Chapitre 34 Véronique Désileux à Angéline de Montbrun
Mademoiselle.
Je sens que ma fin est proche et je ramasse mes forces pour vous écrire. Quand vous recevrez cette lettre, je serai morte. Dieu veuille que ma voix, en passant par la tombe, vous apporte quelque consolation !
Ah, chère Mademoiselle, que j’ai souffert de vos peines ! que je serais heureuse si je pouvais les adoucir, et vous prouver ma reconnaissance, car monsieur votre père et vous, vous avez été bons, vraiment bons pour la pauvre Véronique Désileux. Et soyez-en sûre, c’est une aumône bénie de Dieu, que celle d’une parole affectueuse, d’un témoignage d’intérêt aux pauvres déshérités de toute sympathie humaine.
Si vous saviez comme la bienveillance est douce à ceux qui n’ont jamais été aimés ! Dans le monde, on a l’air de croire que les êtres disgraciés n’ont pas de cœur, et plût au ciel qu’on ne se trompât point !
Je vous laisse tout ce que je possède : ma ferme et mon mobilier. Veuillez en disposer comme il vous plaira – et ne me refusez pas un souvenir quelquefois.
Si je pouvais vous dire comme j’ai pleuré votre père ! Que Dieu me pardonne ! Dans la folie de ma douleur, j’aurais voulu faire comme le chien fidèle qui se traîne sur la tombe de son maître, et s’y laisse mourir.
Alors pourtant je ne savais pas jusqu’à quel point il avait été bon pour la pauvre disgraciée : c’est seulement ces jours derniers que j’ai appris ce que je lui dois.
Sachez donc qu’à la mort de mon père, il y a quinze ans, je me serais trouvée absolument sans ressources, si M. de Montbrun eût exigé le paiement de ce qui lui était dû. Mais en apprenant que mon père s’était ruiné, qu’il ne me restait plus que la ferme des Aulnets, et qu’il faudrait la vendre pour le payer : « Pauvre fille ! dit-il, sa vie est déjà assez triste ! »
Et aussitôt, il fit un reçu pour le montant de la dette, le signa, et le remit à M. L. en lui faisant promettre le plus inviolable secret. M. L. m’a raconté cela après avoir reçu mon testament.
« Au point où vous en êtes, m’a-t-il dit, ça ne peut pas vous humilier. » Et il a raison.
Chère Mademoiselle, depuis que je sais ces choses, j’y ai pensé souvent. Je gardais à Monsieur votre père une reconnaissance profonde pour l’intérêt qu’il m’a témoigné, pour la courtoisie parfaite avec laquelle il m’a toujours traitée, et à la veille de mourir, j’apprends que je lui ai dû le repos, l’indépendance et la joie de pouvoir donner souvent.
Que ne puis-je quelque chose pour vous, sa fille !On dit que vous avez fait preuve d’un grand courage, mais je devine quels poignants regrets, quelles mortelles tristesses vous cachez sous votre calme, et que de fois j’ai pleuré pour vous !
Ah, si je pouvais vous faire voir le néant de ce qui passe comme on le voit en face de la mort ! Vous seriez bien vite consolée.
Mon heure est venue, la vôtre viendra, et bientôt, « car les heures ont beau sembler longues, les années sont toujours courtes. »
Alors, vous comprendrez le but de la vie, et vous verrez quels desseins de miséricorde se cachent sous les mystérieuses duretés de la Providence.
Maintenant, je vois que ma vie pouvait être une vie de bénédictions ! À cette heure où tout échappe, que je serais riche !
J’ai vécu sans amitié, sans amour. Mon père lui-même ne savait pas dissimuler la répugnance que je lui inspirais. Mais si, acceptant tous les rebuts, toutes les humiliations, d’un cœur humble et paisible, je les avais déposés aux pieds de Jésus-Christ, avec quelle confiance je dirais aujourd’hui comme le divin Sauveur, la veille de sa mort : J’ai fait ce que vous m’aviez donné à faire, glorifiez-moi maintenant, mon père.
Hélas, j’ai bien mal souffert ! Mais autant le ciel est au-dessus de la terre, autant il a affermi sur nous sa miséricorde.J’aime à méditer cette belle parole en regardant le ciel. Oui, j’espère. Ne crains rien, m’a dit Notre-Seigneur, lorsqu’il est venu dans mon âme, ne crains pas. Demande-moi pardon de n’avoir pas su souffrir pour l’amour de moi, qui t’ai aimée jusqu’à la mort de la croix. Ah, pourquoi ne l’ai-je pas aimé ? Lui n’eût pas dédaigné ma tendresse.
Ma chère enfant, j’aurais bien voulu vous voir avant de mourir. Mais on m’a dit qu’un voyage de quelques lieues était beaucoup pour vos forces – qu’il valait mieux vous épargner les émotions pénibles – et je n’ai pas osé vous faire prier de venir.
Pourtant, il me semble que cette visite ne vous eût pas été inutile. Mieux que personne, je crois comprendre ce que vous souffrez.
Pauvre enfant si éprouvée, ne serait-elle pas pour vous cette parole de l’Imitation :« Jésus-Christ veut posséder seul votre cœur, et y régner comme un roi sur le trône qui est à lui. »
Un auteur, que j’aime, dit que nous pouvons exagérer bien des choses, mais que nous ne pourrons jamais exagérer l’amour de Jésus-Christ. Méditez cette douce et profonde vérité. Pensez à l’incomparable ami. Faites-lui sa place dans votre cœur, et il vous sera ce que jamais père, jamais époux n’a été.
Et maintenant, chère fille de mon bienfaiteur, adieu. Adieu, et courage. Souffrir passe, mais si vous acceptez la volonté divine, avoir souffert ne passera jamais.
À vous pour l’éternité.
Véronique Désileux
12 juin
Mon Dieu, donnez le bonheur éternel à celle qui a tant souffert. Pardonnez si parfois elle a faibli sous le poids de sa terrible croix.
Je relis souvent sa lettre. Cette voix qui n’est plus de ce monde me fait pleurer. Pauvre fille ! Son souvenir ne me quitte pas. La pensée de ce qu’elle a souffert m’arrache au sentiment de mes peines.
La nuit dernière, j’ai fait un rêve qui m’a laissé une étrange impression.
Il me semblait que j’étais dans un cimetière. L’herbe croissait librement entre les croix, dont plusieurs tombaient en ruines. Je marchais au hasard, songeant aux pauvres morts, quand une tombe nouvelle attira mon attention.
Comme je me penchais pour l’examiner, la terre, fraîchement remuée, devint soudain transparente comme le plus pur cristal, et je vis Véronique Désileux au fond de sa fosse. Elle semblait plongée dans un recueillement profond ; sous le drap qui les couvrait, on distinguait ses mains jointes pour l’éternelle prière.
Je la regardais, invinciblement attirée par le calme de la tombe, par le repos de la mort, et je l’interrogeais, je lui demandais si elle regrettait d’avoir souffert, de ne jamais avoir inspiré que de la pitié.
18 juin
M. L. est venu m’annoncer que j’héritais de MlleDésileux. Je ne voulais pas le recevoir, mais il a tant insisté que j’y ai consenti.
Heureusement, cet homme d’affaires est aussi un homme de tact. Pas de ces marques d’intérêt qui froissent, pas de cette compassion qui fait mal. Seulement, en me quittant, il m’a dit : « Vous avez beaucoup souffert, et cela se voit. Mais pourtant, vous ressemblez toujours à votre père ».
Cette parole m’a été bien sensible. Ô chère ressemblance, qui faisait l’orgueil de ma mère et sa joie à lui.
M. L. m’a parlé au long de la conduite de mon père envers la pauvre MlleDésileux, et m’a raconté plusieurs traits qui prouvent également un désintéressement et une délicatesse bien rares.
« Soyez sûre, m’a-t-il dit, qu’il en est beaucoup que nous ignorerons toujours. »
Oui, cette divine loi de la charité, il la remplissait dans sa large et suave plénitude. Avec quel soin ne me formait-il pas à ce grand devoir !
J’étais****encore tout enfant, et déjà il se servait de moi pour ses aumônes. Pour encouragement, pour récompense, il me proposait toujours quelque infortune à soulager, et sa grande punition, c’était de me priver de la joie de donner. Mais il pardonnait vite. Et la douceur de ces moments où je pleurais, entre ses bras, le malheur de lui avoir déplu.
22 juin
Depuis hier, je suis aux Aulnets. En arrivant, j’ai été voir la tombe de MlleDésileux, où croissent déjà quelques brins d’herbe. La maison était fermée depuis les funérailles. Sa vieille servante est venue m’ouvrir la porte, et quelle impression m’a faite le silence sépulcral qui régnait partout.
Je n’osais avancer dans ces chambres obscures, où quelques rayons de lumière pénétraient, à peine, entre les volets fermés.
Pauvre folle que je suis ! je suis venue pour me fortifier par la pensée de la mort, et je me surprends sans cesse, songeant à Maurice, à ce qu’il éprouvera quand il reviendra à Valriant – car il y reviendra. C’est à lui que je laisserai ma maison.
Que lui diront les scellés partout, les chambres vides et sombres, le silence profond ? Cette maison, qu’il appelait son paradis,pourra-t-il en franchir le seuil sans que son cœur se trouble ? Les souvenirs ne se lèveront-ils pas de toutes parts, tristes et tendres, devant lui ? La voix du passé ne se fera-t-elle pas entendre dans ce morne silence ?
Ô mon Dieu ! voilà que je retombe dans mes faiblesses. Que m’importe qu’il me pleure ? Rien ne saurait-il m’arracher à ce fatal amour ? Quoi ! ni l’éloignement, ni le temps, ni la religion, ni la mort !
Malheur à moi ! j’ai beau dire que je n’existe plus pour lui, je l’aime, comme les infortunés seuls peuvent aimer.
24 juin
De ma fenêtre, je vois très bien le cimetière, et je distingue parfaitement l’endroit où repose Véronique Désileux. Sa servante me dit qu’elle passait souvent ici des heures entières. Comme tous les condamnés à l’isolement, elle aimait la vue de la nature, et peut-être aussi celle du cimetière.
Parmi les morts qui dorment là, en est-il un qui ait souffert plus qu’elle !
Saura-t-on jamais ce qui s’amasse de tristesses et de douleurs dans l’âme des malheureux condamnés à être toujours et partout ridicules ? Que sont les éclatantes infortunes comparées à ces vies toutes de rebuts, d’humiliations, de froissements ? Et c’était une âme ardente ! Ah ! mon Dieu !
Que je regrette de n’être pas venue la voir ! Ma présence eût adouci ses derniers jours. Nous aurions parlé de mon père ensemble. La malheureuse l’aimait, et rien dans les sentiments des heureux du monde ne peut faire soupçonner jusqu’où.
Quand ces pauvres cœurs toujours blessés, toujours méprisés, osent aimer, ils adorent. Jamais elle ne s’est rernise de la nouvelle de sa mort, et je ne puis penser, sans verser des larmes, à l’accablement mortel où elle resta plongée.
Hier soir, la servante m’a raconté bien des choses, tout en tournant son rouet devant l’âtre de sa cuisine. Parfois elle s’arrêtait subitement, et jetait un regard furtif vers la chambre de sa maîtresse – ce qui me faisait courir des frissons. Il me semblait que j’allais la voir paraître.
Quel mystère que la mort ! comme cette terrible disparition est difficile à réaliser ! Après la mort de mon père, lorsqu’on disait à MlleDésileux qu’avec le temps, je me consolerais : « Jamais, jamais », s’écriait-elle en couvrant son visage.
Il est impossible de dire la pitié qu’elle avait de moi. La nuit même de sa mort, elle s’attendrissait encore sur mon malheur, et répétait à la personne qui la veillait : « Dites-lui que Dieu lui reste. »
Ô mon amie, obtenez-moi l’intelligence de cette parole !
Qu’est-ce que la vie ? « Quelque brillante que soit la pièce, le dernier acte est toujours sanglant. On jette enfin de la terre sur la tête et en voilà pour jamais ! »
26 juin
De ma visite aux Aulnets j’ai emporté Tout pour Jésus,livre bien-aimé de MlleDésileux ; et, mon Dieu, avec quelle émotion j’ai lu la page suivante, qui portait en marge la date de la mort de mon père !
« Regardez cette âme qui vient d’entendre son jugement : à peine Jésus a-t-il fini de parler, le son de sa douce voix n’est point encore éteint, et ceux qui pleurent n’ont pas encore fermé les yeux du corps loin duquel la vie a fui : pourtant le jugement est rendu, tout est consommé ; il a été court, mais miséricordieux. Que dis-je, miséricordieux ? La parole ne saurait dire ce qu’il a été. Que l’imagination le trouve. Un jour, s’il plaît à Dieu, nous en ferons nous-même la douce expérience. Il faut que cette âme soit bien forte pour ne pas succomber sous la vivacité des sentiments qui s’emparent d’elle ; elle a besoin que Dieu la soutienne pour ne point être anéantie. Sa vie est passée ; comme elle a été courte ! Sa mort est arrivée ; combien douce son agonie d’un moment ! Comme les épreuves paraissent une faiblesse, les chagrins une misère, les afflictions un enfantillage ! Et maintenant elle a obtenu un bonheur qui ne finira jamais. Jésus a parlé, le doute n’est plus possible. Quel est ce bonheur ? L’œil ne l’a point vu, l’oreille ne l’a point entendu. Elle voit Dieu, l’éternité s’étend devant elle, dans son infini. Les ténèbres se sont évanouies, la faiblesse a disparu, il n’est plus ce temps qui autrefois la désespérait. Plus d’ignorance, elle voit Dieu, son intelligence se sent inondée de délices ineffables ; elle a puisé de nouvelles forces dans cette gloire que l’imagination ne saurait concevoir ; elle se rassasie de cette vision, en présence de laquelle toute la science du monde n’est que ténèbres et ignorance. Sa volonté nage dans un torrent d’amour ; ainsi qu’une éponge s’emplit des eaux de la mer, elle s’emplit de lumière, de beauté, de bonheur, de ravissement, d’immortalité, de Dieu. Ce ne sont là que de vains mots plus légers que la plume, plus faibles que l’eau ; ils ne sauraient rappeler à l’imagination même l’ombre du bonheur de cette âme.
Et nous sommes encore ici ! Ô ennui ! ô tristesse ! »
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