puret à la mort mystique.

Je vois qu’il trouve charmant que les rivalités mondaines n’aient pas refroidi notre amitié d’enfance. Il dit que nous avons du bon. Sur le papier, cela n’a pas l’air très flatteur, mais ce diable d’homme a le secret de rendre le moindre compliment extrêmement acceptable.

Je vous avoue que je ne m’habitue pas au charme de sa conversation. Pourtant, son esprit s’endort souvent, sa pensée a besoin du grand air, et jamais il ne cause si bien qu’à travers champs, mais n’importe. Même dans un salon bien clos, il garde toujours je ne sais quoi qui repose, rafraîchit, et fait qu’on l’écoute comme on marche sur la mousse, comme on écoute le ruisseau couler.

Il ne lui manque qu’un peu de ce charme troublant qui nous faisait extravaguer devant le portrait de Chateaubriand. Jedis faisait.Au fond, cette belle tête peignée par le vent me plaît encore plus qu’on ne saurait dire. Mais décidément c’est trop René. Admirez ma sagesse. Jevoudrais apprendre à comprendre, à pratiquer la vie, je voudrais oublier le beau ténébreux et ses immortelles tristesses. Pourtant, cet ennuyé est bien aimable. Convenez-en.

M. de Montbrun assure que vous allez retrouver votre gaieté derrière les grilles. Quoiqu’il vous ait peu vue, il ne vous a pas oubliée ; vous lui plaisez, et comme on me fait plaisir en vous rendant justice, je ne lui ai pas laissé ignorer que vous le trouvez l’homme le plus séduisant que vous ayez vu.

La discrétion doit avoir des bornes ; d’ailleurs avec lui c’est tout à fait sans inconvénients : il ne vous croira pas éprise de lui ou à la veille de l’être.

Nous parlons quelquefois de votre vocation. Il vous approuve de prendre le chemin le plus court pour aller au ciel. Mais je reste faible contre la pensée de cette demi-séparation.

Je**crains que l’austérité religieuse ne nuise à notre intimité. Il y a une foule de riens féminins qu’il faut dire ; l’amitié sans confiance, c’est une fleur sans parfum. Puis, parfois, il faut si peu de chose pour changer l’amitié en indifférence. Il me semble, qu’à certains moments, le cœur est beaucoup comme ces mers du nord qu’une pierre lancée, que le moindre choc va glacer de toutes parts, une fois l’été fini. Prenons garde.

Il est maintenant décidé que Maurice ira en France pour ses études. Comment pourra-t-il s’arracher d’ici ? Je**n’en sais rien, ni lui non plus.

Mais il faudrait toujours finir par partir, et M. de Montbrun ne veut pas qu’Angéline se marie avant d’avoir vingt ans. Pour moi, je passerai probablement ici la plus grande partie de l’absence de mon frère. Il le désire, et ma belle petite sœur m’en presse très fort.

Pauvres enfants ! la pensée du départ les assombrit beaucoup, ce qui me rassure. Chose étrange, le bonheur fait peur. Il me semblait toujours qu’il allait arriver quelque chose. C’est bien singulier, mais Angéline m’inspire souvent une pitié qui ne peut se dire. Je la trouve trop belle, trop charmante, trop heureuse, trop aimée.

Vous comprenez qu’ici nous sommes bien loin de l’illusion des amitiés de la terre, qui s’en vont avec les années et les intérêts.Vraiment, j’ai beau regarder, je ne vois point le grain noir,comme disent les marins. Le bonheur serait-il de ce monde ? Il est vrai que son père ne cherche pas du tout à lui épargner les petites contrariétés de chaque jour. Il l’assujettit fort bien à son devoir. Mais qu’est-ce que cela ? Rien qu’à la regarder, on voit qu’elle ne connaît pas le terne, ou, comme nous disons, le grisde la vie.

Mina

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