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Chapitre 35 Angéline de Montbrun à Mina Darville

Vous n’avez pas oublié notre voyage aux Aulnets, ni cette pauvre MlleDésileux si difforme. Elle n’est plus et après sa mort on m’a remis une lettre d’elle qui ne sera pas inutile.

Mina, comme cette pauvre disgraciée nous aimait, mon père et moi ! et qu’elle a souffert !

C’est fini, maintenant la terre a été foulée sur son pauvre corps, et pour moi, voilà Véronique Désileux parmi ces ombres chères qu’on traîne après soi, à mesure qu’on avance dans la vie.

J’ai****reçu vos deux lettres, et bien des choses m’ont profondément touchée. Vous savez comme il vous plaignait à son heure dernière, et volontiers, je dirais comme lui : « Pauvre petite Mina ».

Votre frère m’a envoyé de vos cheveux. Veuillez le remercier de ma part, et lui faire comprendre qu’il ne doit plus m’écrire. À quoi bon !

Chère sœur, je ne puis regarder sans émotion ces belles boucles brunes que vous arrangiez si bien. Qui nous eût dit qu’un jour cette superbe chevelure tomberait sous le ciseau monastique ? qu’une guimpe de toile blanche entourerait votre charmant visage ?

Ma chère mondaine d’autrefois, comme j’aimerais à vous voir sous votre voile noir !

Ainsi, vous voilà consacrée à Dieu, obligée d’aimer Notre-Seigneur d’un amour de vierge et d’épouse.

Ce qu’on dit contre les vœux perpétuels me révolte. Honte au cœur qui, lorsqu’il aime, peut prévoir qu’il cessera d’aimer.

Mon amie, je ne dors guère, et en entendant sonner quatre heures, votre souvenir me revient toujours. Ma pensée vous suit, tout attendrie, dans ces longs corridors des Ursulines.

J’ai assisté à l’oraison des religieuses. J’aimais à les voir immobiles dans leurs stalles, et toutes les têtes, jeunes et vieilles, inclinées sous la pensée de l’éternité. L’éternité, cette mer sans rivages, cet abîme sans fond où nous disparaîtrons tous !

Si je pouvais me pénétrer de cette pensée ! Mais je ne sais quel poids formidable m’attache à la terre. Où sont les ailes de ma candeur d’enfant ? Alors je me sentais portée en haut par l’amour. Mon âme, comme un oiseau captif, tendait toujours à s’élever. Oh ! le charme profond de ces enfantines rêveries sur Dieu, sur l’autre vie.

J’aimais mon père avec une ardente tendresse, et pourtant, je l’aurais laissé sans regret pour mon père du ciel. Mina, c’était la grâce encore entière de mon baptême. Maintenant, la chrétienne, aveuglée par ses fautes, ne comprend plus ce que comprenait l’innocence de l’enfant. Mina, j’ai vu de près l’abîme du désespoir. Ni Dieu ni mon père ne sont contents de moi, et cette pensée ajoute encore à mes tristesses.

Dans votre riante chapelle des Ursulines, j’aimais surtout la chapelle des Saints, où je priais mieux qu’ailleurs. Pendant mon séjour au pensionnat, tous les jours j’allais y faire brûler un cierge, pour que la sainte Vierge me ramenât mon père sain et sauf, et maintenant, je voudrais que là, aux pieds de Notre-Dame du Grand-Pouvoir, une lampe brûlât nuit et jour pour qu’elle me conduise à lui.

Je suis charmée que vous soyez sacristine. Vous faites si merveilleusement les bouquets. Quels beaux paniers de fleurs je vous enverrais, si vous n’étiez si loin.

Ma chère Mina, soyez bénie pour le tendre souvenir que vous donnez à mon père. Puisque votre office vous permet d’aller dans l’église, je vous prie, ne passez un jour sans vous agenouiller, sur le pavé qui le couvre. Cette fosse si étroite, si froide, si obscure, je l’ai toujours devant les yeux. Vous dites que dans le ciel il est plus près de moi qu’autrefois.

Mina, le ciel est bien haut, bien loin, et je suis une pauvre créature. Vous ne pouvez comprendre à quel point il me manque, et le besoin, l’irrésistible besoin de me sentir serrée contre son cœur.

Le temps ne peut rien pour moi. Comme disait Eugénie de Guérin, les grandes douleurs vont en creusant comme la mer. Et le savait-elle comme moi ! Elle ne pouvait aimer son frère comme j’aimais mon père. Elle ne tenait pas tout de lui. Puis rien ne m’avait préparée à mon malheur. Il avait toute la vigueur, toute l’élasticité, tout le charme de la jeunesse. Sa vie était si active, si calme, si saine et sa santé si parfaite. Sans ce fatal accident ! C’est peut-être une perfidie de la douleur,mais j’en reviens toujours là.

Mon amie, vous savez que je ne me plains pas volontiers, mais votre amitié est si fidèle, votre sympathie si tendre, qu’avec vous mon cœur s’ouvre malgré moi. Ma santé s’améliore. Qui sait combien de temps je vivrai. Implorez pour moi la paix, ce bien suprême des cœurs morts.

1er juillet

« Pourquoi dans mon esprit revenez-vous sans cesse !

Ô jours de mon enfance et de mon allégresse ?

Qui donc toujours vous rouvre en nos cœurs presque éteints,

Ô lumineuse fleur des souvenirs lointains ? »

Parmi les papiers de mon père, j’ai trouvé plusieurs de mes cahiers d’études qu’il avait conservés ; et comme cela m’a reportée à ces jours bénis où je travaillais sous ses yeux, entourée, pénétrée par sa chaude tendresse ! Quels soins ne prenait-il pas pour me rendre l’étude agréable ! Il voulait que je grandisse heureuse, joyeuse, dans la liberté de la campagne, parmi la verdure et les fleurs, et pour cela il ne recula pas devant le sacrifice de ses goûts et de ses habitudes.

La vue de ces cahiers m’a profondément touchée. J’ai pleuré longtemps. Ô le bienfait des larmes ! Parfois, cette divine source tarit absolument. Alors, je demeure plongée dans une morne tristesse. Vainement ensuite, je cherche mes bons sentiments, mes courageuses résolutions. La douleur, cette virile amie, élève et fortifie, mais la tristesse dévaste l’âme. Comment se garantir de cette langueur consumante ?

Je ne vis guère dans le présent, et pour ne pas voir l’avenir, qui m’apparaît comme une morne et désolée solitude, je songe au passé tout entier disparu. Ainsi le naufragé, qui n’a que l’espace devant lui, se retourne, et dans sa mortelle détresse, interroge la mer où ne flotte plus une épave.

Oui, tout a disparu. Ô mon Dieu, laissez-moi l’amère volupté des larmes !

3 juillet

Je ne devrais pas lire les Méditations.Cette voix molle et tendre a trop d’écho dans mon cœur. Je m’enivre de ces dangereuses tristesses, de ces passionnés regrets. Insensée ! J’implore la paix et je cherche le trouble. Je suis comme un blessé qui sentirait un âpre plaisir à envenimer ses plaies, à en voir couler le sang.

Où me conduirait cette douloureuse effervescence ? J’essaie****faiblement de me reprendre à l’aspect charmant de la campagne, mais

« le soleil des vivants n’échauffe plus les morts ».

6 juillet

Oublier ! est-ce un bien ? Puis-je le désirer ?

Oublier qu’on a porté en soi-même l’éclatante blancheur de son baptême, et la divine beauté de la parfaite innocence.

Oublier la honte insupportable de la première souillure, la salutaire amertume des premiers remords.

Oublier l’âpre et fortifiante saveur du renoncement ; les joies profondes, les religieuses terreurs de la foi.

Oublier les aspirations vers l’infini, la douceur bénie des larmes, les rêves délicieux de l’âme virginale, les premiers regards jetés sur l’avenir, ce lointain enchanté qu’illuminait l’amour.

Oublier les joies sacrées du cœur, les déchirements sanglants et les illuminations du sacrifice, les révélations de la douleur.

Oublier les clartés d’en haut ; les rayons qui s’échappent de la tombe ; les voix qui viennent de la terre, quand ce qu’on aimait le plus y a disparu.

Oublier qu’on a été l’objet d’une incomparable tendresse ; qu’on a cru à l’immortalité de l’amour.

Oublier que l’enthousiasme a fait battre le cœur ; que l’âme s’est émue devant la beauté de la nature ; qu’elle s’est attendrie sur la fleur saisie par le froid, sur le nid où tombait la neige, sur le ruisseau qui coulait entre les arbres dépouillés.

Oublier ! laisser le passé refermer ses abîmes sur la meilleure partie de soi-même ! N’en rien garder ! n’en rien retenir ! Ceux qu’on a aimés, les voir disparaître de sa pensée comme de sa vie ! les sentir tomber en poudre dans son cœur !

Non, la consolation n’est pas là !

7 juillet

La consolation, c’est d’accepter la volonté de Dieu, c’est de songer à la joie du revoir, c’est de savoir que je l’ai aimé autant que je pouvais aimer.

Dans quelle délicieuse union nous vivions ensemble ! Rien ne me coûtait pour lui plaire ; mais je savais que les froissements involontaires sont inévitables, et pour en effacer toute trace, rarement je le quittais le soir, sans lui demander pardon. Chère et douce habitude qui me ramena vers lui, la veille de sa mort. Quand je pense à cette journée du 19 ! Quelles heureuses folles nous étions, Mina et moi ! Jamais jour si douloureux eut-il une veille si gaie ! Combien j’ai béni Dieu, ensuite, d’avoir suivi l’inspiration qui me portait vers mon père ! Ce dernier entretien restera l’une des forces de ma vie.

Je le trouvai qui lisait tranquillement. Nox dormait à ses pieds devant la cheminée, où le feu allait s’éteindre. Je me souviens qu’à la porte, je m’arrêtai un instant pour jouir de l’aspect charmant de la salle. Il aimait passionnément la verdure et les fleurs et j’en mettais partout. Par la fenêtre ouverte, à travers le feuillage, j’apercevais la mer tranquille, le ciel radieux. Sans lever les yeux de son livre, mon père me demanda ce qu’il y avait. Je m’approchai, et m’agenouillant, comme je le faisais souvent devant lui, je lui dis que je ne pourrais m’endormir sans la certitude qu’aucune ombre de froideur ne s’était glissée entre nous, sans lui demander pardon, si j’avais eu le malheur de lui déplaire en quelque chose.

Je vois encore son air moitié amusé, moitié attendri. Il m’embrassa sur les cheveux, en m’appelant sa chère folle,et me fit asseoir pour causer. Il était dans ses heures d’enjouement, et alors sa parole, ondoyante et légère, avait un singulier charme. Je n’ai connu personne dont la gaieté se prît si vite.

Mais, ce soir-là, quelque chose de solennel m’oppressait. Je me sentais émue sans savoir pourquoi. Tout ce que je lui devais me revenait à l’esprit. Il me semblait que je n’avais jamais apprécié son admirable tendresse. J’éprouvais un immense besoin de le remercier, de le chérir. Minuit sonna. Jamais glas ne m’avait paru si lugubre, ne m’avait fait une si funèbre impression. Une crainte vague et terrible entra en moi. Cette chambre si jolie, si riante me fit soudain l’effet d’un tombeau.

Je me levai pour cacher mon trouble et m’approchai de la fenêtre. La mer s’était retirée au large, mais le faible bruit des flots m’arrivait par intervalles. J’essayais résolument de raffermir mon cœur, car je ne voulais pas attrister mon père. Lui commença dans l’appartement un de ces va-et-vient qui étaient dans ses habitudes. La fille du Tintoretse trouvait en pleine lumière. En passant, son regard tomba sur ce tableau qu’il aimait, et une ombre douloureuse couvrit son visage. Après quelques tours, il s’arrêta devant et resta sombre et rêveur, à le considérer. Je l’observais sans oser suivre sa pensée. Nos yeux se rencontrèrent et ses larmes jaillirent. Il me tendit les bras et sanglota : « Ô mon bien suprême ! ô ma Tintorella ! »

Je fondis en larmes. Cette soudaine et extraordinaire émotion, répondant à ma secrète angoisse, m’épouvantait, et je m’écriai : « Mon Dieu, mon Dieu ! que va-t-il donc arriver ? »

Il se remit à l’instant, et essaya de me rassurer, mais je sentais les violents battements de son cœur, pendant qu’il répétait de sa voix la plus calme : « Ce n’est rien, ce n’est rien, c’est la sympathie pour le pauvre Jacques Robusti. »

Et comme je pleurais toujours et frissonnais entre ses bras, il me porta sur la causeuse au coin du feu ; puis il alla fermer la fenêtre, et mit ensuite quelques morceaux de bois sur les tisons.

La flamme s’éleva bientôt vive et brillante. Alors revenant à moi, il me demanda pourquoi j’étais si bouleversée. Je lui avouai mes terreurs.

« Bah ! dit-il légèrement, des nerfs. » Et comme j’insistais, en disant que lui aussi avait senti l’approche du malheur, il me dit :

« J’ai eu un moment d’émotion, mais, tu le sais, Mina assure que j’ai une nature d’artiste. »

Il me badinait, me raisonnait, me câlinait, et comme je restais toute troublée, il m’attira à lui et me demanda gravement :

« Mon enfant, si moi, ton père, j’avais l’entière disposition de ton avenir, serais-tu bien terrifiée ? »

Alors, partant de là, il m’entretint avec une adorable tendresse de la folie, de l’absurdité de la défiance envers Dieu.

Sa foi entrait en moi comme une vigueur. La vague, l’horrible crainte disparut. Jamais, non jamais je ne m’étais sentie si profondément aimée. Pourtant, je comprenais – et avec quelle lumineuse clarté – que rien dans les tendresses humaines ne peut faire soupçonner ce qu’est l’amour de Dieu pour ses créatures.

Ô mon Dieu, votre grâce me préparait au plus terrible des sacrifices. C’est ma faute, c’est ma très grande faute, si l’éclatante lumière qui se levait dans mon âme n’a pas été croissant jusqu’à ce jour.

Chose singulière ! le parfum de l’héliotrope me porte toujours à cette heure sacrée – la dernière de mon bonheur. Ce soir-là il en portait une fleur à sa boutonnière, et ce parfum est resté pour jamais mêlé aux souvenirs de cette soirée, la dernière qu’il ait passée sur la terre.

8 juillet

Quand je vivrais encore longtemps, jamais je ne laisserai ma robe noire, jamais je ne laisserai mon deuil.

Après la mort de ma mère, il m’avait vouée à la Vierge, et d’aussi loin que je me rappelle j’ai toujours porté ses couleurs. Pourrait-elle l’oublier ? C’est pour mes voiles d’orpheline que j’ai abandonné sa livrée, que je ne devais quitter qu’à mon mariage. Ces couleurs virginales plaisaient à tout le monde, à mon père surtout. Il me disait qu’il ne laissait jamais passer un jour sans rappeler à la sainte Vierge que je lui appartenais.

10 juillet

Le mardi d’avant sa mort, de bonne heure, nous étions montés sur le cap. Rien n’est beau comme le matin d’un beau jour, et jamais je n’ai vu le soleil se lever si radieux que ce matin-là. Autour de nous, tout resplendissait, tout rayonnait. Mais, indifférent à ce ravissant spectacle, mon père restait plongé dans une méditation profonde. Je lui demandai ce qu’il regardait en lui-même et, répondant à ma question par une autre, comme c’était un peu son habitude, il me dit : « Penses-tu quelquefois à cet incendie d’amour que la vue de Dieu allumera dans notre âme ? »

Je n’étais pas encore disposée à le suivre dans ces régions élevées, et je répondis gaiement : « En attendant, serrez-moi contre votre cœur ».

— Ma pauvre enfant, reprit-il ensuite, nous sommes bien terrestres, mais tantôt ce tressaillement de la nature à l’approche du soleil m’a profondément ému, et toute mon âme s’est élancée vers Dieu.

L’expression de son visage me frappa. Ses yeux étaient pleins d’une lumière que je n’y avais jamais vue. Était-ce la lumière de l’éternité qui commençait à lui apparaître ? Il en était si près – et avec quelle consolation je me suis rappelé tout cela, en écoutant le récit que saint Augustin nous a laissé, de son ravissement pendant qu’il regardait, avec sa mère, le ciel et la mer d’Ostie.

J’aime saint Augustin, ce cœur profond, qui pleura si tendrement sa mère et son ami. Un jour, en parlant à son peuple des croyances superstitieuses, le fils de tant de larmesdisait : « Non, les morts ne reviennent pas » : et son âme aimante en donne cette touchante raison : « J’aurais revu ma mère ».

Et moi pauvre fille, ne puis-je pas dire aussi : Les morts ne reviennent pas, j’aurais revu mon père. Lui, si tendre pour mes moindres chagrins, lui qui était comme une âme en peine dès qu’il ne m’avait plus.

Tant d’appels désolés, tant de supplications passionnées et toujours l’inexorable silence, le silence de la mort.

12 juillet

J’aime à voir le soleil disparaître à travers les grands arbres de la forêt ; la voilà déjà qui dépouille sa parure de lumière pour s’envelopper d’ombre. À l’horizon les nuages pâlissent. On dit beau comme un ciel sans nuages, et pourtant, que les nuages sont beaux lorsqu’ils se teignent des feux du soir ! Tantôt en admirant ces groupes aux couleurs éclatantes, je songeais à ce que l’amour de Dieu peut faire de nos peines, puisque la lumière, en pénétrant de sombres vapeurs, en fait une merveilleuse parure au firmament.

Lorsqu’il fait beau à la tombée de la nuit, je me promène dans mon beau jardin – ce jardin si délicieux, disait Maurice, que les amoureux seuls y devraient entrer.

C’est charmant d’entendre les oiseaux s’appeler dans les arbres. Avant de regagner leurs nids, il y en a qui viennent boire et se baigner au bord du ruisseau. Ce ruisseau, qui tombe de la montagne avec des airs de torrent, coule ici si doux ; c’est plaisir de suivre ces gracieux détours. On dirait qu’il ne peut se résoudre à quitter le jardin ; j’aime ce faible bruit parmi les fleurs.

« Les images de ma jeunesse

S’élèvent avec cette voix :

Elles m’inondent de tristesse

Et je me souviens d’autrefois. »

13 juillet

Mon serin s’ennuie ; il bat de l’aile contre les vitres. Pauvre petit ! se sentir des ailes et ne pouvoir les déployer ! Qui ne connaît cette souffrance ? Qui ne connaît le tourment de l’impuissante aspiration ?

15 juillet

J’ai donné la ferme des Aulnets à Marie Desroches et cet acte m’a fait plaisir à signer. Qu’aurais-je fait de cette propriété ? Je suis déjà trop riche peut-être, et d’ailleurs si sa mort eût été moins prompte, mon père, j’en suis convaincue, aurait laissé quelque chose à sa filleule qu’il affectionnait. Pour elle, cette ferme, c’est la vieillesse heureuse et paisible de son père, c’est l’avenir assuré. Aussi sa joie est belle à voir.

16 juillet

Tous les dimanches après les vêpres, Paul et Marie viennent me voir, un peu, je pense, par affection pour moi, et beaucoup par tendresse pour le serin qui leur garde une nuance de préférence dont ils ne sont pas peu fiers.

Ces gentils enfants sont charmants dans leur toilette de première communion. Marie surtout est à croquer avec sa robe blanche et le joli chapelet bleu qu’elle porte en guise de collier. Paul commence à se faire à la voir si belle, mais les premières fois il avait des éblouissements. Le jour de leur première communion, je les invitai à dîner et, les ayant laissés seuls un instant, je les trouvai qui s’entre-regardaient avec une admiration profonde. Ces aimables enfants m’apportent souvent de la corallorhize 1 pour les corbeilles. Marie conte fort bien leurs petites aventures.

L’autre jour, en allant chercher leur vache, ils s’étaient assis sur une grosse roche pour se reposer, quand une énorme couleuvre allongea sa tête hideuse de dessous la roche.

Marie crut sa dernière heure arrivée et se mit à courir ; mais Paul, conservant son sang-froid, la fit monter sur une clôture. Puis il marcha résolument vers la grosse roche et lapida la couleuvre et ses petits. Il y en avait sept. Marie frémit encore en pensant qu’elle s’est trouvée si près d’un nid de couleuvres.

Depuis ce jour-là, son petit frère a pris pour elle les proportions d’un héros. « Il n’a peur de rien », dit-elle avec conviction, et Paul triomphe modestement.

J’aime ces enfants. Leur conversation me laisse quelque chose de frais et de doux. Bien volontiers, je contenterais toutes leurs petites envies, mais je craindrais que leurs visites ne devinssent intéressées ; aussi pour l’ordinaire je ne leur donne qu’un peu de vin pour leur grand-mère. Ils s’en vont contents.

20 juillet

Le jour éclatant m’assombrit étrangement, mais j’aime le demi-jour doré, la clarté tendre et douce du crépuscule.

Malgré la tristesse permanente au fond de mon âme, la beauté de la nature me plonge parfois dans des rêveries délicieuses. Mais il faut toujours finir par rentrer, et alors la sensation de mon isolement me revient avec une force nouvelle. Par moments, j’éprouve un besoin absolument irrésistible de revoir et d’entendre Maurice. Il me faut un effort désespéré pour ne pas lui écrire : Venez.

Et fidèle à sa parole il viendrait…

21 juillet

N’aimait-il donc en moi que ma beauté ? Ah ! ce cruel étonnement de l’âme. Cela m’est resté au fond du cœur comme une souffrance aiguë, intolérable. Qu’est-ce que le temps, qu’est-ce que la raison peut faire pour moi ? Je suis une femme qui a besoin d’être aimée.

Parfois, il me faut un effort terrible pour supporter les soins de mes domestiques. Et pourtant, ils me sont attachés, et la plus humble affection n’a-t-elle pas son prix ?

Mon Dieu, que je sache me vaincre, que je ne sois pas ingrate, que je ne fasse souffrir personne.

23 juillet

Temps délicieux. Pour la première fois, j’ai pris un bain de mer, ce qui m’a valu quelques minutes de sérénité. Autrefois, j’étais la première baigneuse du pays – la reine des grèves, disait Maurice.

Depuis mon deuil, je n’avais pas revu ma cabane de bains, ni cet endroit paisible et sauvage où j’étais venue pour la dernière fois avec Mina. Je l’ai trouvé changé. La crique a toujours son beau sable, ses coquillages, ses sinuosités, et sa ceinture de rochers à fleur d’eau. Mais la jolie butte qui abritait ma cabane s’en va rongée par les hautes mers. Un cèdre est déjà tombé, et les deux vigoureux sapins dont j’aimais à voir l’ombre dans l’eau, minés par les vagues, penchent aussi vers la terre. Cela m’a fait faire des réflexions dont la tristesse n’était pas sans douceur. « Une montagne finit par s’écrouler en flots de poussière, et un rocher est enfin arraché de sa place. La mer creuse les pierres et consume peu à peu ses rivages. Ceux donc qui habitent des maisons de boue ne seront-ils pas beaucoup plus tôt consumés ? »

25 juillet

J’aime me rapprocher des pauvres, des humbles, c’est-à-dire des forts qui portent si vaillamment de si lourds fardeaux. Souvent, je vais chez une pauvre femme restée sans autre ressource que son courage, pour élever ses trois enfants. La malheureuse a vu périr son mari presque sous ses yeux.

La mer a gardé le corps, mais quelques heures après le naufrage, la tempête jetait sur le rivage les débris de la barque avec les rames du pêcheur ; et la veuve a croisé les rames, en travers des poutres, au-dessus de la croix de bois noir qui orne le mur blanchi à la chaux de sa pauvre demeure.

Cette jeune femme m’inspire un singulier intérêt. Jamais elle ne se plaint, mais on sent qu’elle a souffert. Pour elle le rude et incessant travail, les privations de toutes sortes, ne sont pas ce qu’il y a de plus difficile à supporter. Mais elle accepte tout. « Il faut gagner son paradis », me dit-elle parfois.

Il y a sur ce pâle et doux visage quelque chose qui fortifie, qui élève les pensées. Que de vertus inconnues brilleront au grand jour ! Que de grandeurs cachées seront dévoilées chez ceux que le monde ignore ou méprise !

Un jour, Ignace de Loyola demanda à Jésus-Christ qui, dans le moment, lui était le plus agréable sur la terre, et Notre-Seigneur répondit que c’était une pauvre veuve qui gagnait, à filer, son pain et celui de ses enfants. Mon père trouvait ce trait charmant, et disait : « Quand je vois mépriser la pauvreté, je suis partagé entre l’indignation et l’envie de rire. »

26 juillet

Longtemps, je me suis arrêtée à regarder la mer toute fine, haute et parfaitement calme. C’est beau comme le repos d’un cœur passionné. Pour bouleverser la mer il faut la tempête, mais pour troubler le cœur, jusqu’au fond, que faut-il ! Hélas, un rien, une ombre. Parfois, tout agit sur nous, jusqu’à la fumée qui tremble dans l’air, jusqu’à la feuille que le vent emporte. D’où vient cela ? N’en est-il pas du sentiment comme de ces fluides puissants et dangereux qui circulent partout, et dont la nature reste un si profond mystère ?

Dieu ne donne pas à tous la sensibilité vive et profonde. Ni la douleur ni l’amour ne vont avant dans bien des cœurs, et le temps y efface les impressions aussi facilement que le flot efface les empreintes sur le sable.

On dit que le cœur le plus profond finit par s’épuiser. Est-ce vrai ? Alors c’est une pauvre consolation. Rien de la terre n’a jamais crû parmi les cendres… les bords du volcan éteint sont à jamais stériles. Pas une fleur, pas une mousse ne s’y verra jamais. La neige peut voiler l’affreuse nudité de la montagne ; mais rien ne saurait embellir la vie qu’une flamme puissante a ravagée. Ces ruines sont tristes : ce que le feu n’y consume pas, il le noircit.

27 juillet

Une dame très bien intentionnée a beaucoup insisté pour me voir, et m’a écrit qu’elle ne voudrait pas partir sans me laisser quelques paroles de consolation. Pauvre femme ! elle me fait l’effet d’une personne, qui, avec une goutte d’eau douce au bout du doigt, croirait pouvoir adoucir l’amertume de la mer.

Qu’on me laisse en paix !

28 juillet

C’est une chose étonnante comme ma santé s’améliore. Ma si forte constitution reprend le dessus, et souvent, je me demande avec épouvante si je ne suis pas condamnée à vieillir – à vieillir dans l’isolement de l’âme et du cœur. Mon courage défaille devant cette pensée.

Pour me distraire, je fais tous les jours de longues promenades. J’en reviens fatiguée, ce qui fait jouir du repos. Mais qu’il est triste d’habiter avec un cœur plein une maison vide ! Ô mon père, le jour de votre mort, le deuil est entré ici pour jamais. Parfois, je songe à voyager. Mais ce serait toujours aller où nul ne nous attend. D’ailleurs, je ne saurais m’éloigner de Valriant, où tout me rappelle mon passé si doux, si plein, si sacré.

Autant que possible je vis au dehors. La campagne est dans toute sa magnificence, mais c’est la maturité, et l’on dirait que la nature sent venir l’heure des dépouillements. Déjà elle se recueille, et parfois s’attriste, comme une beauté qui voit fuir la jeunesse et qui songe aux rides et aux défigurements.

2 août

Aujourd’hui j’ai fait une promenade à cheval. Maintenant que mes forces me le permettent, je voudrais reprendre mes habitudes. D’ailleurs les exercices violents calment et font du bien.

En montant ce noble animal que mon père aimait, j’avais un terrible poids sur le cœur, mais la rapidité du galop m’a étourdie. Au retour j’étais fatiguée, et il m’a fallu mettre mon beau Sultan au pas. Alors les pensées me sont venues tristes et tendres.

Je regrette de n’avoir rien écrit alors que ma vie ressemblait à ces délicieuses journées de printemps, où l’air est si frais, la verdure si tendre, la lumière si pure. J’aurais du plaisir à revoir ces pages. J’y trouverais un parfum du passé. Maintenant le charme est envolé ; je ne vois rien qu’avec des yeux qui ont pleuré. Mais il y a des souvenirs de bonheur qui reviennent obstinément comme ces épaves qui surnagent.

4 août

Depuis ma promenade, ma pensée s’envole malgré moi vers la Malbaie. J’ai des envies folles d’y aller, et pourquoi ? Pour revoir un endroit où j’ai failli me tuer. C’est au bord d’un chemin rocailleux, sur le penchant d’une côte ; il y a beaucoup de cornouillers le long de la clôture, et par-ci par-là quelques jeunes aulnes qui doivent avoir grandi.

Si Maurice passait par là, se souviendrait-il ? Et pourtant si j’étais morte alors, quel vide, quel deuil dans sa vie et dans son cœur !

C’était il y a trois ans. En revenant d’une excursion au Saguenay, nous nous étions arrêtés à la Malbaie. Mon père, Maurice et moi, aussi à l’aise à cheval que dans un fauteuil, nous faisions de longues courses, et un jour nous nous rendîmes jusqu’au Port-au-Persil, sauvage et charmant endroit, qui se trouve à cinq ou six lieues de la Malbaie.

Au retour, l’orage nous surprit. La pluie tombait si fort que Maurice et moi nous décidâmes d’aller chercher un abri quelque part, et nous étions à attendre mon père, que nous avions devancé, quand un éclair sinistre nous brûla le visage. Presque en même temps, le tonnerre éclatait sur nos têtes et tombait sur un arbre, à quelques pas de moi. Nos chevaux épouvantés se cabrèrent violemment ; je n’eus pas la force de maîtriser le mien – il partit. Ce fut une course folle, terrible. La respiration me manquait, les oreilles me bourdonnaient affreusement, j’avais le vertige. Pourtant, à travers les roulements du tonnerre, je distinguais la voix de Maurice qui me suivait de près, et me criait souvent : « N’ayez pas peur ».

Je tenais ferme, mais au bas d’une côte, à un détour du chemin, mon cheval fit un brusque écart, se retourna, bondit par-dessus une grosse roche, et fou de terreur reprit sa course. Maurice avait sauté à terre et attendait. Quand je le vis s’élancer, je crus que le cheval allait le renverser ; mais il le saisit par les naseaux et l’arrêta net. Ce moment d’angoisse avait été horrible. Toute ma force m’abandonna, les rênes m’échappèrent, je tombai.

D’un bond Maurice fut à côté de moi. Par un singulier bonheur, j’étais tombée sur des broussailles qui avaient amorti ma chute. Je n’avais aucun mal. J’étais seulement un peu étourdie.

Mon père arrivait à toute bride, mortellement inquiet. Il comprit tout d’un coup d’œil et, dans un muet transport, nous serra tous deux dans ses bras.

Ô mon Dieu, vous le savez, sa première parole fut pour vous remercier ! Et la douceur de ce moment !

Brisée de fatigue et d’émotion j’étais absolument incapable de marcher. La pluie tombait toujours à torrents. Mon père m’enleva comme une plume et m’emporta à une maison voisine, où nous fûmes reçus avec un empressement charmant. J’étais mouillée jusqu’aux os ; et dans la crainte d’un refroidissement, on me fit changer d’habits. Une jeune fille mit toutes ses robes à mon service. J’en pris une de flanelle blanche. Comme elle n’allait pas à ma taille, la maîtresse de céans ouvrit son coffre et en tira un joli petit châle bleu – son châle de noces – me dit-elle, en me l’ajustant avec beaucoup de soin.

« Vous l’avez paré belle, répétait sans cesse la digne femme, si vous étiez tombée sur les cailloux, vous étiez morte. »

— Oui, défigurée pour la vie, ajoutait la jeune fille, qui avait l’air de trouver cela beaucoup plus terrible.

— Le monsieur qui a arrêté votre cheval est-il votre cavalier ? me dit-elle à l’oreille.

Ma toilette finie, elle me présenta un petit miroir, et me demanda naïvement si je n’étais pas heureuse d’être si belle – si j’aurais pu supporter le malheur d’être défigurée.

En sortant de la chambre, je trouvai mon père et Maurice. Oh ! cette belle lumière qu’il y avait dans leurs regards. Malgré leurs habits dégouttants d’eau, tous deux avaient l’air de bienheureux.

L’orage avait cessé. La campagne rafraîchie par la pluie resplendissait au soleil. La rosée scintillait sur chaque brin d’herbe, et pendait aux arbres en gouttes brillantes. L’air, délicieux à respirer, nous apportait en bouffées la saine odeur des foins fauchés, et la senteur aromatique des arbres. Jamais la nature ne m’avait paru si belle. Debout à la fenêtre, je regardais émue, éblouie. Ce lointain immense et magnifique, où la mer éblouissante se confondait avec le ciel, m’apparaissait comme l’image de l’avenir.

« Mon Dieu, pensais-je, qu’il fait bon de vivre ! »

Assis sur un escabeau à mes pieds, Maurice me regardait, et bien bas, je lui dis : « Merci ».

Une flamme de joie passa ardente sur son visage, mais il resta silencieux.

— Voyez-donc comme c’est beau, lui dis-je.

Il sourit et répondit dans cette langue italienne qu’il affectionnait : « Béatrice regardait le ciel, et moi je regardais Béatrice ».

7 août

Près de la Pointe aux Cèdres, dans un ravin sans ombrage, sans verdure, sans eau, deux jeunes époux sont venus s’établir. Ils ont acheté et réparé, tant bien que mal, une chétive masure qui tombait en ruines, et y vivent heureux. Le bonheur est au-dedans de nous, et qui sait si la magie de l’amour ne peut pas rendre une pauvre cabane aussi agréable que la grotte de Calypso.

Il m’arrive souvent de passer par le ravin. Je porte à ces nouveaux mariés un intérêt dont ils ne se doutent guère. Cette après-midi, je voyais la jeune femme préparer son souper. Quand il fait beau, trois pierres disposées en trépied, auprès de sa porte, lui servent de foyer, et quelques branches sèches suffisent pour cuire le repas. Elle est attrayante, et porte ses cheveux blonds à la suissesse,en lourdes nattes sur le dos. C’est charmant de la voir assise sur une bûche devant son humble feu, et surveillant sa soupe, tout en tricotant activement. Je suppose qu’elle n’a pas d’horloge, car elle interroge souvent le soleil – ô charme de l’attente ! Je me sens plus triste encore quand je la vois. Voudrais-je donc qu’il n’y eût plus d’heureux sur la terre ? Heureux !oui, ils le sont, car ils ont l’amour et tout est là.

Je leur ai fait dire de venir cueillir des fruits et des fleurs aussi souvent qu’il leur plaira.

8 août

Chacun a regagné son lit, excepté ma bonne vieille Monique, qui s’obstine à croire que j’ai besoin de soins, et fait la sourde oreille quand je l’envoie se coucher. Mais elle ne fait pas plus de bruit qu’une ombre. Autour de moi, tout est tranquille. Le parfum des grèves – ce parfum que Maurice aimait tant – m’arrive, pénétrant et âpre. Là-bas, sur les ondes argentées, on voit courir des étincelles de feu. Mais la mer est calme, étrangement calme, et je n’entends rien que le murmure du ruisseau, à travers le jardin, et par-ci par-là, le bruissement des feuilles au passage de la brise.

Qui n’a senti ses yeux se mouiller devant le calme profond de la campagne à demi plongée dans l’ombre ? Qui n’a prêté une oreille charmée à ces divins silences, à ces vagues et flottantes rumeurs de la nuit ?

Mon Dieu, j’aurais besoin d’oublier combien la terre est belle !

Le jour distrait toujours un peu, mais la nuit, l’âme s’ouvre tout entière à la rêverie et quand le cœur est troublé, l’imagination répand partout, avec ses flammes, des flots de tristesse. Vainement j’essaie de regarder le ciel. Il faut des eaux calmes pour en refléter la beauté et mon âme

« n’est plus qu’une onde obscure où le sable a monté »

· · ·

9 août

Dans l’isolement, quand l’âme a encore sa sensibilité tout entière et toute vive, il y a une étrange volupté dans les souvenirs qui déchirent le cœur et font pleurer. Ces chers souvenirs de tendresse et de deuil, je m’en entoure, je m’en enveloppe, je m’en pénètre, ou plutôt ils sont l’âme même de ma vie.

Cette conduite n’est pas sage, je le sais ; mais qui n’aime mieux la tempête que le calme plat – ce calme terrible qui abat, qui anéantit les plus fiers courages.

15 août

J’ai honte de moi-même. Qu’ai-je fait de mon courage ? qu’ai-je fait de ma volonté ?

Jamais, non jamais, je n’aurais cru que l’âme pût se renverser ainsi dans les nerfs. Je ne saurais rester en repos. Je suis parfaitement incapable de tout travail, de toute application quelconque. Malgré moi, mon livre et mon ouvrage m’échappent des mains.

Tout m’émeut, tout me trouble, et même en la présence de mes domestiques, des larmes brûlantes s’échappent de mes yeux. Ô mon père ! que penseriez-vous de moi ? vous si noble ! vous si fier !

Mais je n’y puis rien. À mesure que mes forces reviennent, le besoin de le revoir se réveille terrible dans mon cœur. La prière ne m’apporte plus qu’un soulagement momentané, ou plutôt je ne sais plus prier, je ne sais plus qu’écouter mon cœur désespéré.

Ô mon Dieu ! pardonnez-moi. Ces regrets passionnés, ces dévorantes tristesses, ce sont les plaintes folles de la terre d’épreuve. Je ne saurais les empêcher de croître. Ô mon Dieu, arrachez et brûlez, je vous le demande, je vous en conjure. Ah ! que de fois, pendant les jours terribles que je viens de passer, n’ai-je pas été me jeter à vos pieds. J’ai peur de moi-même, et je passe des heures entières dans l’église.

Ô Seigneur Jésus, vous le savez, ce n’est pas vous que je veux, ce n’est pas votre amour dont j’ai soif, et même en votre adorable présence, mes pensées s’égarent.

Hier, il faisait un vent furieux, une épouvantable tempête. À genoux dans l’église, le front caché dans mes mains j’écoutais le bruit de la mer moins troublée que mon cœur. Au plus profond de mon âme, d’étranges, de sauvages tristesses répondaient aux rugissements des vagues, sur la grève solitaire, et par moments des sanglots convulsifs déchiraient ma poitrine.

L’église était déserte. Une humble chandelle de suif, allumée par la femme d’un pauvre pêcheur, brûlait sur un long chandelier de bois, devant l’image de la Vierge.

Ô Marie ! tendez votre douce main à ceux que l’abîme veut engloutir. Ô Vierge ! ô Mère ! ayez pitié.

17 août

Si, une fois encore, je pouvais l’entendre, il me semble que j’aurais la force de tout supporter. Sa voix exerçait sur moi une délicieuse, une merveilleuse puissance ; et, seule, elle put m’arracher à l’accablement si voisin de la mort où je restai plongée, après les funérailles de mon père.

Tant que j’avais eu sous les yeux son visage adoré, une force mystérieuse m’avait soutenue. Sa main, sa chère main, qui m’avait bénie, reposa jusqu’au dernier moment dans la mienne – elle était tiède encore quand je la joignis à sa main gauche qui tenait le crucifix. Dans une paix très amère, j’embrassais son visage si calme, si beau, et pour lui obéir même dans la mort, sans cesse je répétais : « Que la volonté de Dieu soit faite ! »

Mais quand je ne vis plus rien de lui, pas même son cercueil, l’exaltation du sacrifice tomba. Sans pensées, sans paroles, sans larmes, incapable de comprendre aucune chose et de supporter même la lumière du jour, je passais les jours et les nuits, étendue sur mon lit, tous les volets de ma chambre fermés. Pendant que je gisais dans cet abattement qui résistait à tout, et ne laissait plus d’espoir, tout à coup une voix s’éleva douce comme celle d’un ange. Malgré mon état de prostration extrême, le chant m’arrivait, mais voilé, comme de très loin. Et le poids funèbre qui m’écrasait, se soulevait ; je me ranimais à ce chant si tendre, si pénétrant.

Dans ma pensée enténébrée, c’était la voix du chrétien qui, du fond de la tombe, chantait ses immortelles tendresses et ses impérissables espérances ; c’était la voix de l’élu qui, du haut du ciel, chantait les reconnaissances et les divines allégresses des consolés. Ce terrible silence de la mort, souffrance inexprimable de l’absence éternelle, il me semblait que l’amour de mon père l’avait vaincu et combien de fois j’ai désiré revivre cette heure. Cette heure inoubliable, si étrange et si douce, où je me repris à la vie, bercée par une mélodie divine.

Le chant se continuait toujours. J’écoutais****comme si le ciel se fût entrouvert et il vint un moment où j’aurais succombé, sous l’excès de l’émotion, sans les larmes qui soulagèrent mon cœur. Elles coulèrent en abondance, et à mesure qu’elles coulaient, je sentais en moi un apaisement très doux.

— Maurice, Maurice, sanglota Mina, elle est sauvée.

Alors le jour se fit dans mon esprit ; je compris, et ensuite je demandai à voir Maurice.

— Il viendra, dit le docteur, qui tenait ma main dans la sienne, il viendra, si vous consentez à boire ceci et à laisser donner de la lumière.

Malgré l’affreux dégoût, j’avalai ce qu’il me présentait. On ouvrit les volets, et je tenais ma figure cachée dans les oreillers, pour ne pas voir la lumière du soleil qui me faisait horreur, parce que mon père ne la verrait plus jamais.

Maurice vint, et à genoux à côté de mon lit, il me parla, il me dit de ces paroles qu’aujourd’hui il chercherait en vain. Il me supplia de le regarder, et je ne pus résister à son désir.

— Ô ma pauvre enfant ! ô ma chère aimée ! gémit-il en apercevant mon visage.

Le sien était brûlé de larmes. Mina me parut aussi bien changée. Ils étaient tous deux en grand deuil, et je ne puis me reporter à cette heure, sans un attendrissement qui me fait tout oublier. Alors je sentais nos âmes inexprimablement unies. Je me sentais aimée – aimée avec cette infinie tendresse qui fait que le cœur tout entier s’émeut, se livre et s’écoule. Alors je croyais que la douleur partagée, c’était une force vive qui mêlait à jamais les âmes.

Combien de fois, pour soulager mes tristesses, Maurice n’a-t-il pas chanté !

Maintenant, jamais plus je n’entendrai ce chant ravissant qui faisait oublier la terre – ce chant céleste qui consolait en faisant pleurer.

18 août

J’ai rêvé que je l’entendais chanter : « Ton souvenir est toujours là » et depuis… ô folie ! folie !

Je ne suis rien pour lui. Il ne m’aime plus ; il ne m’aimera plus jamais.

Pourtant, au moment de partir, de me quitter pour toujours, il m’a dit : « Angéline, si vous revenez sur cette injuste, sur cette folle décision, vous n’aurez qu’à me l’écrire. Souvenez-vous-en. »

Non, je ne le rappellerai pas ! Sans doute il viendrait, mais on ne va pas à l’autel couronnée de roses flétries.

Être aimée comme devant ou malheureuse à jamais.

19 août

On me répète toujours qu’il faudrait me distraire. Me distraire !Et comment ? Ah ! on comprend bien peu l’excès de ma misère. La vie ne peut plus être pour moi qu’une solitude affreuse, qu’un désert effroyable. Que me fait le monde entier puisque je ne le verrai plus jamais ?

20 août

Comme un sentiment puissant nous dépouille, nous enlève à tout ! Voilà pourquoi l’amour bien dirigé fait les saints.

Que Dieu ait pitié de moi ! Il m’est bien peu de chose, et c’est à peine si la pensée de son amour dissipe un instant ma tristesse. Pour moi, cette pensée, c’est l’éclair fugitif dans la nuit noire.

21 août

Je suis restée longtemps à regarder mon portrait, et cela m’a laissée dans un état violent qui m’humilie.

Quand j’avais la beauté, je m’en occupais très peu. L’éloignement du monde, l’éducation virile que j’avais reçue, m’avaient préservée de la vanité.

Mon père disait qu’aimer une personne pour son extérieur, c’est comme aimer un livre pour sa reliure. Lorsqu’il y avait quelque mort dans le voisinage : « Viens, me disait-il, viens voir ce qu’on aime, quand on aime son corps ! »

Mais si fragile, si passagère qu’elle soit, la beauté n’est-elle pas un grand don ?

23 août

Ah ! la tristesse de ces murs : Par moments, il me semble qu’ils suintent la tristesse et le froid. Et pourtant, j’aime cette maison où j’ai été si heureuse – chère maison où le deuil est entré pour jamais !

« Mais malheur à qui, dans le calme de son cœur, peut désirer mourir tant qu’il lui reste un sacrifice à faire, des besoins à prévenir, des larmes à essuyer ! »

24 août

Il fait un grand vent accompagné de pluie. Toutes les fenêtres sont fermées et seule devant la cheminée,

« je regarde le feu qui brûle à petit bruit,

et j’écoute mugir l’aquilon de la nuit ».

La voix de la mer domine toutes les autres. Les grandes vagues qui retentissent et qui approchent m’inondent de tristesse.

25 août

En mettant quelques papiers en ordre, j’ai trouvé un affreux croquis de Maurice, qui m’a rappelé au vif une des heures les plus gaies de ma vie.

Comme c’est loin ! Ces souvenirs gais, lorsqu’il m’en vient, me font l’effet de ces pauvres feuilles décolorées qui pendent aux arbres, oubliées par les vents d’automne.

26 août

Que veut dire Mina ? Je n’ose approfondir ses paroles, ou plutôt j’ai toujours sa lettre sous les yeux, et j’y pense sans cesse. Songe-t-il ? Non, je ne saurais l’écrire ! Et ne devais-je pas m’y attendre ! N’est-il pas libre ? Ne lui ai-je pas rendu malgré lui sa parole !

Qui sait jusqu’à quel point un homme peut pousser l’indiffeérence et l’oubli ?

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