Chapitre 31 Mina Darville à son frère
Je suis à Valriant, mon cher Maurice, et reçue comme si j’apportais le printemps dans mes fourrures. Naturellement il m’a fallu tout voir et causer à fond : c’est ce qui m’a retardée quelque peu, moi le modèle des correspondantes.
Mon ami, crois-moi, je ne te fais pas un sacrifice en venant passer l’hiver avec Angéline. Après ton départ, la maison n’était plus habitable.
D’ailleurs, je suis fatiguée de la vie mondaine, c’est-à-dire de la vie réduite en poussière. Tu t’imagines si l’on m’en a fait de ces représentations. « La reine des belles nuits s’ensevelir à la campagne ! l’étoile du soir s’éclipser, disparaître ! »
Un de mes admirateurs m’a envoyé un sonnet. J’y suis comparée à une souveraine qui abdique, à un jeune astre qui se cache, fatigué de briller, et pour tout dire, il y a un vers de treize pieds.
Mais, si je continuais à te parler de moi, ne me trouverais-tu pas bien aimable ? Ne crains rien, je suis bonne fille, et Angéline est toujours la reine des roses ; mais elle a souvent une brume sur le front, et c’est ta faute. Mon cher, tu es bien coupable. Pourquoi t’en être fait aimer ?
Si tu voyais comme elle regarde ta place vide à table ! Je crois qu’elle te ferait encore volontiers une tasse de thé. Sérieusement, es-tu bien sûr d’être si à plaindre ? Je la regardais tout à l’heure en causant avec elle au coin du feu. La flamme du foyer l’éclairait tout entière et faisait briller son anneau de fiancée. Encore une fois, tu n’es pas aussi malheureux qu’il te semble. Où est l’homme qui n’accepterait ton infortuneavec transport ? Un an est vite passé. Le temps a l’aile légère. Non, l’absence n’est pas le plus grand des maux, surtout lorsqu’on n’a à craindre ni refroidissement ni inconstance.
Maurice, tu veux donc absolument savoir jusqu’à quel point elle t’aime, et c’est moi qui dois étudier ce cœur si vrai. La besogne n’est point sans charmes.
C’est comme si j’allais jeter la sonde dans une source vive, ombragée, profonde, dont les eaux limpides refléteraient le ciel en dépit du feuillage. Nos conversations sont charmantes. Le trop-plein de son cœur s’y épanche sans s’épuiser jamais. Ta fine oreille serait bien charmée. Apprends qu’elle fait flairer ton chapeau de paille à Nox pour qu’il ne t’oublie pas. Tantôt je l’entendais lui dire : « Nox, t’ennuies-tu ? as-tu hâte qu’il revienne ?… L’aimes-tu ? Prends garde, Nox. Il faut l’aimer. Il sera ton maître. Sais-tu ça ? »
Nox écoute tout et répond par de grands coups de queue sur le plancher.
Hélas ! Valriant ne mérite plus son nom. C’est une pitié de voir le jardin ; mais le foin d’odeur parfume encore les alentours de l’étang. J’y suis allée avec Angéline. Mon cher, le noyer sous lequel tu as fait ta déclaration est dépouillé comme les autres. Ces vents d’automne ne respectent rien.
Sais-tu qu’on m’a prédit que j’allais mourir d’ennui avant la fin de l’hiver ? Mais j’en doute un peu. Je sens en moi une telle surabondance de vie !
Le bruit de la mer a réveillé dans mon cœur je ne sais quoi d’orageux, de délicieux, ou plutôt je crois qu’il y a, sur la grève de Valriant, un sylphe irrésistible qui s’empare de moi, aussitôt que je mets le pied sur son domaine.
Cette fois, c’est pire que jamais. Ces terribles vents d’est m’enchantent. « J’entre avec ravissement dans le mois des tempêtes », et je prendrais souvent le chemin de la grève ; mais ce fier autocrate qui règne ici ne le veut pas.
Il dit que j’aurais l’air d’une ondine désœuvrée ; il m’appelle dédaigneusement sa frileuse, sa délicate. (Angéline n’a jamais eu le rhume de sa vie). Quant à lui, il va prendre son bain comme au beau milieu de l’été.
Tous nos plans sont faits pour cet hiver ; l’étude y tient une place, mais petite. Dieu merci, nous ne sommes pas
« De ces rats qui, livres rongeant,
se font savants jusques aux dents. »
Pour toi, tu seras un orateur. Nous l’avons décidé unanimement ; mais dans l’intimité tu n’auras pas le droit de parler plus longtemps que les autres. Retiens bien cela.
Comme toujours, Angéline ne porte que du blanc ou du bleu. Son père n’a-t-il pas bien fait de la vouer à la Vierge ? Qu’elle est donc aimable pour lui ! Comme elle devine ses moindres désirs !
Rien n’est petit dans l’amour. Ceux qui attendent les grandes occasions pour prouver leur tendresse ne savent pas aimer. Mets-toi cela bien avant dans l’esprit, Maurice. Au fond, je crois que tu feras un mari très supportable, « point froid et point jaloux. »
C’est ce que je disais tout à l’heure à Angéline. Sois tranquille, j’excelle à te faire valoir ; je ne te donnerai jamais que de beaux défauts.
Je t’embrasse comme je t’aime, c’est-à-dire de tout mon cœur.
Mina
P.S. – Sais-tu que le mariage est le doux reste du paradis terrestre ?C’est l’Église qui le dit dans la préface de la messe nuptiale. Médite cette parole liturgique et ne m’écris plus de lamentations.
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L’été suivant, Maurice Darville revint au Canada.
Le bonheur humain se compose de tant de pièces, a-t-on dit, qu’il en manque toujours quelques-unes. Mais rien, absolument rien ne manquait aux fiancés jeunes, charmants, profondément épris. L’avenir leur apparaissait comme un enchantement. Tous deux avaient cette confiance enivrée, cette illusion de sécurité qu’ont souvent ceux qui s’aiment de l’amour le plus vif, le plus irréprochable et qu’un lien divin va unir.
Mais un événement tragique prouva cruellement que le bonheur est une plante d’ailleurs qui ne s’acclimate jamais sur terre.
M. de Montbrun aimait passionnément la chasse. Un jour du mois de septembre, comme il en revenait, il embarrassa son fusil entre les branches d’un arbre ; le coup partit et le blessa mortellement.
M. de Montbrun expira quelques heures après, et cet homme, que des liens si puissants attachaient à la terre, fut admirable de force et de foi devant la mort.
Sa fille montra d’abord un grand courage, mais elle aimait son père d’un immense amour, et, après les funérailles qui eurent lieu à Québec, dans l’église des Ursulines, elle tomba dans une prostration complète, absolue, qui fit désespérer de sa vie.
Aucune parole ne saurait donner l’idée des angoisses, de la douleur de son fiancé. Tout ce que peuvent des créatures humaines, Maurice et Mina le firent pour Angéline.
Ils lui sauvèrent la vie, mais ils ne purent l’arracher au besoin de se plonger, de s’abîmer dans sa douleur.
Elle en avait ce sentiment intense qui se refuse à la consolation, qui est incompatible avec toute joie. C’est en vain que Maurice et sa sœur tâchèrent de l’amener à faire célébrer son mariage.
« Plus tard, plus tard. Je vous en prie, Maurice, laissez-moi le pleurer », répondait-elle, aux plus irrésistibles supplications de son fiancé.
Il avait été décidé que Mlle de Montbrun ne retournerait à Valriant qu’après son mariage. À cela elle consentit volontiers, mais inutilement, on mit tout en œuvre pour la décider à ne pas le différer.
Dans l’hiver qui suivit la mort de M. de Montbrun, MlleDarville entra au noviciat des Ursulines.
Angéline ne s’y opposa point, mais la séparation lui fut cruelle. Elle aimait la présence de cette chère amie qui n’osait montrer toute sa douleur.
Mlle de Montbrun ne se plaignait pas ; jamais elle ne prononçait le nom de son père. Mais elle le pleurait sans cesse, et sa magnifique santé ne tarda point à s’altérer très sérieusement.
Chez cette jeune fille d’une sensibilité étrangement profonde, la douleur semblait agir comme un poison. On la voyait, à la lettre, dépérir et se fondre. Elle avait parfois des défaillances subites. Un jour qu’elle était sortie seule, prise tout à coup de faiblesse, elle tomba sur le pavé et se fit au visage des contusions qui eurent des suites fort graves. Tellement qu’il fallut en venir à une opération dont la pauvre enfant resta défigurée 1.
Maurice Darville aimait sa fiancée d’un amour incomparable. Son malheur, ses souffrances, la lui avaient rendue encore plus chère, et il lui avait donné des preuves innombrables du dévouement le plus complet, le plus passionné.
Mais, ainsi qu’on a dit, dans l’amour d’un homme, même quand il semble profond comme l’océan, il y a des pauvretés, des sécheresses subites. Et lorsque sa fiancée eut perdu le charme enchanteur de sa beauté, le cœur de Maurice Darville se refroidit, ou plutôt la divine folie de l’amour s’envola. C’est en vain que Maurice s’efforça de la retenir, de la rappeler. Le plus vif, le plus délicieux des sentiments de notre cœur en est aussi le plus involontaire.
Malgré le soin qu’il prenait pour n’en rien laisser voir, Angéline ne tarda point à sentir le refroidissement. Elle ne l’avait point appréhendé.
Âme très haute, elle n’avait point compris combien la perte de sa beauté l’exposait à être moins aimée.
Sa confiance en Maurice était absolue, mais, une fois éveillée, la cruelle inquiétude ne lui laissa plus de repos. Elle n’en disait rien, mais elle observait Maurice. Il lui était impossible de le bien juger ; elle souffrait trop de son changement pour ne pas se l’exagérer, et après de terribles alternatives d’espérance et de doute, elle en vint à la poignante conviction que son fiancé ne l’aimait plus. Elle crut que c’était l’honneur et la pitié qui le retenaient près d’elle. Et sa résolution, bientôt prise, fut fermement exécutée.
Malgré les protestations de Maurice Darville, elle lui rendit sa parole avec l’anneau de fiançailles et s’en retourna à Valriant.
Cette noble jeune fille, qui s’isolait dans sa douleur, avec la fière pudeur des âmes délicates, écrivait un peu quelquefois. Ces pages intimes intéresseront peut-être ceux qui ont aimé et souffert.
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