‹ Angéline de MontbrunChapitre 27 sur 47 · Chapitre 27 Mina Darville à Emma Søøø

Chapitre 27 Mina Darville à Emma Søøø

Je vous promets de dire exactement comme la Belle au Bois dormant.
En attendant, je suis aussi agréable que possible avec lui ; mais la jolie petite madame S… n’avait pas tort lorsqu’elle affirmait qu’il porte une armure enchantée. Du moins tous les traits nous reviennent comme dans les légendes, et lui n’a pas l’air de s’en porter plus mal.

Toute modestie à part, je n’y comprends rien, d’autant plus que je suis sûre de lui plaire. Maintenant, je ne rencontre guère son regard sans y voir luire une flamme, un éclair, et, d’après moi, cela voudrait dire quelque chose.

Cette nature ardente et contenue est bien agréable à étudier. Mais qu’est-ce qui le retient ? Ce ne peut être la différence d’âge : il y a de bons miroirs ici.

Je suppose qu’on s’en veut de cette faiblesse involontaire. Puis, on ne me trouve pas une âme de premier ordre, peut-être aussi croit-on que je ne saurais m’accommoder d’une vie sérieuse, retirée.

Le fait est que je me soucie des plaisirs du monde comme des modes de l’an passé. Pour un rien, je lui proposerais d’aller vivre sur les côtes du Labrador. Nous nous promènerions sur la mousse blanche à travers les brouillards, comme les héros d’Ossian.

Ah ! ma chère, j’ai bien des tentations journalières, et je me surprends à faire des oraisons jaculatoires, du genre de celles de Maurice, quand il s’interrompait à tout instant pour dire : « Qu’elle est belle ! Seigneur, je veux qu’elle m’aime ! »

Pauvre Maurice ! Voilà son départ bien proche. Je m’en vais retourner avec lui à Québec, où je compte vous retrouver, et ne pas vous laisser plus que votre ombre jusqu’à votre entrée au couvent.

Quand je pense qu’ensuite vous ne viendrez plus jamais chez nous, dans ma chambre où nous étions si bien. Il me semble que le noviciat vous paraîtra sombre, malgré ce beau tableau de saint Louis de Gonzague que je vois ici. Ce visage céleste penché sur le crucifix m’a laissé une des ces impressions que rien n’efface.

Parfois, je pense que ceux-là sont heureux qui sont vraiment à Dieu ; ils ne craignent ni de vieillir ni de mourir.

Autour de nous, les feuilles jaunissent à vue d’œil. Vous savez que je ne puis voir une feuille fanée sans penser à mille choses tristes. Je l’avoue, ces pauvres feuilles ont déjà bien fait parler d’elles. Mais n’importe, j’aimerai toujours la vieille feuille d’Arnauld qui dit si bien : « Je vais où va toute chose ».

Ce sont les premiers vers que j’aie sus, et c’est mon père mourant qui me les a appris. Voilà pourquoi sans doute ils gardent pour moi un charme si touchant, si funèbre.

M. de Montbrun me parle souvent de mon père ; mieux que personne il me le fait connaître.

Vous ai-je dit que je passerai l’hiver à Valriant ? Vous comprenez que je ne fais pas un grand sacrifice. Maurice parti, je trouverais la maison grande : il est toute ma famille, mais ici j’en ai une autre.

C’est plaisir de voir briller l’anneau des fiançailles sur la belle main d’Angéline. Cet anneau est celui de ma mère. Avant de mourir, elle-même le donna à Maurice, pour celle qui serait la compagne de sa vie. Je me demande parfois si elle eût pu jamais la souhaiter aussi virginale, aussi charmante.

Vous dites que je vous ai donné bien des soucis. Ma chère, j’en ai eu aussi beaucoup. Je crois, comme Madame de Staël, qu’une femme, qui meurt sans avoir aimé, a manqué la vie, et, d’autre part, je sentais que je n’aimerais jamais qu’un homme digne de l’être.

Il est vrai que plusieurs aimables « pas grand-chose » m’ont voulu persuader qu’il ne tenait qu’à moi de les rendre parfaits, ou peu s’en faut. Mais je trouve triste pour une femme de faire l’éducation de son mari.

J’aime mieux me marier avec un homme accompli. Pourtant, je l’avoue, quelqu’un, qui ne l’était pas, m’a beaucoup intéressée. Je connaissais sa jeunesse orageuse, mais sa mélancolie me touchait. Je pensais à saint Augustin loin de Dieu, à ses glorieuses tristesses. « Chère belle âme tourmentée ! » me disais-je souvent. Plus tard, je sus… passons.

Il paraît que Mlles V… s’épuisent encore à dire que je suis foncièrement impertinente, que je traiterai mon mari comme un nègre.Le pauvre homme ! N’en avez-vous pas pitié ?

Pour moi, j’ai bien envie d’aller regarder quelqu’un qui se promène sur la galerie. Ce pas si régulier, si ferme, me rend toujours un peu nerveuse. Ma chère, It can’t be helped,je le crains.

Et faut-il dire que celui-là serait un maître ? Mais n’importe. J’aime mieux lui obéir que de commander aux autres. Voilà – et je lui suis reconnaissante de vouloir m’arracher à ces puérilités, à ces futilités, que les hommes d’ordinaire font noblement semblant de nous abandonner, tout en s’en réservant une si belle part.

À bientôt !

Mina

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