Chapitre 29 Angéline de Montbrun à Maurice Darville
Après votre départ, je fus obligée de me tenir renfermée, et je vous laisse à deviner pourquoi. Si vous saviez comme c’est triste de ne plus vous voir nulle part, de ne plus entendre jamais votre belle voix. Je renonce à vous le dire, et n’ose penser à cette immense distance qui nous sépare.
Comme vous devez souffrir de vous en aller parmi des indifférents, des inconnus ! J’y songe sans cesse et vous trouve bien plus à plaindre que moi. Mon père sait me donner du courage. Il me parle si bien de vous… avec une estime qui me rend si fière. Mon noble Maurice, vous méritez d’être son fils ; c’est avec vous que je veux passer ma vie. Dites-moi, pensez-vous quelquefois au retour ?
Moi, je vous attends déjà, et souvent, je me surprends disposant tout pour votre arrivée. Ce jour-là, il me faudra un ciel éclatant, un azur, un soleil, une lumière, comme vous les aimez. Je veux que Valriant vous apparaisse en beauté.
En attendant, il faut s’ennuyer. Souvent, je prends cette guitare qui résonnait si merveilleusement sous vos doigts. J’essaie de lui faire redire quelques-uns de vos accords. Je les ai si bien dans l’oreille ; mais la magie du souvenir n’y suffit pas.
Les gelées ont déjà bien ravagé le jardin. Cette belle verdure que vous avez tant regardée, tant admirée, d’un jour à l’autre, je la vois se flétrir. Je vais la voir disparaître et cela m’attriste. C’est la première fois que l’automne me fait cette impression.
On dirait, Maurice, que vous m’avez laissé votre mélancolie. J’ai des pitiés, des sympathies pour tout ce qui se décolore, pour tout ce qui se fane.
Vous m’appelez votre immortelle bien-aimée ;Maurice, la belle parole ! qu’elle m’a été à l’âme et qu’elle m’est délicieuse.
Et pourtant, on dit qu’il n’y a point d’amour éternel, que le rêve de l’amour sans fin, toujours poursuivi, l’a toujours été en vain sur la terre. Quand ce que j’ai lu là-dessus me revient, et me fait penser, je relis votre lettre et je goûte au fond de mon cœur cette parole céleste : Mon immortelle bien-aimée.
Vous ai-je dit de mettre dans votre chambre l’image de la Vierge que je vous ai donnée ? N’y manquez pas. Bien souvent, je lui demande de vous avoir en sa garde très douce et très sûre. Priez-la aussi pour moi, et je vous en conjure, aimez-moi en Dieu et pour Dieu afin que votre cœur ne se refroidisse jamais.
Vôtre pour la vie et par delà.
Angéline
q