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Chapitre 32 Feuilles détachées

7 mai

Il me tardait d’être à Valriant ; mais que l’arrivée m’a été cruelle ! que ces huit jours m’ont été terribles ! Les souvenirs délicieux autant que les poignants me déchirent le cœur. J’ai comme un saignement en dedans, suffocant, sans issue. Et personne à qui dire les paroles qui soulagent.

M’entendez-vous, mon père, quand je vous parle ? Savez-vous que votre pauvre fille revient chez vous se cacher, souffrir et mourir ? Dans vos bras, il me semble que j’oublierais mon malheur.

Chère maison qui fut la sienne ! où tout me le rappelle, où mon cœur le revoit partout. Mais jamais plus, il ne reviendra dans sa demeure.Mon Dieu, pardonnez-moi. Il faudrait réagir contre le besoin terrible de me plonger, de m’abîmer dans ma tristesse. Cet isolement que j’ai voulu, que je veux encore, comment le supporter ?

Sans doute, lorsqu’on souffre, rien n’est pénible comme le contact des indifférents. Mais Maurice, comment vivre sans le voir, sans l’entendre jamais, jamais ! l’accablante pensée ! C’est la nuit, c’est le froid, c’est la mort.

Ici où j’ai vécu d’une vie idéale si intense, si confiante, il faut donc m’habituer à la plus terrible des solitudes, à la solitude du cœur.

Et pourtant, qu’il m’a aimée ! Il avait des mots vivants, souverains, que j’entends encore, que j’entendrai toujours.

Dans le bateau, à mesure que je m’éloignais de lui, que les flots se faisaient plus nombreux entre nous, les souvenirs me revenaient plus vifs. Je le revoyais comme je l’avais vu dans notre voyage funèbre. Oh ! qu’il l’a amèrement pleurée, qu’il a bien partagé ma douleur ! Maintenant que j’ai rompu avec lui, je pense beaucoup à ce qui m’attache pour toujours. Tant d’efforts sur lui-même, tant de soins, une pitié si inexprimablement tendre !

C’est donc vrai, j’ai vu l’amour s’éteindre dans son cœur. Mon Dieu, qu’il est horrible de se savoir repoussante, de n’avoir plus rien à attendre de la vie.

Je pense parfois à cette jeune fille livrée au cancerdont parle de Maistre. Elle disait : « Je ne suis pas aussi malheureuse que vous le croyez : Dieu me fait la grâce de ne penser qu’à lui. »

Ces admirables sentiments ne sont pourtant pas pour moi. Mais, mon Dieu, vous êtes tout-puissant, gardez-moi du désespoir, ce crime des âmes lâches. Ô Seigneur ! que vous m’avez rudement traitée ! que je me sens faible ! que je me sens triste ! Parfois, je crains pour ma raison. Je dors si peu, et d’ailleurs, il faudrait le sommeil de la terre pour me faire oublier.

La nuit après mon arrivée, quand je crus tout le monde endormi, je me levai. Je pris ma lampe, et bien doucement je descendis à son cabinet. Là, je mis la lumière devant son portrait et je l’appelai.

J’étais étrangement surexcitée. J’étouffais de pleurs, je suffoquais de souvenirs, et, dans une sorte d’égarement, dans une folie de regrets, je parlais à ce cher portrait comme à mon père lui-même.

Je fermai les portes et les volets, j’allumai les lustres à côté de la cheminée. Alors son portrait se trouva en pleine lumière – ce portrait que j’aime tant, non pour le mérite de la peinture, dont je ne puis juger, mais pour l’adorable ressemblance. C’est ainsi que j’ai passé la première nuit de mon retour. Les yeux fixés sur son beau visage, je pensais à son incomparable tendresse, je me rappelais ses soins si éclairés, si dévoués, si tendres.

Ah, si je pouvais l’oublier, comme je mépriserais mon cœur ! Mais béni soit Dieu ! La mort qui m’a pris mon bonheur m’a laissé tout mon amour.

8 mai

Je croyais avoir déjà trop souffert pour être capable d’un sentiment de joie. Eh bien ! je me trompais.

Ce matin, au lever de l’aurore, les oiseaux ont longtemps et délicieusement chanté, et je les ai écoutés avec un attendrissement inexprimable. Il me semblait que ces voix si tendres et si pures me disaient : Dieu est bon. Espère en lui.

J’ai pleuré, mais ces larmes n’étaient pas amères, et depuis cette heure, je sens en moi-même un apaisement très doux.

Ô mon Dieu, vous ne me laisserez pas seule avec ma douleur, vous qui avez dit : « Je suis près des cœurs troublés. »

10 mai

Ma tante est partie, et franchement…

La compagnie de cette femme faible n’est pas du tout ce qu’il me faut. Elle est bonne, infatigable dans ses soins ; mais sa pitié m’énerve et m’irrite. Il y a dans sa compassion quelque chose qui me fait si douloureusement sentir le malheur d’avoir perdu ma beauté !

Les joies du cœur ne sont plus pour moi, mais je voudrais l’intimité d’une âme forte, qui m’aidât à acquérir la plus grande, la plus difficile des sciences : celle de savoir souffrir.

11 mai

J’éprouve un inexprimable dégoût de la vie et de tout. Qui m’aidera à gravir le rude sentier ? La solitude est bonne pour les calmes, pour les forts.

Mon Dieu, agissez avec moi ; ne m’abandonnez pas à la faiblesse de moncœur, ni aux rêves de mon esprit.

Aussitôt que mes forces seront revenues, je tâcherai de me faire des occupations attachantes. J’aimerais à m’occuper activement des pauvres, comme mon cher bon père le faisait, mais je crains que ces pauvres gens ne croient bien faire, en me parlant de ma figure, en m’exprimant leur compassion, en me tenant mille propos odieux. Craintes puériles, vaniteuse faiblesse qu’il faudra surmonter.

12 mai

Dans le monde on plaint ceux qui tombent du faîte des honneurs, des grandeurs. Mais la grande infortune, c’est de tomber des hauteurs de l’amour.

Comment m’habituer à ne plus le voir, à ne plus l’entendre ? jamais ! jamais ! Mon Dieu ! le secret de la force… Ici ma vie a été une fête de lumière et maintenant la vie m’apparaît comme un tombeau, un tombeau, moins le calme de la mort. Oh, le calme… le repos… la paix… Que Dieu ait pitié de moi ! C’est une chose horrible d’avoir senti s’écrouler tout ce que l’on possédait sans éprouver le désir de s’attacher à quelque chose de permanent.

14 mai

Depuis mon arrivée, je n’avais pas voulu sortir, mais ce soir il m’est venu, par ma fenêtre ouverte, un air si chargé de salin que je n’y ai pas tenu. Quelques minutes plus tard, j’étais sur le rivage.

Il n’y avait personne. J’ai levé le voile épais sans lequel je ne sors plus, et j’ai respiré avec délices l’âpre et vivifiant parfum des grèves. La beauté de la nature, qui me ravissait autrefois, me plaît encore. Je jouissais de la vue de la mer, de la douceur du soir, de la mélodie rêveuse des vagues clapotant le long du rivage. Mais un jeune homme en canot passa chantant : Rappelle-toi, etc.

Cette romance de Musset, on l’a retenue de Maurice, et ce chant me rappela à l’amer sentiment de son indifférence.

Que dira-t-il en apprenant ma mort ? Pauvre enfant ! Pauvre Angéline !Il me donnera une pensée pendant quelques jours – puis il m’oubliera. Il a déjà oublié qu’ensemble nous avons espéré, aimé, souffert.

Encore si moi aussi je pouvais l’oublier. Et pourtant non, je ne voudrais pas. Il vaut mieux se souvenir. Il vaut mieux souffrir. Il vaut mieux pleurer.

17 mai

Non, la loi des compensations n’est pas un vain mot. J’ai senti ces joies qui font toucher au ciel, mais aussi je connais ces douleurs dont on devrait mourir.

20 mai

Douloureuse date ! c’est le 20 septembre que j’ai perdu mon père.

Le mauvais temps m’a empêché de sortir. Je le regrette. J’aurais besoin de revoir la pauvre maison où il fut transporté, après le terrible accident qui lui coûta la vie. Cette maison où il est mort, je l’ai achetée. Une pauvre femme l’habite avec sa famille, mais je me suis réservé la misérable petite chambre où il a rendu le dernier soupir.

Toutes les peines de ma vie disparaissent devant ce que j’ai souffert en voyant mourir mon père ; et pourtant, ô mon Dieu, quand je veux fortifier ma foi en votre bonté, c’est à cette heure de déchirement que je remonte. Comme ces souvenirs me sont présents ! Il avait tout supporté sans une plainte ; mais en me voyant, un profond gémissement lui échappa. Il s’évanouit.

Quand la connaissance lui fut revenue, il mit péniblement son bras à mon cou, mais il ne me parla pas, il ne me regarda pas. Il avait les yeux levés vers une image de Notre-Dame des douleurs, que quatre épingles fixaient sur le mur au pied de son lit, et aussi longtemps que je vivrai, je verrai l’expression d’agonie de son visage.

Pour moi, malgré l’épouvante, le saisissement de cette heure, je ne sais comment je restais calme. On m’avait tant dit qu’il fallait l’être ; que la moindre émotion lui serait funeste.

Le tintement de la clochette nous annonça l’approche du Saint-Sacrement. À ce son bien connu il tressaillit, une larme roula sur sa joue pâle, il ferma les yeux, et me dit avec effort : « Ma fille, pense à Celui qui vient. »

C’était la première parole qu’il m’adressait. Sa voix était faible, mais bien distincte. Je ne sais quel espoir, quelle foi au miracle me soutenait.

Ô Maître de la vie et de la mort, je croyais que vous vous laisseriez toucher. Seigneur, je vous offrais tout pour racheter ses jours, et, prosternée à vos pieds sacrés, dans ma mortelle angoisse, j’implorais votre divine pitié par les larmes de votre mère, par ce qu’elle souffrit en vous voyant mourir.

Non, je ne pouvais croire en mon malheur. Le mot de résignation me faisait l’effet du froid de l’acier entre la chair et les os, et lorsque, après sa communion, mon père m’attira à lui et me dit : « Angéline, c’est la volonté de Dieu qui nous sépare », j’éclatai. Ce que je dis dans l’égarement de ma douleur, je l’ignore ; mais je vois encore l’expression de sa douloureuse surprise.

Il baisa le crucifix qu’il tenait dans sa main droite, et dit avec un accent de supplication profonde : « Seigneur, pardonnez-lui, la pauvre enfant ne sait pas ce qu’elle dit ».

Pendant quelques instants, il resta absorbé dans une prière intense. Puis avec quelle autorité, avec quelle tendresse il m’ordonna,mot si rare sur ses lèvres, de dire avec lui : Que la volonté de Dieu soit faite !

Tout mon être se révoltait contre cette volonté et avec quelle force ! avec quelle violence ! Mais je ne pouvais pas, non, je ne pouvais pas lui désobéir, et je dis comme il voulait.

Alors il me bénit, et appuyant ma tête sur sa poitrine où reposait son viatique : « Amour sauveur, répétait-il, je vous la donne… Ô Seigneur Jésus, parlez-lui… Ô Seigneur Jésus, consolez-la ».

Et moi, dans l’agonie de ce moment…

Seigneur compatissant, Jésus, roi d’amour, roi de gloire, notre frère divin, c’est prosternée le visage contre terre, que je devrais vous rendre grâce. Comment fortifiez-vous vos rachetés avec les défaillances de votre force infinie, avec le poids de votre croix sanglante ? Dans nos cœurs de chair, que mêlez-vous à la douleur qui transperce et qui broie ? Jésus tout-puissant, vous m’avez fait accepter, adorer votre volonté. J’offris mon cœur au glaive, et en ce moment plus douloureux que mille morts, j’avais de votre bonté, de votre amour, de votre compassion, un sentiment inénarrable.

Ah ! dans mes heures de faiblesse et d’angoisse, pourquoi ne me suis-je pas réfugiée dans ce souvenir sacré ? J’y aurais trouvé la force et la paix. La paix...Je l’avais dans mon cœur quand mon père expira dans mes bras, et lorsque le prêtre récita le De profundis,moi, prosternée sur le pavé de la chambre, du fond de l’abîme de ma douleur, je criais encore à Dieu : Que votre volonté soit faite !

Quand je me relevai, on avait couvert son visage, et pour la première fois de ma vie, je m’évanouis.

En reprenant connaissance, je me trouvai couchée sur l’herbe. Je vis Maurice penché sur moi, et je sentais ses larmes couler sur mon visage. Le curé de Valriant me dit alors : « Ma fille, regardez le ciel ».

Ma fille...ce mot, que mon père ne dirait plus jamais, me fut cruel à entendre. Et me tournant vers la terre je pleurai.

22 mai

Ce matin à mon réveil, j’ai aperçu un petit serin qui voltigeait dans ma chambre.

Monique, qui tricotait au pied de mon lit, m’a dit : « C’est un présent des jumeaux. Ils l’ont apprivoisé pour vous et vous l’ont apporté ce matin, en se rendant au catéchisme. »

J’ai tendu la main à l’oiseau, qui après quelques coquetteries s’y est venu poser. Ce cher petit ! je ne l’ai que depuis quelques heures, et ça me ferait de la peine de le perdre. Il est si gentil et chante si bien. N’est-ce pas aimable de la part de ces enfants d’avoir pensé à me faire plaisir ?

Ce soir, il m’a pris fantaisie d’aller les remercier. Je les ai trouvés assis sur le seuil de leur petite maison. Marie, jolie et fraîche à faire honte aux roses, enfilait des graines d’actée pour s’en faire des colliers, et Paul la regardait faire.

En la voyant si charmante, je me rappelai ce que j’étais, alors que Maurice m’appelait « La fleur des champs »,et une tristesse amère me saisit au cœur.

Rien de plus aimable, de plus touchant à voir, que la mutuelle tendresse de ces deux beaux enfants. « Ils ne peuvent se perdre de vue », dit leur grand-mère, et c’est bien vrai.

Pauvres petits ! que deviendra celui des deux qui survivra à l’autre ? Une grande affection, c’est le grand bonheur de la vie, mais aux grandes joies les grandes douleurs. Pourtant, même après la séparation sans retour, quel est celui qui, pour moins souffrir, consentirait à avoir moins aimé ?

Mon père aimait ces vers de Byron : « Rendez-moi la joie avec la douleur : je veux aimer comme j’ai aimé, souffrir comme j’ai souffert ».

23 mai

Je viens de visiter mon jardin, que je n’avais encore qu’entrevu. Ce brave Désir avait l’air tout fier de m’en faire les honneurs. Mais je n’ai pas tardé à voir que quelque chose le fatiguait, et quand j’ai dit : « Désir, qu’est-ce que c’est ? » il m’a répondu :

— Mademoiselle, c’est votre beau rosier qui sèche sur pied. J’ai bien fait mon possible pourtant !

Puis il m’a donné beaucoup d’explications que je n’ai guère entendues. Je regardais le pauvre arbuste, qui n’a plus, à bien dire, que ses épines, et je pensais au jour où Maurice me l’apporta si vert, si couvert de fleurs.

Que reste-t-il de ces roses entrouvertes ? que reste-t-il de ces parfums ?

Fanées les illusions de la vie, fanées les fleurs de l’amour ! Pourquoi pleurer ? Ni les larmes ni le sang ne les feront revivre.

Pauvre Maurice ! Son amour pour moi a bien assombri sa jeunesse. Avec quelle anxiété cruelle, avec quelles mortelles angoisses, il suivait les progrès de ce mal terrible !

Il est vrai qu’avec l’espoir de ma guérison, l’amour s’est éteint dans son cœur. Il n’a pu m’aimer défigurée, et quel homme l’eût fait ?

Mon Dieu, où est le temps où je trouvais la vie trop douce et trop belle ? Alors j’excitais l’envie. On se demandait pourquoi j’étais si riche, si charmante, si aimée.

Et maintenant, malgré ma fortune, une mendiante refuserait de changer son sort contre le mien. Ah ! que mon père eût souffert en me voyant telle que je suis ! Dieu soit béni de lui avoir épargné cette terrible épreuve !

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