‹ Angéline de MontbrunChapitre 30 sur 47 · Chapitre 30 Maurice Darville à Angéline de Montbrun

Chapitre 30 Maurice Darville à Angéline de Montbrun

Mon amour, ma beauté, mon cœur, ma vie,
Si je comprends, vous voulez que je vous aime par charité. Je vous avoue que j’en serais fort empêché. Mais je suis très reconnaissant à Dieu, qui vous a faite telle que vous êtes. Est-ce que cela ne suffit pas, grande songeuse ?

Ma chère conscience, n’essayez pas de me troubler. Je sais tout ce qu’on a dit sur la vanité des tendresses humaines, seulement cela ne nous regarde pas.

Angéline, je ne veux point que vous pensiez à ces choses, et dès que j’en aurai le droit, je vous le défendrai.Ce sera le premier usage de mon autorité.

En attendant, je vous obéis con amore,et j’ai placé l’image de la Vierge dans ma chambre. Ç’a été mon premier soin. Faut-il ajouter qu’au-dessous j’ai mis votre portrait (celui volé à Mina).

J’y fais brûler une lampe, la plus jolie du monde. D’abord, c’est une prière incessante, et ensuite cette douce lumière répand sur votre portrait je ne sais quoi de céleste qui me soutient, qui m’apaise.

Ma chère et bien-aimée, j’ai fort à faire pour ne pas lire votre lettre continuellement. Vous demandez si je pense au retour. Si j’y pense ! Mais voilà ce qui m’empêche de mourir d’ennui.

Dites-moi, est-ce bien vrai que vous avez consenti à partager ma vie ? Souvent, « je ferme les yeux pour mieux voir l’espérance ».

Ah ! j’ai aussi d’enivrants souvenirs. Le bonheur m’a touché ; j’ai versé de ces larmes dont une seule consolerait de tout. Non, je n’ai pas le droit de me plaindre, et pourtant je souffre cruellement.

Ce besoin de vous voir, qui est au plus profond de mon cœur, devient souvent une souffrance aiguë, intolérable, ou plutôt, loin de vous, je ne vis pas. Il me semble que je ne suis plus le même homme. Cette vive jeunesse, cette plénitude de vie, je ne les retrouve plus. Dites-moi, sentiez-vous quelque chose de l’épanouissement qui se faisait dans mon âme quand je vous apercevais ?

Que vous êtes bonne de me regretter, de m’attendre ! Mais ne vous déplaise, il est bien inutile que la nature se mette en frais pour mon arrivée. Je n’en verrais pas grand-chose. Que les cataractes du ciel s’ouvrent, que les vents rugissent, tout m’est égal, pourvu que je ne sois pas retardé, pourvu que j’arrive.

J’ai écrit à votre père. Jamais je ne pourrai assez le remercier, assez l’aimer et pourtant qu’il m’est cher !

Je vous envoie un brin de réséda arraché à la terre de France. Pauvre France ! Ne sommes-nous pas un peu fous de tant l’aimer ? Ce bateau qui m’a transporté à Calais me semblait aller bien lentement. Debout, sur le pont, je regardais avec une curiosité ardente, pleine de joie, et lorsque j’aperçus la terre, la terre de France,je vous avoue que tout mon sang frémit.

J’avais les yeux bien obscurcis, mais n’importe, je la reconnaissais, la France de nos ancêtres, la belle, la noble, la généreuse France.

Ah ! chère amie, la France, notre France idéale, qu’en a-t-on fait ? Mais, silence ! Il me semble que je vais insulter ma mère.

Prions Dieu que les Canadiens soient fidèles à eux-mêmes,comme Garneau le souhaitait.

Je m’assure que la Vierge Marie vous écoute quand vous lui parlez de moi.

Moi aussi je vous remets en sa garde. Qu’elle vous bénisse, qu’elle me rende digne de vous.

Je vous aime.

Maurice

q