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Chapitre 33 Angéline de Montbrun à Mina Darville

Chère Mina,
Merci et encore merci de vos si bonnes lettres. J’ai l’air ingrate, mais je ne le suis pas.
À part quelques billets bien courts à ma tante, je n’écris absolument à personne. Il me vient quelques lettres de celles qu’on appelait mes amies. (Pauvre amitié ! pauvres amies !) Je vous avoue que, d’un jour à l’autre, je crois moins à leur sympathie profonde.

Aussi, sans le moindre remords, j’use de mes privilèges de malade, et laisse les lettres sans réponse. Soyez tranquille, leur sympathie profondene trouble ni leur repos, ni leurs plaisirs. Elles ont toutes la force de supporter les peines des autres.

Je me trouve plutôt bien de mon séjour à la campagne. Il me semble que je n’ai plus cette fièvre terrible qui me brûlait le sang. Le repos absolu et le grand air me calment, me rafraîchissent. Il est vrai que mon isolement m’est parfois bien douloureux ; mais toujours je suis débarrassée des condoléances de ces importuns qui sont, comme les amis de Job, pleins de discours.

Du reste, que votre bonne amitié se rassure. Je suis parfaitement bien soignée. Combien de malades qui manquent de tout !

Dans mes heures d’accablement, j’essaie de penser à ceux qui sont plus à plaindre que moi. Jamais vous n’avez vu ma chaumière jolie comme cet été. C’est un nid de verdure. On la dirait faite exprès pour abriter le bonheur. Les oiseaux chantent et gazouillent dans ces beaux arbres que mon père a plantés.

Vous me demandez des détails sur la vie que je mène. Vous voulez savoir qui je reçois, ce que je fais.

Je m’en tiens surtout aux livres de religion et d’histoire. J’ai besoin d’élever mon cœur en haut, et j’aime à voir revivre, sous mes yeux, ces gloires, ces grandeurs qui sont maintenant poussière.

Je passe toutes mes soirées dans son cabinet de travail, comme j’en avais l’habitude lorsqu’il vivait. Quand le temps est beau, on laisse les fenêtres ouvertes, et je fais faire un grand feu dans la cheminée.

Vous vous rappelez comme mon père aimait à veiller ainsi au coin du feu. « Mon foyer, mon doux foyer », disait-il souvent. Mina, je ne suis pas encore faite à la séparation sans retour.

Souvent, quand une porte s’ouvre, j’ai des sursauts. Il me semble qu’il va entrer. Mais non, il ne viendra plus à moi. C’est moi qui irai le rejoindre, sous le pavé de cette chère église des Ursulines, où il a voulu reposer à côté de ma mère.

J’ai mis son portrait au-dessus de la cheminée. Je n’en ai jamais vu d’une ressemblance si saisissante. Parfois, quand je le contemple, à la lueur un peu incertaine du foyer, je crois qu’il s’anime, qu’il va m’ouvrir les bras, mais c’est l’illusion d’un moment, et aussitôt, je le revois mort, enseveli, couché dans le cercueil sous la terre, avec mon crucifix et l’image de la Vierge entre ses mains jointes.

Mon amie, priez pour moi. Chère Mina, je ne suis plus rien, ou au plus, je suis peu de chose pour votre frère ; mais vous êtes et vous serez toujours ma sœur chérie.

Ah ! j’aimais à vous nommer de ce nom, et je n’oublie pas qu’en rentrant au couvent, vous disiez que, vous séparer de moi, c’était un sacrifice digne d’être offert à Dieu.

Quant à ma conduite envers Maurice, vous avez tort de la blâmer. Sans doute, en homme de cœur et d’honneur, il a voulu tenir son engagement, et faire célébrer notre mariage ; mais pouvais-je accepter ce sacrifice ?

Je vous assure que le monde entier ne me ferait pas revenir sur mon refus. Pauvre Maurice ! il demandait si ses soins, si sa tendresse ne m’aideraient pas à supporter la vie. Mina, sa présence, sa seule présence m’adoucirait tout, s’il m’aimait encore, mais il n’a plus pour moi que de la pitié – et que j’aurais vite déchiré ce que je viens d’écrire, si je n’étais sûre qu’il l’ignorera toujours.

Comme le temps passe ! Vous voilà déjà à la veille de vos noces sacrées. Vous dites que ce jour-là, votre plus ardente prière sera pour moi. Merci, Mina. Demandez à Jésus-Christ que je l’aime avant de mourir.

Chère sœur, je voudrais assister à votre profession. Je voudrais vous entendre prononcer vos vœux, ces vœux qui vont vous séparer pour jamais du monde trompeur et trompé. Heureux ceux qui n’attendent rien de la vie ! Heureux ceux qui ne demandent rien aux créatures !

Ô mon amie, aimez votre divin Crucifié, car Lui vous aimera toujours. Il est la bonté infinie. Il est l’éternel, l’incompréhensible amour. Et avec quelle joie je donnerais ce que je possède pour sentir ces vérités, comme je les sentais dans les bras de mon père mourant. Mais j’ai perdu cette claire vue de Dieu qui me fut donnée à l’heure de l’indicible angoisse.

Chère sœur, dans les premiers mois de mon deuil, vous avez été un ange pour moi. Maurice aussi, et pourtant ce ne sont pas vos soins, ce n’est pas votre tendresse qui m’a fait vivre.

Ce qui me soutenait, c’était le souvenir de la bonté de Dieu, inexprimablement sentie et goûtée à l’heure redoutable du sacrifice – à cette heure où j’ai souffert plus que pour mourir.

Vous, Mina, vous savez ce que mon père était pour moi. Et qui donc à ma place ne l’eût pas ardemment et profondément aimé ? Tous les soirs, après mes prières, je m’agenouille devant son portrait, comme j’aimais à le faire devant lui, et, bien souvent, je pleure.

Pardon de vous parler si longuement de mes peines. Je n’en dis jamais rien, et j’aurais besoin d’expansion. Hélas ! je pense sans cesse à ma délicieuse vie d’autrefois.

Ô mon amie, je voudrais pleurer dans vos bras, mais voici que l’infranchissable grille d’un cloître va nous séparer pour toujours. Adieu.

30 mai

La nuit est très avancée, mais je veille en pensant à Mina qui, dans quelques heures, prononcera ses vœux. Ô noblesse de la vie religieuse ! Et qui donc a dit que dans l’âme humaine il y a un mystère d’élévation ? Mina est la sœur de Maurice, elle a été l’amie chérie de ma jeunesse, et pourtant, malgré la douceur de ces souvenirs, ce n’est pas l’image de la Mina d’autrefois qui domine dans mes pensées ; c’est celle de la vierge qui dort là-bas sous la garde des anges, en attendant l’heure de sa consécration au Seigneur.

Chère Mina ! que lui dira Celui qu’elle a choisi lorsque le son de la cloche l’avertira qu’enfin l’heure est venue ? Ah, je voudrais être là pour la voir, pour l’entendre ! Mais il faudrait rencontrer Maurice, et je ne m’en suis pas senti la force.

Pensera-t-il à moi ? Quand Mina prit l’habit religieux, j’étais à côté de lui dans la chapelle Sainte-Philomène. Avant la cérémonie, nous fûmes longtemps au parloir seuls avec Mina. Sa toilette de mariée lui allait à ravir, et qu’elle était calme ! et avec quelle tendresse céleste elle nous parla !

Le soir, Maurice vint chez ma tante. Quelqu’un s’étant élevé contre la vie religieuse, Maurice, encore sous le coup des émotions de la journée, répondit en lisant cette partie d’une conférence de Lacordaire, où l’illustre dominicain prouve la divinité de Jésus-Christ par l’amour qu’il inspire, par les sacrifices qu’il demande, et dont tous les siècles lui apportent l’hommage.Maurice lut admirablement ces pages éloquentes, et je crois l’entendre encore quand il disait : « Il y a un homme dont l’amour garde la tombe. »

« Il y a un homme flagellé, tué, sacrifié, qu’une inénarrable passion ressuscite de la mort et de l’infamie, pour le placer dans la gloire d’un amour qui ne défaille jamais, d’un amour qui trouve en lui la paix, l’honneur, la joie et jusqu’à l’extase. »

Ô merveilleux Jésus, cela est vrai !

« Pour nous, comme disait encore Lacordaire, poursuivant l’amour toute notre vie, nous ne l’obtenons jamais que d’une manière imparfaite, et qui fait saigner notre cœur. »

Oui, Mina a choisi la meilleure part. L’amour chez l’homme est comme ces feux de paille qui jettent d’abord beaucoup de flammes, mais qui bientôt n’offrent plus qu’une cendre légère que le vent emporte et disperse sans retour.

2 juin

Comme moi, ma vieille Monique aime la mer. Aussi nous nous promenons souvent sur la grève.

Cette après-midi j’y ai rencontré Marie Desroches 1, mon ancienne camarade. Elle s’est jetée à mon cou avec un élan qui m’a touchée, et, en me regardant elle a pleuré – de belles larmes sincères. J’ai****accepté avec plaisir son invitation de me rendre chez elle.

Enfant, j’aimais la société de cette petite sauvage qui n’avait peur de rien, et lui enviais la liberté dont elle jouissait. Heureusement cette liberté presque absolue ne lui a pas été nuisible.

« On sent rien qu’à la voir sa dignité profonde !

De ce cœur sans limon, nul vent n’a troublé l’onde. »

Il faut que Marie ait bien du goût et de l’industrie, car cette cabane, perdue dans les rochers, est agréable. Sans doute, le confortable est loin, mais grâce à la verdure et aux fleurs, c’est joli.

Pour que nous puissions causer librement, Marie m’a fait passer dans la petite chambre qu’elle partage avec sa sœur. La charmante statue de la sainte Vierge que mon père lui donna, lorsqu’elle eut perdu sa mère, y occupe la place d’honneur. Un lierre vigoureux l’entoure gracieusement.

C’est doux à l’âme et doux aux yeux ; et j’ai été bien touchée, en apercevant, dans cette chambre de jeune fille, la photographie de mon père, encadrées d’immortelles et de mousse séchées.

— Marie, lui ai-je dit, tu ne l’oublies donc pas ?

Et j’ai encore dans l’oreille l’accent avec lequel elle a répondu : « Ah, Mademoiselle, je mourrai avant de l’oublier ».

Cette jeune fille passe sa vie aux soins du ménage, à fabriquer et à raccommoder les filets qui servent à son père pour prendre le poisson qu’il va vendre quatre sous la douzaine. Et pourtant comme sa vie me semble douce ! Elle a la santé, la beauté.

Un de ces jours, un honnête homme l’aimera, et en l’aimant deviendra meilleur. Son cœur est calme, son âme sereine. Elle ne connaît pas les amères tristesses, les dévorants regrets. Mon Dieu, faites qu’elle les ignore toujours, et donnez-moi la paix – la paix du cœur, en attendant la paix du tombeau.

4 juin

Je viens d’apprendre que MlleDésileux est morte hier à sa ferme des Aulnets. Pauvre fille ! quelle triste vie !

Mon père disait qu’elle avait un grand cœur. Il me menait la voir de temps en temps, et les premières fois, je me rappelle encore, avec quel soin il me recommandait d’être gentille avec elle, de ne pas avoir l’air de remarquer son affreuse laideur.

— Vois-tu, disait-il, elle sait qu’elle est affreuse, et il faut tâcher de lui faire oublier cette terrible vérité.

Pourquoi cette adorable bonté est-elle si rare ? Si Maurice avait la délicatesse de mon père, peut-être aurait-il pu me faire oublier que je ne puis plus être aimée.

Pauvre MlleDésileux ! Au commencement, elle m’inspirait une répulsion bien grande, mais quand mon père me disait de son ton le plus aisé : « Angéline, va embrasser Mademoiselle Désileux », je m’exécutais courageusement. Et ensuite que j’étais fière de l’entendre me dire qu’il était content de moi ; car toute petite, je l’aimais déjà avec une vive tendresse, et quand il se montrait satisfait de ma conduite, je donnais dans les étoiles.

C’était son opinion qu’une affection trop démonstrative amollit le caractère, nuit au développement de la volonté qui a tant besoin d’être fortifiée ; aussi, malgré son extrême amour pour moi, il était très sobre en caresses.

Mais quand je l’avais parfaitement contenté, il me le témoignait toujours de la manière la plus aimable et la plus tendre. Parfois aussi, malgré son admirable empire sur lui-même, il lui échappait de soudaines explosions de tendresse dont je restais ravie, et qui me prouvaient combien la contrainte, qu’il s’imposait là-dessus, lui devait peser.

Je me rappelle qu’un jour que nous lisions ensemble la vie de la mère de l’Incarnation, il versa des larmes, à cet endroit où son fils raconte qu’elle ne l’embrassa jamais – pas même à son départ pour le Canada – alors qu’elle savait lui dire adieu pour toujours.

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