PREMIÈRE PARTIE
(1789-1830)
Mme ROLAND DE LA PLATIÈRE
(1754-1793)
Manon-Jeanne Philippon est plutôt une femme à caractère qu'une femme de lettres proprement dite; elle ne nous a laissé que ses _Mémoires_, écrits dans sa prison, et les _Lettres aux demoiselles Cannet_ qu'elle écrivait jeune fille de la petite cellule de son couvent. On lui attribue aussi une _Étude_ sur la femme révolutionnaire.
C'est un grand caractère de femme politique et philosophe. M. Bernard Perez, dans un de ses livres de psychologie, la prend comme modèle du caractère des équilibrés. Elle se maria par raison plutôt que par amour; son mari, brave et excellent homme, l'adorait. «Roland se tuera», avait-elle dit quand on la jugeait; en effet, lorsqu'il apprit que la tête de sa chère femme était tombée sur l'échafaud, il alla au pied d'un chêne dans les bois, et se perça la poitrine de sa canne armée.
Elle fut comprise dans les poursuites dirigées contre les Girondins par les Jacobins vainqueurs, et condamnée avec ses amis à mourir sur l'échafaud. Michelet nous la montre par ce fatal soir de novembre 1793, toujours belle sur le tombereau qui la mène à la guillotine. En passant place de la Révolution, au pied de la statue géante de la Liberté, elle s'écria en regardant la déesse: «Que de crimes commis en ton nom!», et son regard embrassa pour la dernière fois une mer de têtes humaines. Jules Claretie assure que, si on lui eût accordé le crayon demandé pour écrire ses dernières impressions, elle eût mis: «Liberté, je meurs néanmoins fidèle à ton culte!»
Pour connaître Mme Roland, pour avoir une idée de son style énergique en même temps que de ses idées sérieuses, nous n'avons qu'à la laisser parler dans ses _Mémoires_.
MÉMOIRES
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Fille d'artiste, femme d'un savant devenu ministre et demeuré homme de bien, aujourd'hui prisonnière destinée peut-être à une mort violente et inopinée, j'ai connu le bonheur et l'adversité, j'ai vu de près la gloire et subi l'injustice.
Née dans un état obscur, mais de parents honnêtes, j'ai passé ma jeunesse au sein des beaux-arts, nourrie des charmes de l'étude, sans connoître de supériorité que celle du mérite, ni de grandeur que celle de la vertu.
A l'âge où l'on prend un état, j'ai perdu les espérances de fortune qui pouvoient m'en procurer un conforme à l'éducation que j'avois reçue. L'alliance d'un homme respectable a paru réparer ces revers; elle m'en préparoit de nouveaux.
Un caractère doux, une âme forte, un esprit solide, un cœur très affectueux, un extérieur qui annonçoit tout cela, m'ont rendue chère à ceux qui me connoissent. La situation dans laquelle je me suis trouvée m'a fait des ennemis; ma personne n'en a point: ceux qui disent le plus de mal de moi ne m'ont jamais vue.
Il est si vrai que les choses sont rarement ce qu'elles paroissent être que les époques de ma vie où j'ai goûté le plus de douceurs ou le plus éprouvé de chagrins sont souvent toutes contraires à ce que d'autres pourroient en juger. C'est que le bonheur tient aux affections plus qu'aux événements.
Je me propose d'employer les loisirs de ma captivité à retracer ce qui m'est personnel depuis ma tendre enfance jusqu'à ce moment; c'est vivre une seconde fois que de revenir ainsi sur tous les pas de sa carrière; et qu'a-t-on de mieux à faire en prison que de transporter ailleurs son existence par une heureuse fiction ou par des souvenirs intéressants?
Si l'expérience s'acquiert moins à force d'agir qu'à force de réfléchir sur ce qu'on voit et sur ce qu'on a fait, la mienne peut s'augmenter beaucoup par l'entreprise que je commence.
La chose publique, mes sentiments particuliers, me fournissent assez, depuis deux mois de détention, de quoi penser et décrire sans me rejeter sur des temps fort éloignés; aussi les cinq premières semaines avoient-elles été consacrées à des _Notices historiques_ dont le recueil n'étoit peut-être pas sans mérite. Elles viennent d'être anéanties; j'ai senti toute l'amertume de cette perte que je ne réparerai point; mais je m'indignerois contre moi-même de me laisser abattre par quoi que ce soit. Dans toutes les peines que j'ai essuyées, la plus vive impression de douleur est presque aussitôt accompagnée de l'ambition d'opposer mes forces au mal dont je suis l'objet, et de le surmonter ou par le bien que je fais à d'autres, ou par l'augmentation de mon propre courage. Ainsi, le malheur peut me poursuivre et non m'accabler; les tyrans peuvent me persécuter, mais m'avilir? jamais, jamais!
Manon on m'appeloit; j'en suis fâchée pour les amateurs de romans: ce nom n'est pas noble; il ne sied point à une héroïne du grand genre; mais enfin c'étoit le mien, et c'est une histoire que j'écris. Au reste, les plus délicats se seroient réconciliés avec le nom en entendant ma mère le prononcer et voyant celle qui le portoit. Quelle expression manquoit de grâce quand ma mère l'accompagnoit de son ton affectueux? Et, lorsque sa voix touchante venoit pénétrer mon cœur, ne m'apprenoit-elle pas à lui ressembler?
Vive sans être bruyante, et naturellement recueillie, je ne demandois qu'à m'occuper, et je saisissois avec promptitude les idées qui m'étoient présentées. Cette disposition fut mise tellement à profit que je ne me suis jamais souvenue d'avoir appris à lire; j'ai ouï dire que c'étoit chose faite à quatre ans, et que la peine de m'enseigner s'étoit pour ainsi dire terminée à cette époque, parce que, dès lors, il n'avoit plus été besoin que de ne pas me laisser manquer de livres. Quels que fussent ceux qu'on me donnoit ou dont je pouvois m'emparer, ils m'absorboient tout entière, et l'on ne pouvoit plus me distraire que par des bouquets. La vue d'une fleur caresse mon imagination et flatte mes sens à un point inexprimable; elle réveille avec volupté le sentiment de l'existence. Sous le tranquille abri du toit paternel, j'étois heureuse dès l'enfance avec des fleurs et des livres: dans l'étroite enceinte d'une prison, au milieu des fers imposés par la tyrannie la plus révoltante, j'oublie l'injustice des hommes, leurs sottises et mes maux, avec des livres et des fleurs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
L'occasion étoit trop belle pour négliger de me faire apprendre l'Ancien, le Nouveau Testament, les catéchismes petit et grand; j'apprenois tout ce qu'on vouloit, et j'aurois répété l'Alcoran si l'on m'eût appris à le lire. Je me souviens d'un peintre nommé Cuibal, fixé depuis à Stuttgard, et dont j'ai vu, il y a peu d'années, un éloge du Poussin couronné à l'Académie de Rouen; il venoit souvent chez mon père: c'étoit un drôle de corps qui me faisoit des contes de Peau-d'Ane que je n'ai point oubliés et qui m'amusoient beaucoup; il ne se divertissoit pas moins à me faire débiter ma science. Je crois le voir encore avec sa figure un peu grotesque, assis dans un fauteuil, me prenant entre ses genoux, sur lesquels j'appuyois mes coudes, et me faisant répéter le _Symbole de saint Athanase_; puis récompensant ma complaisance par l'histoire de _Tangu_, dont le nez étoit si long qu'il étoit obligé de l'entortiller autour de son bras quand il vouloit marcher. On pourroit faire des oppositions plus extravagantes! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Cependant je voulois apprendre, et je n'aimois point à laisser ce que j'avois entrepris. Il fut arrêté que j'irois chez l'abbé Bunant, trois fois par semaine, dans la matinée; mais il ne savoit pas s'assujettir à conserver sa liberté pour me consacrer quelques instans; je le trouvois occupé d'affaires de paroisse, distrait par des enfants ou déjeunant avec un ami: je perdois mon temps; la mauvaise saison survint, et le latin fut abandonné. Je n'ai conservé de cette tentative qu'une sorte d'instinct ou commencement d'intelligence qui, dans le temps de ma dévotion, me permettait de répéter ou chanter les psaumes sans ignorer absolument ce que je disois, et beaucoup de facilité pour l'étude des langues en général, particulièrement pour l'italien, que j'ai appris, quelques années après, seule et sans peine.
Mon père ne me poussoit pas vivement au dessin, s'amusoit de mon aptitude plus qu'il ne s'occupoit à développer chez moi un grand talent; je compris même, par quelques mots échappés d'une conversation avec ma mère, que cette femme prudente ne se soucioit pas que j'allasse très loin dans ce genre. «Je ne veux pas qu'elle devienne peintre, disoit-elle; il faudroit des études communes et des liaisons dont nous n'avons que faire.» On me fit commencer à graver; tout m'étoit bon; j'appris à tenir le burin, et je vainquis bientôt les premières difficultés. Lors de la fête de quelqu'un de nos grands-parents, qu'on alloit religieusement souhaiter, je portois toujours pour mon tribut ou une jolie tête que je m'étois appliquée à bien dessiner dans cette intention, ou une petite plaque de cuivre bien propre, sur laquelle j'avois gravé un bouquet et un compliment soigneusement écrit, dont M. Doucet m'avoit tourné les vers. Je recevois en échange des almanachs qui m'amusoient beaucoup et quelque présent d'objets à mon usage, destinés ordinairement à la parure que j'aimois. Ma mère s'y plaisoit pour moi; elle étoit simple dans la sienne et même souvent négligée; mais sa fille était sa poupée, et j'avois dans mon enfance une mise élégante, même riche, qui sembloit au-dessus de mon état. Les jeunes personnes portoient alors ce que l'on appeloit des corps de robe: c'étoit un vêtement fait comme les robes de cour, très juste à la taille, qu'il dessinoit fort bien, très ample par le bas, avec une longue queue traînante et ornée de divers chiffons, suivant le goût ou la mode; on me donnoit les miens en belles étoffes de soie, légères pour le dessin, modestes pour la couleur, mais de prix et de qualité pareils aux robes de ma mère. La toilette me coûtoit bien quelques chagrins, car on me faisoit souvent les cheveux avec des papillotes, des fers chauds, tout l'attirail ridicule et barbare dont on se servoit dans ce temps-là; j'avois la tête extrêmement sensible, et le tiraillement qu'il falloit souffrir était si douloureux qu'une grande coiffure me faisoit toujours verser des larmes arrachées par la souffrance, sans être accompagnées de plaintes.
Il me semble que j'entends demander pour quels yeux étoit cette toilette dans la vie retirée que je menois. Ceux qui feroient cette question doivent se rappeler que je sortois deux fois la semaine; et s'ils avoient connu les mœurs de ce qu'on appeloit les bourgeois de Paris de mon temps, ils sauroient qu'il en existoit des milliers dont la dépense, assez grande en parure, avoit pour objet une représentation de quelques heures aux Tuileries tous les dimanches; leurs femmes y joignoient celle de l'église, et le plaisir de traverser doucement leur quartier sous les yeux du voisinage. Joignez à cela les visites de famille aux grandes époques des fêtes et du premier de l'an, une noce, un baptême, et vous verrez assez d'occasions d'exercer la vanité. Au reste, on pourra remarquer dans mon éducation plus d'un contraste. Cette petite personne, qui paroissoit le dimanche à l'église et à la promenade dans un costume qu'on auroit pu croire sorti d'un équipage, et dont l'apparence étoit fort bien soutenue par son maintien et son langage, alloit fort bien aussi dans la semaine en petit fourreau de toile au marché avec sa mère; elle descendoit même seule pour acheter, à quelques pas de la maison, du persil ou de la salade que la ménagère avoit oubliés. Il faut convenir que cela ne me plaisoit pas beaucoup; mais je n'en témoignois rien, et j'avois l'art de m'acquitter de ma commission de manière à y trouver de l'agrément. J'y mettois une si grande politesse, avec quelque dignité, que la fruitière ou autre personnage de cette espèce se faisoit un plaisir de me servir d'abord, et que les premiers arrivés le trouvoient bon; je remboursois toujours quelque compliment sur mon passage, et je n'en étois que plus honnête. Cette enfant, qui lisoit des ouvrages sérieux, expliquoit fort bien les cercles de la sphère céleste, manioit le crayon et le burin, et se trouvoit à huit ans la meilleure danseuse d'une assemblée de jeunes personnes au-dessus de son âge, réunies pour une petite fête de famille; cette enfant étoit souvent appelée à la cuisine pour y faire une omelette, éplucher des herbes ou écumer le pot. Ce mélange d'études graves, d'exercices agréables et de soins domestiques ordonnés, assaisonnés par la sagesse de ma mère, m'a rendue propre à tout; il sembloit prédire les vicissitudes de ma fortune et m'a aidée à les supporter. Je ne suis déplacée nulle part; je saurois faire ma soupe aussi lestement que Philopœmen coupoit du bois; mais personne n'imagineroit, en me voyant, que ce fût un soin dont il convînt de me charger.
COMTESSE DE BEAUHARNAIS
(MARIE-ANNE-FANNY MOUCHAR)
(1738-1813)
Salon très parisien, fréquenté successivement par Rousseau, Dorat, Buffon, Lebrun; ce dernier décocha un jour à la maîtresse de la maison un peu galant distique qui fit le tour du monde:
Églé, belle et poète, a deux petits travers: Elle fait son visage et ne fait pas ses vers.
Elle publia deux volumes de poésies et de prose, un roman historique intitulé: les _Lettres de Stéphanie_, et des pièces de théâtre.
AUX SAUVAGES
Sauvages, soyez nos modèles, Le sentiment guide vos pas; A sa loi vous êtes fidèles, Que n'habité-je vos climats!
Mme DE VERDIER (SUZANNE ALLUT)
(1745-1813)
Nous ne trouvons aucune notice bibliographique sur cette femme de lettres qui écrivit cette jolie pièce de vers dans le ton de l'époque:
LA FONTAINE DE VAUCLUSE
IDYLLE
Ce n'est pas seulement sur des rives fertiles Que la nature plaît à notre œil enchanté: Dans les climats les plus stériles, Elle nous force encor d'admirer sa beauté. Tempi nous attendrit, Vaucluse nous étonne, Vaucluse, horrible asile, où Flore ni Pomone N'ont jamais prodigué leurs touchantes faveurs, Où jamais de ses dons la terre ne couronne L'espérance des laboureurs. Ici, de toutes parts, elle n'offre à la vue Que les monts escarpés qui bordent ces déserts Et qui, se cachant dans la nue, Les séparent de l'univers. Sous la voûte d'un roc dont la masse tranquille Oppose à l'aquilon un rempart immobile, Dans un majestueux repos, Habite de ces bords la naïade sauvage; Son front n'est point orné de flexibles roseaux, Et la pureté de ses eaux Est le seul ornement qui pare son rivage. J'ai vu ses flots tumultueux S'échapper de son urne en torrents écumeux; J'ai vu ses ondes jaillissantes, Se brisant à grand bruit sur des rochers affreux, Précipiter leur cours vers des plaines riantes, Qu'un ciel plus favorable éclaire de ses feux. L'écho gémit au loin: Philomèle craintive Fuit et n'ose sur cette rive Nous faire entendre ses accents. L'oiseau seul de Pallas, dans ces cavernes sombres, Confond pendant la nuit, avec l'horreur des ombres, L'horreur de ses lugubres chants. Déesse de ces bords, ma timide ignorance N'ose lever sur vous des regards indiscrets; Je ne veux point sonder les abîmes secrets Où de l'astre du jour vous bravez la puissance, Lorsque sa brûlante influence Dessèche votre lit ainsi que nos guérets. Je ne demande point par quel heureux mystère Chaque printemps vous voit plus belle que jamais, Tandis qu'au départ de Cérès Vous nous offrez à peine une onde salutaire; Expliquez-moi plutôt les nouveaux sentiments Qui calment l'horreur de mes sens. Quoi! ces tristes déserts, ces arides montagnes, L'aspect affreux de ces campagnes, Devraient-ils inspirer de si doux mouvements? Ah! sans doute l'aurore y fit briller encore Un rayon de ce feu que ressentit pour Laure Le plus fidèle des amants. Pétrarque auprès de vous soupira son martyre; Pétrarque y chantait sur sa lyre Sa flamme et ses tendres souhaits; Et tandis que les cris d'une amante trahie, Ou la voix de la Perfidie, Fatiguent nos coteaux, remplissent nos forêts, Du sein de ses grottes profondes L'écho ne répondit jamais Qu'aux accents d'un amour aussi pur que vos ondes. Trop heureux les amants l'un de l'autre enchantés, Qui, sur ces rochers écartés, Feraient revivre encor cette tendresse extrême; Et, dans une douce langueur, Oubliés des humains qu'ils oublieraient de même, Suffiraient seuls à leur bonheur! Mais, hélas! il n'est plus de chaînes aussi belles: Pétrarque dans sa tombe enferma les Amours. Nymphes qui répétiez ses chansons immortelles, Vous voyez tous les ans la saison des beaux jours Vous porter des ondes nouvelles: Les siècles ont fini leur cours Et n'ont point ramené des cœurs aussi fidèles. Ah! conservez du moins les sacrés monuments Qu'il a laissés sur vos rivages; Ces chiffres, de ses feux respectables garants, Ces murs qu'il habitait, ces murs sur qui le temps N'osa consommer ses outrages. Surtout que vos déserts, témoins de ses transports, Ne recèlent jamais l'audace ou l'imposture; Et si quelque infidèle ose souiller ces bords, Que votre seul aspect confonde le parjure Et fasse naître ses remords!
Mme DE GENLIS
(1746-1830)
Stéphanie-Félicité Ducrest de Saint-Aubin, comtesse de Genlis, marquise de Sillery, naquit à Chamery, près Autun. Elle fut une véritable femme de lettres pédagogue, celle qui ouvrit la voie aux si nombreuses femmes qui devaient depuis écrire pour les enfants. Elle tenait d'ailleurs de sa mère, Mme Ducrest, laquelle laissa quelques romans pour jeunes personnes, entre autres les _Dangers des liaisons_. La jeune Félicité savait à peine assembler ses lettres qu'elle s'en servit pour lire la _Clélie_ de Mlle de Scudéry. Dès l'âge de sept ans, déjà chanoinesse, elle jouait la comédie dans le château de Saint-Aubin, où elle fut trouvée si jolie déguisée en _Amour_, qu'elle continua à porter le costume, avec des ailes, qu'on lui retirait pour entrer à l'église.
Mme de Genlis posséda au plus haut degré l'esprit pédagogique. Par suite de revers de fortune,--il en arrivait alors comme aujourd'hui,--elle obtint d'être _gouverneur_ des enfants du duc d'Orléans, alors duc de Chartres, qu'elle rencontrait chez sa tante, Mme de Montesson, et ce fut elle qui éleva celui qui devait devenir Louis-Philippe. Elle se faisait trop aimer de ses élèves, et, par crainte de l'empire qu'elle pouvait exercer sur eux, la duchesse l'éloignait quelquefois. Elle écrivait pendant un de ces voyages forcés à Mademoiselle d'Orléans, son élève, ces lignes empreintes d'une affection réellement trop exaltée:
_Quand ma chère amie recevra cette lettre, je serai bien rapprochée d'elle, et je ne m'en éloignerai plus. J'ai regretté mon enfant aujourd'hui encore plus qu'à l'ordinaire, s'il est possible, parce que ce pays est ravissant. Il n'y a pas de situations et d'environs comparables à ceux de Clermont. Rien au monde n'est plus singulier, plus pittoresque, plus frais et plus agréable. Nous rapportons à mon enfant une grappe de raisin pétrifiée dans une fontaine, et puis des pâtes d'abricots. Chère petite amie, je n'ai d'autre plaisir que celui de m'occuper de toi, que j'aime à la folie et que je porte partout dans mon cœur. J'ai au cou ton profil qui ne me quitte ni jour, ni nuit, et puis un portrait, jouant de la harpe, et puis un bracelet, et enfin ton portefeuille. Avec cela, la bonbonnière de ton ouvrage que j'ai mise dans ma poche le jour cruel de mon départ, tous les anneaux que tu m'as donnés pour ma montre, et ma jolie jarretière de cheveux à mon doigt. En outre, j'ai dans ma poche toutes tes charmantes petites lettres, que je relis toute la journée en voiture; tout cela m'attendrit et m'occupe de la seule manière qui puisse m'être agréable._
_Soignez-vous bien, mon doux Minon. Songez toujours qu'en vous dissipant, qu'en ménageant votre santé, c'est la mienne dont vous prenez soin. Bonsoir, fidèle et tendre amie. Je vous quitte parce qu'il est tard, et qu'il faudra demain se lever de bonne heure. Bonsoir, enfant chérie au delà de toute expression._
Mme de Genlis, de retour peu de jours après, fut réintégrée dans toutes les prérogatives de son emploi de _gouverneur_, mais sans être réconciliée avec la duchesse, qui, de guerre lasse, finit par la tolérer pour le moment, faute de mieux. De Mademoiselle d'Orléans, Mme de Genlis fait d'autre part l'éloge le plus complet:
Je puis dire avec vérité que je n'ai jamais connu un seul défaut à Mademoiselle d'Orléans. Elle avoit naturellement une vive piété et toutes les vertus. Elle faisoit des fautes, mais, je le répète, elle n'avoit pas un seul défaut, c'est-à-dire un mauvais penchant ou une mauvaise qualité dominante. Je n'ai aucun intérêt d'amour-propre à convenir de cette vérité, puisque j'aurois beaucoup plus de mérite à l'avoir élevée, si la nature ne lui avoit pas donné un caractère aussi parfait. Elle avoit de l'esprit, et cet esprit ressembloit beaucoup à celui de son père; il a particulièrement de la finesse et de l'à-propos, ce qui, réuni à la sagesse, à la raison et à la bonté, forme une personne aussi aimable à rencontrer qu'elle est attachante dans le commerce intime de la vie[48].
Nous ne pouvons énumérer tous les ouvrages de Mme de Genlis, ils sont au nombre de 74; la plupart ont plusieurs tomes. Ses œuvres, très lues encore à la moitié de notre siècle, sont maintenant tout à fait surannées et effacées par nos nouveaux écrivains féminins, qui ont été élevées, cependant, avec _les Veillées du Château et Adèle et Théodore_, que l'on retrouve dans toutes les bibliothèques de pensionnats.
Voici les titres des principaux livres qu'elle publia et qui ont tous eu de nombreuses éditions:
1779. _Théâtre à l'usage des jeunes personnes, ou Théâtre d'éducation._ 7 vol. in-8.
1781. _Théâtre de société._ 2 vol. in-8.
1782. _Annales de la vertu, ou Cours d'histoire à l'usage des jeunes personnes._ 2 vol. in-8.
1782. _Adèle et Théodore, ou Lettres sur l'éducation._ 3 vol. in-8.
1784. _Les Veillées du Château, ou Cours de morale à l'usage des enfants._ 3 vol. in-8.
1787. _Pièces tirées de l'Écriture sainte._ In-8.
1790. _Discours sur l'éducation._
1791. _Leçons d'une gouvernante à ses élèves._ 2 vol.
1791. _Nouveau Théâtre sentimental._
1795. _Les Chevaliers du Cygne._ 3 vol.
1798. _Les Petits Émigrés._ 2 vol.
1796. _Précis de la conduite de Mme de G..... depuis la Révolution._
1807. _Souvenirs de Félicie._
SOUVENIRS DE FÉLICIE
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . J'ai mis les devises à la mode. J'en ai donné beaucoup. D'autres personnes en ont inventé de fort jolies. La meilleure de toutes est celle de Mme de Meulan: c'est un brin de violette à moitié caché sous l'herbe, avec ces mots: _Il faut chercher._ Cette charmante devise convient parfaitement à une personne si réservée et si aimable, quand on la connoît[49]. Mme de S*** a pris pour devise une épingle, avec ces mots: _Je pique, mais j'attache._ J'étois brouillée avec une personne que j'estimois et que j'aimois. M. M*** nous a raccommodées; il m'a demandé un carnet avec une devise, j'ai fait graver sur le cachet une aiguille à coudre avec ces mots: _Je raccommode, je réunis._ J'ai donné pour devise à une jeune bonne mère de mes amies un nid d'oiseau, rempli de petits nouvellement éclos; la mère, posée sur le bord du nid, leur apporte un petit rameau qu'elle tient dans son bec. Voici l'_âme_ de cet emblème: _Pourvu qu'ils vivent!_... Un homme de lettres (M. de Chamfort) a pris cette devise: une tortue ayant la tête hors de son écaille, et étant atteinte d'une flèche qui la lui perce; et pour _âme_ des mots latins, dont le sens est: _Heureuse, si elle eût été entièrement cachée_[50]! Une belle devise fut celle du régiment de cavalerie du grand Condé; elle représentoit un feu qui commence à s'allumer, avec ces mots:
_Splendescam, da materiam._
Plus j'aurai de matière, et plus j'aurai d'éclat.
Une femme de ma connaissance, voulant exprimer qu'elle est _soucieuse_ et _pensive_, a pris pour devise un bouquet de _soucis_ et de _pensées_, ce qui est de très mauvais goût. Les fleurs et les plantes ne peuvent être des symboles que par leurs propriétés naturelles, ou par celles que la mythologie leur attribue, ou enfin par l'usage consacré par les anciens. Ainsi l'asphodèle est une plante funéraire, le cyprès est l'emblème de la douleur, le laurier est celui de la gloire, etc.; mais prendre le _souci_ pour le symbole des _soucis moraux_, c'est faire un jeu de mots très ridicule. L'_immortelle_ est un bon emblème de la constance, parce que son nom ne lui vient que d'une propriété naturelle, celle de ne point se flétrir, de durer toujours.--Je voudrois que l'usage de prendre une devise fût universel. Chaque personne, par sa devise, révèle un petit secret, ou prend une sorte d'engagement.
[Illustration]
J'écoutois avec le plus vif intérêt tout ce que disoit M. de Beauvau; je n'ai jamais entendu faire des remarques aussi fines et aussi judicieuses. J'écrivis, avant de me coucher, tout ce que ma mémoire put me rappeler de cet entretien. Nous autres femmes, qui n'avons point fait d'études et qui sommes forcées de vivre dans le grand monde, nous pourrions nous instruire au milieu de cette prodigieuse dissipation, en écoutant les conversations des hommes distingués par leur esprit; mais, pour cela, il ne faut pas chercher toujours à les occuper de nous et les distraire par nos frivolités, il faut savoir garder le silence; nous voulons leur plaire: les écouter avec intérêt n'en seroit-il pas un moyen? On en cherche un plus brillant, on veut causer, on veut montrer _de la grâce_, qu'en résulte-il? On donne à l'homme le plus spirituel l'apparence d'un homme ordinaire, on le force à dire des riens et des fadeurs, et souvent on le trouve inférieur à celui qui n'a que le jargon de la galanterie... Pour moi, j'ai plus acquis par le silence que par la lecture; on n'observe et l'on ne s'instruit qu'en se taisant.
[Illustration]
M. de Champ***, en passant dans un village, voit une chaumière en feu; on lui dit qu'il ne reste qu'une vieille femme paralytique; il s'y précipite, traverse rapidement les flammes, passe dessus des poutres embrasées, trouve la vieille femme vivante, la prend dans ses bras, l'emporte, sort de la maison sain et sauf; mais, comme la vieille femme avoit ses vêtements en feu, il la jette dans une mare qui se trouvoit devant la porte, et il la noie! Cette mare, grossie par les pluies, avoit six pieds de profondeur... Voilà une admirable action déjouée, inutile, perdue; quelques pieds d'eau de moins, et cette histoire eût été célébrée dans toutes les gazettes. L'héroïsme même a besoin de bonheur.
LE MOYEN DE PLAIRE
(_Essai de morale._)
M. de Moncrif a écrit sur l'art et les moyens de plaire; une de ses phrases vaut tout son livre, et c'est celle-ci: «Le moyen le plus sûr de plaire est l'oubli constant et presque total de soi-même pour ne s'occuper que des autres.»
Les moyens de réussir dans le monde se composent donc d'une bienveillance, d'une indulgence qui dénotent la bonté de l'âme, et d'une attention scrupuleuse à remplir tous les devoirs de la société. Une jeune femme à laquelle on trouve vraiment de l'esprit et de l'instruction sans qu'elle ait cherché à le faire remarquer, de l'agrément dans ses manières sans affectation, du goût dans sa parure sans coquetterie, de la gaîté sans étourderie, du calme sans indolence, des talents sans prétentions, me paroît un être vraiment enchanteur, un modèle auquel on doit essayer de ressembler.
Une jeune femme bien pénétrée de tous ces principes en paraissant dans le monde est presque sûre du succès le plus complet. Qu'elle y joigne surtout un grand respect pour la vieillesse, une attention recherchée pour les femmes âgées, dont le cœur est presque généralement ulcéré d'avoir vu passer si rapidement les brillantes années de la jeunesse, et dont le suffrage est entraînant lorsqu'il est favorable à celles qui les remplacent sur le théâtre du monde. Que les attentions nécessaires pour plaire ne s'adressent jamais aux jeunes gens; qu'une femme ait soin d'éloigner de ses pas la foule de ces dangereux adorateurs; ils l'en admireront davantage, et j'ose assurer la jeune personne qui suivra religieusement ces conseils que son triomphe sera complet, sera durable, et qu'elle réunira l'estime générale au bonheur de plaire.
[Illustration]
Vous êtes un peu folle, et c'est vraiment dommage! Ne me croyez pas en courroux: De mon état ici je parle le langage, Quand, au fond de mon cœur, un souvenir bien doux M'accuse que j'étois cent fois pire à votre âge; D'un peu d'étourderie enfin je vous absous. Je crois que la gaîté peut être vive et sage, Qu'on n'en médit souvent que lorsqu'on est jaloux Et qu'on n'a plus le charmant avantage De figurer parmi les fous.
[48] _Mémoires_, III, p. 163-164.
[49] C'est la mère de l'aimable auteur du roman plein d'esprit et d'intérêt intitulé _la Chapelle d'Ayton_.
[50] Cette devise est très remarquable, en ce qu'elle fut prophétique. Si cet homme infortuné avait été obscur, ou s'il avait pu se _cacher_ dans le temps de la Terreur, il vivrait encore. Cette devise rappelle celle de Fouquet, qui eut le même genre de singularité. Fouquet avait dans ses armes un écureuil: il prit pour devise cet écureuil, qu'il plaça entre huit lézards et un serpent, animaux qui se trouvaient dans les armes de Colbert et de Le Tellier, ses ennemis. L'_âme_ de cette devise était: _Je ne sais où ils m'entraînent._ En effet, il fut _entraîné_ où il n'avait pas prévu qu'on pût le conduire.
BARONNE DE MONTOLIEU
(1751-1832)
Pauline-Isabelle de Bottens, née à Lausanne, mais de famille originaire du Rouergue, commença à écrire à trente-cinq ans, néanmoins elle a publié plus de cent volumes. Elle était petite-nièce du colonel Pollier.
_Caroline de Lichtfield_, son premier roman, non signé, fut accueilli par un grand succès; suivirent _Ondine_, _Robinson Crusoé_, traductions.
Mme CAMPAN
(JEANNE-LOUISE-HENRIETTE GENEST)
(1752-1822)
Mme Genest témoigna toute jeune d'un grand goût pour l'érudition. La situation de son père était modeste; il obtint pour elle une place de lectrice auprès de Mesdames, filles de Louis XV. De là les _Mémoires_ si intéressants qu'elle a écrits sur la cour de Marie-Antoinette.
Mais sa destinée l'a favorisée en lui fournissant l'occasion de deux carrières bien distinctes dans une seule vie.
Après avoir été pendant vingt ans la confidente intime et aimée de Marie-Antoinette, elle s'en trouva séparée par la Révolution; à la chute de Robespierre, elle avait à sa charge sa mère âgée de soixante-dix ans, son mari malade, un fils de neuf ans, et devant elle un assignat de cinq cents francs et trente mille francs de dettes de son mari, reconnues par elle.
C'est alors qu'elle établit une pension à Saint-Germain; n'ayant pas d'argent pour faire imprimer des prospectus, elle en écrivit cent à la main.--Au bout d'un an, elle avait soixante élèves. Parmi ses élèves se trouva Hortense de Beauharnais, la mère de Napoléon III. Elle devint l'éducatrice la plus réputée et la plus capable du commencement du siècle. Napoléon, désireux de conserver à la République les exquises façons de l'ancienne cour, et à qui elle répondit ce mot devenu célèbre, un jour qu'il lui demandait ce qui manquait aux hommes pour être bien élevés: «Des mères!», la nomma directrice de la maison d'Écouen. Après la Restauration, accusée d'avoir trahi le souvenir de Marie-Antoinette, elle fut privée de sa situation et, abreuvée d'amertume, mourut d'un cancer à Mantes, où l'on voit encore son tombeau, avec l'épitaphe suivante: