‹ Angéline de MontbrunChapitre 20 sur 47 · Chapitre 20 Mina Darville à Emma Søøø

Chapitre 20 Mina Darville à Emma Søøø

Je suis de la plus belle humeur du monde, et je veux vous dire pourquoi. D’abord, sachez que Mme H… est à Valriant. Oui, ma chère, elle ne peut supporter le séjour des campagnes à la mode sic).Il lui faut le calme, le repos, etc. C’est parfaitement touchant, mais j’incline à croire que cette veuve inconsolable ferait très volontiers « sa principale affaire des doux soins d’aimer et de plaire ».

Toujours est-il qu’elle a fait comme celui qui alla à la montagne parce que la montagne ne venait pas à lui. Du reste, toujours brillante ; seulement le voisinage d’Angéline ne lui est pas avantageux. Elle a un peu l’air d’un dahlia à côté d’une rose qui s’entrouvre.

Mais elle manœuvrait de son mieux. Il fallait voir avec quel enthousiasme elle parlait d’Angéline ! Avec quelle grâce modeste elle reprochait à M. de Montbrun de ressembler autant à la plus charmante des Canadiennes. C’était une étude piquante. Mais sous les grâces étudiées, j’ai cru voir une passion sincère. Ce qui est sûr, c’est qu’elle me hait cordialement. Je suis sa bête noire.Il est vrai qu’ostensiblement, on me fait la plus belle patte de velours possible, mais j’ai senti bien souvent les griffes.

Quels compliments perfides ! comme cette femme serait dangereuse si elle avait de la mesure ! et quelle pauvre personne elle voudrait faire de moi sous le beau prétexte de relever mes succès !

Oui, ma chère, je suis une grande criminelle, et j’ai déjà fait couler bien des larmes. On en connaît dont le cœur est en cendres. Je suis cause que de jeunes talents négligent l’étude et s’étiolent tristement. Aussi M. de Montbrun m’a dit : « Mademoiselle, je commence à croire que je rends un grand service à mon pays en vous gardant à Valriant à mes risques et périls ».

Cela nous fit rire. Madame H…, qui sait tant de choses, ne sait pas qu’en prouvant trop on ne prouve rien. Mais je suis bien vengée. Madame s’en ira traînant l’aile et tirant le pied.

Je ne parle pas au figuré. Elle s’est donné une entorse en glissant d’un rocher où elle s’était aventurée malgré mes sages remontrances. Heureusement qu’elle a eu plus de peur que de mal.

Mais si vous aviez vu son convoi ! M. de Montbrun et Maurice portaient le brancard, Angéline portait l’ombrelle de madame. Pour moi, j’étais comme l’officier de Malbrouck : celui qui ne portait rien.

Il faut croire que je n’ai pas un très bon cœur, car j’avais une folle envie de rire. Au fond, je ne me le reproche pas beaucoup. Comme le dit le cocher de M. de Montbrun : « La grosse dame n’avait pas d’affaire à se hisser sur les crans, elle avait beau à se promener dans le chemin du roi. »

Nous sommes allés en corps lui faire visite. M. de Montbrun n’avait pas l’air plus ému qu’il fallait, et moi, j’avais une figure qui ne valait rien. Depuis nous avons perdu M. W… C’est un étranger qui aime beaucoup la pêche, et croit fermement que tout ce qui est grand, noble, distingué, vient en droiture de l’Angleterre.

D’ailleurs très comme il faut. Depuis une quinzaine il nous honorait de ses assiduités.

Angéline soutient qu’elle l’a vu rire. Il est certain qu’il s’essayait parfois à badiner, et si vous saviez comme sa phrase est plombée ! « Mais, disait M. de Montbrun, le bon Dieu me fait la grâce de ne pas toujours l’entendre. » Ce qui ne l’a pas empêché de donner le signal des réjouissances aussitôt que sa seigneurie eut définitivement tourné les talons. Pourtant sa solennité nous amusait parfois.

Bonsoir, ma chère.

Mina

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