‹ Anthologie féminineChapitre 12 sur 17 · CI-GIT

CI-GIT

JEANNE-LOUISE-HENRIETTE GENÊT ÉPOUSE DE PIERRE-DOMINIQUE CAMPAN NÉE A VERSAILLES LE 6 OCTOBRE 1752 DÉCÉDÉE A MANTES LE 16 MAI 1822

ELLE FUT UTILE A LA JEUNESSE ET CONSOLA LES MALHEUREUX

Ses dernières paroles furent, ayant appelé son médecin un peu vivement: «Comme on est impérieux quand on n'a plus le temps d'être poli!»

Son traité de l'_Éducation des femmes_ et son _Essai de morale_ méritent de figurer dans toute bibliothèque féminine; mais je ne les crois pas réédités.

Mme Campan a écrit de jolis portraits des filles de Louis XV.

MÉMOIRES[51]

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Madame Adélaïde, l'aînée des princesses, était impérieuse et emportée; les bonnes religieuses ne cessaient de céder à ses ridicules fantaisies. Le maître de danse, seul professeur de talent d'agrément qui eût suivi Mesdames à Fontevrault, leur faisait apprendre une danse alors fort en vogue, qui s'appelait le _menuet couleur de rose_. Madame voulut qu'il se nommât le _menuet bleu_. Le maître résista à sa volonté: il prétendit qu'on se moquerait de lui à la cour quand Madame parlerait d'un _menuet bleu_. La princesse refusa de prendre sa leçon, frappa du pied, et répétait _bleu, bleu; rose, rose_, disait le maître. La communauté s'assembla pour décider de ce cas si grave; les religieuses crièrent _bleu_ comme Madame; le menuet fut débaptisé, et la princesse dansa.

Quand Mesdames, encore fort jeunes, furent revenues à la cour, elles jouirent de l'amitié de monseigneur le Dauphin, et profitèrent de ses conseils. Elles se livrèrent avec ardeur à l'étude, et y consacrèrent presque tout leur temps; elles parvinrent à écrire correctement le français et à savoir très bien l'histoire. Madame Adélaïde, surtout, avait un désir immodéré d'apprendre; elle apprit à jouer de tous les instruments de musique, depuis le cor (me croira-t-on!) jusqu'à la guimbarde. L'italien, l'anglais, les hautes mathématiques, le tour, l'horlogerie, occupèrent successivement les loisirs de ces princesses. Madame Adélaïde avait eu un moment une figure charmante; mais jamais beauté n'a si promptement disparu que la sienne.

Madame Victoire était belle et très gracieuse; son accueil, son regard, son sourire étaient parfaitement d'accord avec la bonté de son âme.

Madame Sophie était d'une rare laideur; je n'ai jamais vu personne avoir l'air si effarouché; elle marchait d'une vitesse extrême, et pour reconnaître, sans les regarder, les gens qui se rangeaient sur son passage, elle avait pris l'habitude de voir de côté, à la manière des lièvres. Cette princesse était d'une si grande timidité qu'il était possible de la voir tous les jours, pendant des années, sans l'entendre prononcer un seul mot. On assurait cependant qu'elle montrait de l'esprit et même de l'amabilité dans la société de quelques dames préférées; elle s'instruisait beaucoup, mais elle lisait seule: la présence d'une lectrice l'eût infiniment gênée. Il y avait pourtant des occasions où cette princesse si sauvage devenait tout à coup affable, gracieuse, et montrait la bonté la plus communicative; c'était lorsqu'il faisait de l'orage: elle en avait peur, et tel était son effroi qu'alors elle s'approchait des personnes les moins considérables; elle leur faisait mille questions obligeantes; voyait-elle un éclair, elle leur serrait la main; pour un coup de tonnerre, elle les eût embrassées; mais le beau temps revenu, la princesse reprenait sa raideur, son silence, son air farouche, passait devant tout le monde sans faire attention à personne, jusqu'à ce qu'un nouvel orage vînt lui ramener sa peur et son affabilité.

Madame Victoire, bonne, douce, affable, vivait avec la plus aimable simplicité dans une société qui la chérissait: elle était adorée de sa maison. Sans quitter Versailles, sans faire le sacrifice de sa moelleuse bergère, elle remplissait avec exactitude les devoirs de la religion, donnait aux pauvres tout ce qu'elle possédait, observait rigoureusement les jeûnes et le carême. Il est vrai qu'on reprochait à la table de Mesdames d'avoir acquis pour le maigre une renommée que portaient au loin les parasites assidus à la table de leur maître d'hôtel. Madame Victoire n'était point insensible à la bonne chère, mais elle avait les scrupules les plus religieux sur les plats qu'elle pouvait manger en temps de pénitence. Je la vis un jour très tourmentée de ses doutes sur un oiseau d'eau qu'on lui servait souvent pendant le carême. Il s'agissait de décider irrévocablement si cet oiseau était maigre ou gras. Elle consulta un évêque qui se trouvait à son dîner: le prélat prit aussitôt le son de voix positif, l'attitude grave d'un juge en dernier ressort. Il répondit à la princesse qu'il avait été décidé qu'en un semblable doute, après avoir fait cuire l'oiseau, il fallait le piquer sur un plat d'argent très froid; que si le jus de l'animal se figeait dans l'espace d'un quart d'heure, l'animal était réputé gras; que si le jus restait en huile, on pouvait le manger en tout temps sans inquiétude. Madame Victoire fit aussitôt faire l'épreuve, le jus ne figea point; ce fut une joie pour la princesse, qui aimait beaucoup cette espèce de gibier. Le maigre, qui occupait tant Madame Victoire, l'incommodait; aussi attendait-elle avec impatience le coup de minuit du samedi saint; on lui servait aussitôt une bonne volaille au riz, et plusieurs autres mets succulents. Elle avouait avec une si aimable franchise son goût pour la bonne chère et pour les commodités de la vie qu'il aurait fallu être aussi sévère en principes qu'insensible aux excellentes qualités de cette princesse pour lui en faire un crime.

Madame Adélaïde avait plus d'esprit que Madame Victoire, mais elle manquait absolument de cette bonté qui, seule, fait aimer les grands: des manières brusques, une voix dure, une prononciation brève, la rendaient plus qu'imposante. Elle portait très loin l'idée des prérogatives du rang...

[51] Nouvelle édition, collection Ollendorff.

Mme VIGÉE-LEBRUN

(1752-1842)

Née à Paris. Quoiqu'elle fût plus célèbre comme peintre que comme littérateur, elle a laissé trois volumes de _Souvenirs_ (1835 à 1837) qui pourront bien, maintenant qu'ils sont tombés dans le domaine public (elle est morte depuis cinquante ans), sortir de l'oubli et prendre leur place à côté de beaucoup de mémoires qui ne les valent pas. Si elle a peint six cent soixante-deux portraits, et seulement quinze tableaux, auxquels on peut reprocher un manque de virilité, il y a dans ses peintures tant de délicatesse et de grâce, un si exquis sentiment féminin, qu'elles concordent absolument avec les poésies de Mme Desbordes-Valmore de la même époque.

D'une réputation intacte, elle reçut dans son salon toutes les célébrités du XVIIIe et du XIXe siècle, successivement: Diderot, d'Alembert, Marmontel, La Harpe, comte de Vaudreuil, prince de Ligne, marquise de Ruze, comtesse de Ségur. Mais la société qu'elle recherchait le plus, était celle des artistes. David était le plus fidèle commensal de la maison. Elle mourut à quatre-vingt-dix ans, après avoir, comme la plupart des peintres qui vivent vieux, peint d'une main ferme après quatre-vingt ans: «elle était restée attrayante, sa beauté avait vieilli, mais n'avait pas dégénéré en laideur», nous dit Mme Ancelot.

Mme SAINT-HYACINTHE DE CHARRIÈRE

(AGNÈS-ISABELLE, BARONNE DE TUYLL DE SEROOSKERKEN DE PENTHAZ)

(1753-1805)

D'origine hollandaise, elle a écrit, sous le pseudonyme de l'_abbé de la Tour_, des poésies, des pièces de théâtre, des romans, dont _Callixte_, les _Lettres de Lausanne_ (1786). Herder, dont la correspondance avec Mme de Charrière a été conservée, a traduit plusieurs de ses œuvres en langue allemande. Le portrait qu'elle a écrit d'elle-même est fin, enlevé, et mérite d'être cité. Elle a composé aussi de jolies fables.

PORTRAIT DE L'AUTEUR PEINT PAR ELLE-MÊME

Compatissante par tempérament, libérale et généreuse par penchant, Zélinde n'est bonne que par principe. Quand elle est douce et facile, sachez-lui-en gré: c'est un effort. Quand elle est longtemps civile et polie avec des gens dont elle ne se soucie pas, redoublez d'estime: c'est un martyre. Elle a eu de la vanité, mais la connaissance et le mépris des hommes l'ont corrigée. Cependant cette vanité va encore trop loin au gré de Zélinde même; elle pense que la gloire n'est rien au prix du bonheur, mais elle ferait encore bien des pas pour la gloire.

Quand est-ce que les lumières de l'esprit commanderont aux penchants du cœur? Alors elle cessera d'être coquette. Triste contradiction! Zélinde, qui ne voudrait pas sans raison frapper un chien, écraser le plus vil insecte, voudrait peut-être dans de certains moments rendre un homme malheureux, et cela pour s'amuser, pour se procurer une espèce de gloire, qui même ne flatte pas sa raison et ne touche qu'un instant sa vanité! Mais le prestige est court; l'apparence du succès la fait revenir à elle-même. Elle n'a pas plutôt reconnu son intention qu'elle la méprise, l'abhorre, et veut y renoncer à jamais.

Vous me demanderez peut-être si elle est belle, ou jolie, ou passable. Je ne sais. C'est selon qu'on l'aime ou qu'elle veut se faire aimer. Elle a le teint éclatant, la taille belle; elle le sait, et s'en pare un peu trop au gré de la modestie. Elle n'a pas la main blanche; elle le sait aussi, et en badine; mais elle voudrait bien n'avoir pas sujet d'en badiner. Tendre à l'excès, et non moins délicate, elle ne peut être heureuse par l'amour ni sans amour. L'amitié eut-elle jamais un temple plus saint, plus digne d'elle, que le cœur de Zélinde? Se voyant trop sensible pour être heureuse, elle a presque cessé de prétendre au bonheur. Elle s'attache à la vertu; elle fuit les repentirs, et cherche les amusements. Les plaisirs sont rares pour elle, mais ils sont vifs. Elle les saisit et les goûte avec ardeur.

Connaissant la vanité des projets et l'incertitude de l'avenir, elle veut surtout rendre heureux le moment qui s'écoule. L'imagination de Zélinde sait être riante, même quand son cœur est affligé. Des sensations trop vives et trop fortes pour sa machine, une activité excessive qui manque d'objets satisfaisants, voilà la source de tous ses maux. Avec des organes moins sensibles, Zélinde eût eu l'âme d'un grand homme. Avec moins d'esprit et de raison, elle n'eût été qu'une femme faible.

LE BARBET

FABLE

Un vieux barbet, cher à son maître, Chien caressant et dévoué, S'il se voyait quelquefois rabroué, Se consolait, tout prêt à reconnaître Que c'était là le droit du jeu. Chacun de bile a quelque peu, Et qui reçoit tous les jours des caresses Peut bien parfois supporter des rudesses: De l'amitié les hauts et bas Valent mieux que l'indifférence. Décidément, moi je le pense, Et le barbet aussi. Mais ne voilà-t-il pas Qu'un jour son maître fait l'emplette D'un petit chien (bichon, levrette, L'un ou l'autre, il importe peu); Son allure est vive et brillante, Son poil luisant, son œil de feu, Et sa manière en tout charmante: Car, sans compter que pour l'esprit Il est de race précieuse, Dans l'école la plus fameuse Pour les tours on l'avait instruit. Le maître à l'excès s'en engoue, Et sans merci le flatte et loue En présence du vieux barbet, Lequel, d'abord tout stupéfait, Baisse l'oreille, fait la moue, Puis, de l'humble rôle qu'il joue, Se dégoûte enfin tout à fait.

[Illustration]

PENSÉES

--Quand une femme a de la capacité, il faut la reconnaître et en tirer parti. Plus exacte que la plupart des hommes dans les choses de détail, elle fait mieux qu'eux ce qu'elle sait aussi bien. Les circonstances, faisant connaître les femmes, les mettent enfin à leur place, au lieu que les hommes sont destinés, avant d'être connus, puis nommés, à des places pour lesquelles bien souvent ils ne valent rien.

--Après un demi-quart d'heure de conversation on doit savoir à quoi s'en tenir, pour la vie, sur quelqu'un, quant à sa capacité d'entendement. Pourquoi donc vouloir encore essayer de lui faire entendre ce qu'il ne peut entendre?--Il y a cependant un avantage à la sottise pour celui qui vit avec des sots: il s'entretient dans l'habitude de parler raison, ce qui entretient celle de penser raison.

Mlle DE KÉRALIO

(DAME ROBERT, LOUISE-FÉLICITÉ GUÉNÉMENT)

(1758-1821)

Encore une laborieuse oubliée; ses nombreux travaux littéraires n'ont guère laissé de trace qu'à la Bibliothèque nationale, où l'un d'eux surtout est souvent consulté; c'est de cette façon que je l'ai découverte. Une petite ligne en note au bas d'une page indiquait qu'on avait trouvé le renseignement cité dans la _Collection des meilleurs ouvrages composés par des dames_, par Mlle de Kéralio.

Je demandai cet ouvrage, on ne m'apporta pas moins de quatorze volumes. Elle a fait en grand, en beaucoup trop grand, ce que nous faisons ici en très petit. Outre une volumineuse étude sur le langage, entraînant l'auteur dans une véritable histoire des Gaules, elle a publié les œuvres _au complet_ de toutes les femmes-écrivains jusqu'au XVIIIe siècle, les rééditant d'après les manuscrits et les premières éditions. Évidemment, c'est d'une grande ressource; seulement, le style de Mlle de Kéralio est diffus, verbeux. L'absence de tables de matières et d'index rend les recherches très fastidieuses.

Ensuite, elle n'a pas respecté l'orthographe des différentes époques, ce qui enlève en grande partie l'intérêt historique. Cet ouvrage a été édité par l'auteur même, par livraisons.

Il devait avoir quarante volumes, quatorze seulement ont paru. Il est curieux de connaître comment les auteurs s'y prenaient à cette époque pour s'éditer. Les conditions sont ainsi énoncées à la première page du tome Ier (1785-87):

«Le prix de cet ouvrage sera de quatre livres dix sols le volume, en tout cent cinquante-neuf livres. Il paraîtra chaque mois deux volumes; on paye six livres en souscrivant, et sept livres dix sols en retirant les premiers volumes.--En vente au domicile de l'auteur, 17, rue de Grammont.»

Son père était un littérateur non sans mérite; elle avait trente-trois ans quand elle se maria avec M. Robert.

Mme Roland l'a dépeinte dans ses _Mémoires_ comme une femme adroite, spirituelle et fière. Parmi les nombreux ouvrages qu'elle a laissés, il faut encore citer, outre celui dont nous venons de parler: _Adélaïde_, édité à Neufchâtel, 1776; _Histoire d'Élisabeth, reine d'Angleterre_, 5 vol. (1786-89).

Elle est morte à Bruxelles.

PRÉFACE[52]

L'intention d'élever un monument à la gloire des femmes françaises distinguées dans la littérature m'a conduite à examiner l'état des lettres où j'ai remarqué le nom des femmes savantes.

Une femme jeune et belle, née au onzième siècle, temps où les gens du monde lisaient à peine et n'écrivaient point, où le savoir, enfermé dans les cloîtres et parmi les religieux qui, fidèles aux devoirs de leur état, l'employaient uniquement aux choses saintes, Héloïse, fut un de ces prodiges que la nature produit rarement, et l'ignorance de son siècle la rend certainement supérieure à ce qu'elle eût paru dans un siècle plus éclairé.

[52] Collection des ouvrages de femmes, par Mlle de Kéralio, 1785.

JOLIVEAU DE SEGRAIS

(MARIE-MADELEINE)

(1756-1830)

Née à Bar-sur-Aube, écrivit un poème: _Suzanne_, et un volume de _Fables_ daté de 1802; on cite de ce livre la fable de _l'Aigle et le Ver_, d'un style concis et ferme:

L'aigle disait au ver, sur un arbre attrapé: «Pour t'élever si haut, qu'as-tu fait?--J'ai rampé.»

Écouchard-Lebrun, dit Lebrun-Pindard, ayant écrit une épigramme: _le Moyen de parvenir_, où la même idée se retrouve, on ne sait lequel on doit accuser de plagiat. Il est préférable de n'accuser personne, tout le monde pouvant exploiter cette idée; afin que le lecteur puisse être juge, voici les vers de Lebrun:

Un chêne était, sur la cime hautaine Du mont Ida, roi des monts d'alentour; Un aigle était sur la cime du chêne, Près de l'Olympe il y tenait sa cour. A l'improviste apparaît, un beau jour, Maître escargot, fier d'être au milieu d'elle. Des courtisans l'œil ne se croit fidèle. L'un d'eux lui dit: «Me serais-je trompé! Insecte vil, toi qui jamais n'eus d'aile, Comment vins-tu jusqu'ici?--_J'ai rampé._»

Avouons que les deux vers de Mme de Segrais sont d'une éloquence plus concise et plus énergique.

Mme LEFRANÇAIS-LALLANDE

(1760-1832)

Une des rares femmes ayant écrit des livres scientifiques. Elle publia des tables pour trouver l'heure en mer, par la hauteur du soleil et des étoiles. Ces tables furent imprimées en 1791 par ordre de l'Assemblée nationale. La même année, elle faisait faire à Cassini sa première observation à l'observatoire du Collège de France. En 1799, elle publiait le catalogue de dix mille étoiles réduites et calculées.

DUFRÉNOY (ADÉLAÏDE-GILLETTE BILLET)

(1765-1825)

Naquit à Nantes et épousa à quinze ans un riche procureur au Châtelet. Elle connut néanmoins la plus terrible adversité, son mari ayant perdu sa fortune et étant devenu aveugle. Elle ne dut son salut qu'à la protection, presque à la charité de M. de Ségur, auquel elle s'adressa dans un jour de cruelle détresse; il lui fit obtenir une pension. Elle a écrit des ouvrages d'éducation et des poésies élégiaques; mais elle est surtout connue par une chanson que lui adressa Béranger, chanson dont voici le refrain:

Veille, ma lampe, veille encore, Je lis les vers de Dufrénoy.

Ses premiers vers furent publiés en 1806. En 1814, l'Académie lui décerna un prix pour les _Derniers moments de Bayard_, dont voici un extrait.

Renaissez dans mes chants, nobles mœurs de nos pères! Honneur, foi, loyauté, vertus héréditaires, Que dans les vieux châteaux l'aïeul en cheveux blancs Transmettait d'âge en âge à ses nobles enfants! Renaissez, jours fameux, religion! patrie! Et toi dont la mémoire est à jamais chérie, Bayard, toi dont le nom rappelle avec grandeur Tout ce qu'ont eu d'éclat ces siècles de l'honneur. Ta gloire ne meurt pas: le temps la renouvelle; Au sage comme au brave il t'offre pour modèle; Ton grand cœur au-dessus des caprices du sort Se montra tout entier dans les bras de la mort; J'apporte à ton cercueil l'hommage de la France! Déjà de Bonnivet l'orgueilleuse imprudence Fuyait loin de Milan, où toujours les Français Ont par de grands revers payé de grands succès; Bayard restait encore, et de sa renommée Seul pouvait protéger les débris de l'armée; Tout à coup, ô douleur! le tube meurtrier De ses traits foudroyants a frappé le guerrier: Atteint d'un coup mortel, sur l'arène sanglante Il tombe, tout son camp jette un cri d'épouvante; Mais lui, dans la mort même incapable d'effroi, Nomme en tombant son Dieu, sa patrie et son roi! «Je suis mort, cria-t-il, mais gardez votre place, L'ennemi jusqu'au bout ne me verra qu'en face.» Il dit; et le héros respirant à moitié, Sous un arbre voisin avec peine appuyé, De sa mourante main ressaisissant son glaive, Après un long effort quelque temps se relève, Du geste et du regard excite nos soldats; Et déchiré, couvert des ombres du trépas, Son front, que par degré la douleur décolore, Tourné vers l'ennemi l'épouvantait encore!

Sa vieillesse eût pu être calme, si elle n'eût été attaquée par les plus odieuses calomnies. On la discuta comme auteur de ses poésies, que l'on attribuait à M. de Fontanes; puis on la mit au nombre de prétendus agents politiques. Ce dernier coup causa sa mort. MM. de Ségur, de Pongerville et Tissot, protestèrent solennellement en sa faveur devant sa tombe.

Mme NECKER

(ALBERTINE-ADRIENNE DE SAUSSURE)

(1765-1841)

Parente de Mme de Staël par son mari, Jacques Necker, professeur à Genève, sa ville natale, où il mourut en 1825, elle était elle-même fille du célèbre géologue de Saussure. Elle écrivit des ouvrages pédagogiques. Son livre intitulé l'_Éducation progressive_, consistant en trois tomes in-octavo, n'est pas sans mérite, mais il est peu connu en France. En voici quelques pensées:

--On ne doit pas s'étonner si l'intelligence des femmes est précoce et si les progrès des hommes sont tardifs: on ne parle aux unes que du présent et aux autres que de l'avenir.

--Ce qui prouve en faveur des femmes, c'est qu'elles ont tout contre elles, et les lois et la force, et que cependant elles se laissent rarement dominer.

--Le sentiment qui nous est le plus naturel ne se déclare que lorsque l'objet fait pour l'exciter nous est présenté; autrement ce n'est qu'un désir vague, un besoin non satisfait. Mais dans cet état équivoque, un penchant qui n'a pas trouvé à s'appliquer donne pourtant quelques signes d'existence. Il tourmente d'un certain malaise celui qui l'éprouve, et nuit au développement harmonieux de ses facultés. L'âme qui n'exerce pas toutes ses forces subit un appauvrissement partiel, sans pouvoir se figurer ce qui lui manque. Un jeune cygne élevé loin de l'eau n'aurait pas l'idée distincte de l'eau, mais il languirait; tour à tour agité, inquiet, ou livré à l'abattement, sa tristesse, sa maigreur, la teinte jaune de son plumage, indiqueraient assez que sa destination n'est pas remplie. A l'aspect d'une mare infecte, il pourrait s'y précipiter, et ce noble oiseau nageant dans la vase ne paraîtrait qu'un être vil, rebut et honte de la création. Mais donnez-lui la source vive, que l'onde pure des grands fleuves vienne à restaurer sa vigueur, et vous verrez ce qu'est le cygne. En peu de jours, sa blancheur éclatante, la grâce, la majesté, la rapidité de ses mouvements, vous montreront quelle était sa nature, quel élément avait manqué à son développement. Telle est notre âme; elle peut vivre sans adorer Dieu, mais languissante et desséchée; elle peut donner le change à ses désirs et se plonger dans la superstition. C'est là ce qu'on voit sur les bords du Gange; mais sur ceux de la Tamise, mais sur les rives de l'Atlantique, où s'élève un monde nouveau, on apprend quel est l'essor que la religion donne à l'âme.

LA VÉRITÉ DU CARACTÈRE

Les paroles prennent chez chaque individu une valeur particulière dont on est averti par des indices très délicats, mais qui, dans leur ensemble, trompent rarement.

Cette valeur peut être très élevée.

Tel mot, prononcé par tel homme, répond de sa conduite à jamais: ce mot est _lui_; il saura le soutenir, quoi qu'il en coûte. Il empreint sa moindre expression du sceau de son âme auguste et produit une impression profonde en le prononçant.

En revanche, les protestations les plus fortes de tel autre homme ne comptent pas: ce sont des assignats démonétisés dont on ne regarde plus le chiffre.

Quand on voit des peuples entiers succomber sous le poids des mots attachés à la dépréciation du langage; quand on voit que, dans leur infortune, ils excitent à peine la pitié; que des êtres distingués par les dons les plus brillants, les plus propres à émouvoir l'imagination des autres hommes, dans l'impossibilité de produire de l'impression, tombent dans le découragement ou sont réduits à recourir à une exagération ridicule, symptôme et effet désastreux qui affligent leur nation; quand, au contraire, on voit combien des paroles rares et mesurées peuvent imposer de respect chez d'autres peuples, comment ne pas mettre le plus grand soin, dans l'éducation publique et particulière, à relever le prix du signe représentatif de la pensée!

Mme DE SOUZA

(1761-1836)

Adélaïde Filleul, veuve en premières noces du comte de Flahaut, mort sur l'échafaud en 1793, née à Paris, écrivit pendant son exil des romans qui furent accueillis avec grande faveur, comme présentant des fines observations sur l'usage du monde, la conversation d'une société distinguée.

_Adèle de Senange_ fut son premier début, suivirent _Émilie et Alphonse_, _Charles et Marie_, _Eugène et Mathilde_, _la Duchesse de Guise_; _Eugène de Rothelin_ roule sur l'habitude alors de sacrifier les enfants à l'avenir de la famille; ainsi parle le héros:

Le fils aîné de M. d'Estouteville devait hériter de toute sa fortune; le second, déjà chevalier de Malte, avait prononcé ses vœux; Mlle d'Estouteville était chanoinesse et devait être nommée abbesse de Remiremont, le premier de tous les chapitres nobles.

Lorsque je fus présenté à Mme d'Estouteville, sa fille était avec elle. Sophie, grande, belle, avait cet air digne et noble qui semble annoncer toutes les vertus; mais, à dix-huit ans, elle avait à peine jeté un regard sur le monde et elle se croyait le droit de comparer, de juger, d'avoir une opinion.

Près d'elle était Mlle d'Estaing; je la savais sans fortune; on la disait malheureuse chez son oncle. En la voyant, je me rappelai les conseils de mon père; ils me poursuivaient malgré moi, et tous les mouvements d'Amélie attiraient mon attention. Elle avait une douceur et une grâce particulières; sa figure, extrêmement blanche, mais un peu pâle, offrait quelque chose de si pur, de si transparent, que la moindre agitation la colorait.--Je ne doutais pas qu'Amélie fût la femme que mon père aurait préférée; mais je me demandais si elle ne m'avait pas paru trop séduisante. Sa timidité me rassura, un sentiment secret me disait que ces yeux n'auraient jamais de colère; que cette voix ne s'élèverait jamais jusqu'à la plainte.....

BARONNE DE KRÜDENER

(NÉE JULIENNE VIETINGHOFF)

(1766-1824)

Quoique la baronne de Krüdener soit née à Riga, nous croyons devoir lui donner une place dans notre Anthologie parce qu'elle écrivit surtout dans notre langue française, qu'elle parlait dès l'âge de quatre ans. Elle habita presque constamment la France depuis son enfance. En 1790, elle épousa le baron de Krüdener, diplomate, dont elle se sépara à l'amiable quelques années après en avoir eu deux enfants. Elle prit rang à Paris parmi les beautés du premier Empire, et alors que la capitale était livrée avec frénésie à toutes les ivresses des plaisirs et des fêtes.

Si elle plaisait surtout par l'aérienne légèreté de sa taille et de sa danse, elle avait aussi dans son caractère cette idéalité des peuples du Nord. La chronique prétend qu'elle ne résista pas toujours aux entraînements des passions qu'elle inspirait. Comme elle ne l'a jamais avoué, et qu'il est bon de ne pas s'en rapporter aveuglément sur ce point aux racontars des hommes qui n'aiment pas à laisser croire qu'on a su leur résister, ne décidons rien là-dessus. Il suffit que dans ses écrits elle sache mettre la vertu au-dessus de la passion pour que nous devions nous déclarer satisfait. Elle se plaisait à se sentir aimée, c'est là un sentiment féminin qu'on ne peut incriminer. Un jeune homme mourut soi-disant d'amour pour elle, et elle s'en fit gloire un peu trop haut. De cette aventure elle tira son célèbre roman de _Valérie_, qui, d'après les critiques les plus difficiles, est le seul roman épistolaire qui ne soit pas ennuyeux à lire. Comme dans les romans de Mlle de Scudéry, de Mme de La Fayette et autres du temps, l'amour y reste noble et pur; une jeune fille peut le lire; aujourd'hui, l'homme qui agirait comme Gustave serait bafoué. Elle écrivit ce roman à l'époque de ses relations d'amitié avec Benjamin Constant, qui le lui corrigea, assure-t-on. Elle approchait alors de la cinquantaine et conservait néanmoins sa beauté et ses adorateurs. Belle encore, et n'ayant pas renoncé à plaire, entrevoyant cependant l'heure où elle plaira moins, elle songe à quelque chose de meilleur et se jette dans le mysticisme, cherchant à fonder une sorte de culte. La séduisante Livonienne entraîne après elle des milliers d'hommes et de femmes, et se dévoue aux malheureux. En dehors du roman de _Valérie_ et des _Pensées d'une dame_, il n'y a rien d'elle de très marquant.

LETTRE DE GUSTAVE A UN AMI

(_Valérie._)

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mais il me reste à te détailler ce qui suivit cette première partie de la fête. A peine fûmes-nous dix minutes dans cette salle, les uns assis au milieu des fleurs, les autres parlant à voix basse, tous paraissant aimer cette scène tranquille qui semblait offrir à chacun quelques souvenirs agréables, que la toile du fond se leva: une gaze d'argent occupait toute la place du haut en bas; elle imitait parfaitement une glace. La lune disparut, et on vit à travers la gaze une chambre très simplement meublée, assez éclairée pour qu'on ne perdît rien, et une douzaine de jeunes filles assises auprès de leurs jouets, ou le fuseau à la main, travaillant toutes. Leur costume était celui des paysannes de notre pays: des corsets d'un drap bleu foncé, un fichu d'une toile fine et blanche, qui, se roulant comme un bandeau, enveloppait pittoresquement leur tête et descendait sur leurs épaules avec des nattes de cheveux qui tombaient presque à terre. Ce tableau était charmant. Une des jeunes filles paraissait se détacher de ses compagnes; elle était plus jeune, plus svelte, ses bras étaient plus délicats; les autres semblaient être faites pour l'entourer. Elle filait aussi, mais elle était placée de manière à ce qu'on ne vît pas ses traits. A moitié cachée par son attitude et par sa coiffure, elle était vêtue comme les autres et paraissait pourtant plus distinguée. Valérie se reconnut dans cette scène naïve de sa jeunesse, où elle s'était plu, comme elle le faisait souvent, à travailler au milieu de plusieurs jeunes filles qu'on élevait chez ses parents, qui, riches et bienfaisants, recueillaient des enfants pauvres, les élevaient et les dotaient ensuite. Elle comprit que j'avais voulu lui retracer le jour où le comte la vit pour la première fois et la surprit au milieu de cette scène aimable et naïve. Dès lors, charmé de sa candeur et de ses grâces, il l'aima tendrement.

Mais revenons à ce miroir magique qui ramenait Valérie au passé. Des jeunes filles, élevées dans le Conservatoire des Mendicanti, formaient un groupe, costumées comme nos paysannes suédoises; elles chantaient mieux qu'elles, et, au lieu de leurs romances, nous entendîmes des couplets composés pour la comtesse, accompagnés par Frédéric et Ponto, placés de manière à ne pas être aperçus. Les voix ravissantes des Mendicanti, le talent de ces artistes fameux, la sensibilité de Valérie, contagieuse pour les autres, tout fit de ce moment un moment délicieux, et les Italiens, habitués à exprimer fortement ce qu'ils sentent, mêlèrent leurs acclamations à la joie douce que me faisait ressentir le bonheur de Valérie.

Le bal commença dans une des salles attenantes; tout le monde s'y précipita. La toile étant tombée, on vit reparaître le clair de lune. Valérie resta avec son mari; tous deux parlèrent avec tendresse du souvenir que cette fête leur retraçait. Le comte me dit les choses du monde les plus aimables; sa femme, en me tendant la main, s'écria:

«Bon Gustave! jamais je n'oublierai cette charmante soirée, ni la salle des souvenirs.»

Elle rentra ensuite avec le comte dans le bal. Je sortis pour respirer le grand air et m'abandonner pendant quelques instants à mes rêveries. En rentrant, je cherchais des yeux la comtesse au milieu de la foule, et, ne la trouvant pas, je me doutais qu'elle avait cherché la solitude dans la salle des souvenirs. Je la trouvai effectivement dans l'embrasure d'une fenêtre: je m'approchai avec timidité; elle me dit de m'asseoir à côté d'elle. Je vis qu'elle avait pleuré; elle avait encore les larmes aux yeux, et je crus qu'elle s'était rappelé la petite discussion du matin. Je savais combien les impressions qu'elle recevait étaient profondes, et je lui dis:

«Quoi! Madame, vous avez de la tristesse, aujourd'hui que nous désirons surtout vous voir contente?

--Non, me dit-elle, les larmes que j'ai versées ne sont point amères: je me suis retracé cet âge que vous avez su me rappeler si délicieusement; j'ai pensé à ma mère, à mes sœurs, à ce jour heureux qui commença l'attachement du comte pour moi; je me suis attendrie sur cette époque si chère; mais j'aime aussi l'Italie, je l'aime beaucoup», dit-elle.

Je tenais toujours sa main, et mes yeux étaient fixement attachés sur cette main qui, deux ans auparavant, était libre; je touchais cet anneau qui me séparait d'elle à jamais, et qui faisait battre mon cœur de terreur et d'effroi; mes yeux s'y fixaient avec stupeur.

«Quoi! me disais-je, j'aurais pu prétendre aussi à elle! Je vivais aussi dans le même pays, la même province; mon nom, mon âge, ma fortune, tout me rapprochait d'elle; qu'est-ce qui m'a empêché de deviner cet immense bonheur?»

Mon cœur se serrait, et quelques larmes, douloureuses comme mes pensées, tombaient sur sa main.

«Qu'avez-vous, Gustave? dites-moi ce qui vous tourmente.»

Elle voulait retirer sa main; mais sa voix était si touchante, j'osai la retenir. Je voulais lui dire... que sais-je? Mais je sentis cet anneau, mon supplice et mon juge; je sentis ma langue se glacer. Je quittai la main de Valérie et je soupirai profondément.

«Pourquoi, me dit-elle, pourquoi toujours cette tristesse? Je suis sûre que vous pensez à cette femme. Je sens bien que son image est venue vous troubler aujourd'hui plus que jamais; toute cette soirée vous a ramené en Suède.

--Oui, dis-je en respirant péniblement.

--Elle a donc bien des charmes, me dit-elle, puisque rien ne peut vous distraire d'elle?

--Ah! elle a tout, tout ce qui fait les fortes passions: la grâce, la timidité, la décence, avec une de ces âmes passionnées pour le bien qui aiment parce qu'elles vivent, et qui ne vivent que pour la vertu; enfin, par le plus charmant des contrastes, elle a tout ce qui annonce la faiblesse et la dépendance, tout ce qui réclame l'appui; son corps délicat est une fleur que le plus léger souffle fait incliner, et son âme forte et courageuse braverait la mort pour la vertu et pour l'amour.»

Je prononçai ce dernier mot en tremblant, épuisé par la chaleur avec laquelle j'avais parlé, ne sachant moi-même jusqu'où m'avait conduit mon enthousiasme. Je tremblais qu'elle ne m'eût deviné, et j'appuyais ma tête contre un des carreaux de la fenêtre, attendant avec anxiété le premier son de sa voix.

«Sait-elle que vous l'aimez? me dit Valérie avec une ingénuité qu'elle n'aurait pu feindre.

--Oh! non, non! m'écriai-je, j'espère bien que non; elle ne me pardonnerait pas.

--Ne le lui dites jamais, dit-elle; il doit être affreux de faire naître une passion qui rend si malheureux. Si jamais je pouvais en inspirer une semblable, je serais inconsolable; mais je ne le crains pas, et cela me console de ne pas être belle.»

Je m'étais remis de mon trouble.

«Croyez-vous, Madame, que ce soit la beauté seule qui soit si dangereuse? Regardez milady Erwin, la marquise de Ponti: je ne crois pas qu'un statuaire puisse imaginer de plus beaux modèles; cependant on vous disait encore hier que jamais elles n'avaient excité un sentiment vif ou durable. Non, poursuivis-je, la beauté n'est vraiment irrésistible qu'en nous expliquant quelque chose de moins passager qu'elle, qu'en nous faisant rêver à ce qui fait le charme de la vie au delà du moment fugitif où nous sommes séduits par elle; il faut que l'âme la retrouve quand les sens l'ont assez aperçue. L'âme ne se lasse jamais: plus elle admire, et plus elle s'exalte; et c'est quand on sait l'émouvoir fortement qu'il ne faut que de la grâce pour créer la plus forte passion. Un regard, quelques sons d'une voix susceptible d'inflexions séduisantes, contiennent alors tout ce qui fait délirer. La grâce surtout, cette magie par excellence, renouvelle tous les enchantements... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

COMTESSE SAINT-SIMON DE BAWR

(1776-1861)

Mariée en premières noces au philosophe Saint-Simon, elle a écrit des romans et comédies dont _la Suite d'un bal masqué_, 1813.

DUCHESSE DE DURAS

(CLAIRE LECHAT KERSAINT)

(1779-1828)

Née à Brest, a écrit deux ouvrages, _Ourika_ et _Édouard_, 1825. Ce dernier, un chef-d'œuvre de l'époque, a obtenu un grand succès.

En 1826, Latouche lança sous le nom de Mme de Duras un conte scandaleux, qui lui fit beaucoup de tort.

MME MALLÈS, NÉE DE BEAULIEU

Née à Nontron. Parmi grand nombre d'ouvrages pour la jeunesse, à citer _le Robinson de douze ans_.

BARONNE QUINAUD DE MÉRÉ

(1751-1829)

Née à Paris. Auteur de trois cent quinze volumes, dont, hélas! aucun, paraît-il, n'a mérité de passer à la postérité.

PRINCESSE DE SALM-DYCH

(CONSTANCE-MARIE DE THÉIS)

(1767-1845)

Femme de lettres, née à Nantes. Elle a laissé des _Poésies_ et de nombreux écrits, ainsi que des _Mémoires_ sur sa vie.--Œuvres, 4 vol. 1842.

PRIE ET TRAVAILLE

«Prie et travaille» est la devise heureuse D'un noble cœur, d'un esprit éclairé: C'est d'une vie et pure et généreuse L'art, le devoir et le bonheur sacré.

«Prie et travaille» était, dans le village, Ce que disaient nos guerriers valeureux. Ils priaient même au milieu du carnage, Et pour l'honneur ils en travaillaient mieux.

«Prie et travaille» est ce que l'on répète Au malheureux qui réclame un peu d'or: Et ce conseil que souvent il rejette, S'il le suivait, lui vaudrait un trésor.

«Prie et travaille» est le refrain du sage; Faibles mortels, récitez-le tout bas: Ceux dont l'erreur fut l'éternel partage Ne priaient guère et ne travaillaient pas.

Prie et travaille, ô toi que peut surprendre, Loin d'un époux, le monde, le plaisir; Par la prière occupe un cœur trop tendre, Par le travail un dangereux loisir.

Prie et travaille en tes sombres retraites, Beauté qu'à Dieu l'on veut sacrifier: Crains, en priant, les biens que tu regrettes, En travaillant cherche à les oublier.

Prie et travaille, homme vain, femme altière, Riche qu'entoure un pompeux attirail. Que reste-t-il à notre heure dernière, Hors la prière et les fruits du travail?

Prie et travaille, ou redoute le blâme; Avec raison, enfin, on le redit: Car la prière est le charme de l'âme, Et le travail, le repos de l'esprit.

On doit à M. de Pongerville une bonne édition des _Pensées_ de la princesse de Salm. En voici trois qui nous semblent charmantes:

PENSÉES DÉTACHÉES

--Nous aimons la morale quand nous sommes vieux, parce qu'elle nous fait un mérite d'une foule de privations qui nous sont devenues une nécessité.

--Il est des chagrins profonds qui semblent rester en réserve dans l'âme, où on les retrouve toujours lorsqu'on est disposé à s'affliger.

--La conversation des femmes, dans la société, ressemble à ce duvet dont on se sert pour emballer les porcelaines: ce n'est rien, et sans lui tout se brise.

MARQUISE DE LESCURE

(MARIE-LOUISE-VICTOIRE DE DONNISSAN)

(En secondes noces MARQUISE DE LA ROCHEJAQUELEIN)

(1772-1857)

Célèbre femme politique. D'un caractère viril, elle voulut partager tous les périls de la guerre de Vendée, dont ses deux maris furent les héros. Ses _Mémoires_, où elle raconte toutes les péripéties de son existence aventureuse, eurent un grand succès et furent traduits dans toutes les langues de l'Europe. On les réimprime encore aujourd'hui. La rédaction en est due à la participation de M. de Barard.

Mme COTTIN (MARIE RUSTAUD)

(1773-1807)

Est une des plus sympathiques femmes littéraires de la fin du XVIIIe siècle.

Toute jeune, Marie Rustaud quittait Torménio, sa ville natale, pour suivre son mari, un riche banquier, M. Cottin, et laissait derrière elle de nombreux regrets pour sa modestie, sa douceur, sa bienveillance, son inépuisable bonté. Dans le somptueux hôtel du riche banquier, elle ne se sent pas à l'aise au milieu d'un monde frivole: car ce qu'elle aime, c'est le foyer domestique, c'est le calme et le silence de son cabinet de travail, où elle peut secrètement laisser courir sa plume sur le papier au gré de son imagination. Elle avait vingt ans lorsque son mari mourut au moment de passer devant le tribunal révolutionnaire, et la laissa sans fortune. Elle se confina dans la retraite et demanda à sa plume non seulement de la faire vivre, mais surtout de lui permettre ses libéralités généreuses. Sa première œuvre, _Claire d'Albe_, qu'elle avait écrite riche et heureuse, fut vendue par elle au profit d'un ami, proscrit et fugitif, qui avait besoin d'un millier de francs pour quitter la France et assurer son sort.

Ce roman, qui avait été écrit en quinze jours sans une seule rature, obtint un si grand succès qu'elle se décida à publier successivement: _Amélie de Mansfield_, _Mathilde_, _Malvina_ et _Élisabeth_. Dans tous ses romans, ses héroïnes sont posées sur un piédestal de vertu et de résignation; et quoique protestante, elle les a fait toutes catholiques.

Réservée, modeste dans le monde, ce n'est qu'à son corps défendant que son éditeur livra son nom à la publicité. Elle est de ces rares femmes de lettres qui n'ont jamais donné prise à aucun blâme.

De même que Mme de Sévigné, elle ne savait pas l'orthographe; mais on n'était pas aussi difficile qu'aujourd'hui, la concurrence étant bien moins grande. Ses ouvrages ont passé de mode, et elle est bien moins connue de notre génération que Mme de La Fayette.

«Dépourvue de beauté, nous dit lady Morgan, n'ayant aucune de ces grâces qui en tiennent lieu, elle inspira néanmoins deux passions fatales: un jeune parent sa tua d'un coup de pistolet dans son jardin et son rival sexagénaire s'empoisonna.»

Nous donnons un extrait descriptif d'un de ses romans, et une lettre intime à un de ses amis qui dépeint bien sa belle âme.

ÉLISABETH, OU LES EXILÉS DE SIBÉRIE

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . La ville de Tobolsk, capitale de la Sibérie, est située sur les rives de l'Irtish; au nord, elle est entourée d'immenses forêts qui s'étendent jusqu'à la mer Glaciale. Dans cet espace de onze cent verstes, on rencontre des montagnes arides, rocailleuses et couvertes de neiges éternelles; des plaines incultes, dépouillées, où, dans les jours les plus chauds de l'année, la terre ne dégèle pas à un pied; de tristes et larges fleuves dont les eaux glacées n'ont jamais arrosé une prairie, ni vu épanouir une fleur. En avançant davantage vers le pôle, les cèdres, les sapins, tous les grands arbres disparaissent; des broussailles de mélèzes rampants et de bouleaux nains deviennent le seul ornement de ces misérables contrées; enfin des marais chargés de mousse se montrent comme le dernier effort d'une nature expirante; après quoi, toute trace de végétation disparaît. Néanmoins, c'est là qu'au milieu des horreurs d'un éternel hiver la nature a encore des pompes magnifiques; c'est là que les aurores boréales sont fréquentes et majestueuses, et qu'embrassant l'horizon en forme d'arc très clair d'où partent des colonnes de lumière mobile, elles donnent à ces régions hyperborées des spectacles dont les merveilles sont inconnues aux peuples du Midi. Au sud de Tobolsk s'étend le cercle d'Ischim; des landes, parsemées de tombeaux et entrecoupées de lacs amers, le séparent des Kirguis, peuple nomade et idolâtre. A gauche, il est borné par l'Irtish, qui va se perdre, après de nombreux détours, sur les frontières de la Chine, et à droite par le Tobol. Les rives de ce fleuve sont nues et stériles; elles ne présentent à l'œil que des fragments de rocs brisés, entassés les uns sur les autres, et surmontés de quelques sapins; à leurs pieds, dans un angle du Tobol, on trouve le village domanial de Saimka; sa distance de Tobolsk est de plus de six cents verstes. Glacé jusqu'à la dernière limite du cercle, au milieu d'un pays désert, tout ce qui l'entoure est sombre comme son soleil et triste comme son climat.

Cependant le cercle d'Ischim est surnommé l'Italie de la Sibérie, parce qu'il y a quelques jours d'été et que l'hiver n'y dure que huit mois; mais il y est d'une rigueur extrême. Le vent du nord, qui souffle alors continuellement, arrive chargé des glaces des déserts arctiques, et en apporte un froid si pénétrant et si vif que, dès le mois de septembre, le Tobol charrie des glaces. Une neige épaisse tombe sur la terre, et ne la quitte plus qu'à la fin de mai...

LETTRE

_Nos esprits vous semblent marcher dans une direction si opposée que vous ne pouvez expliquer que par la fatalité l'amitié qui nous unit l'un à l'autre. Eh bien! que diriez-vous si je vous assurais que j'ai maintenant la conviction presque entière que nous serons un jour parfaitement d'accord et que nos esprits s'entendront comme nos cœurs s'entendent aujourd'hui? Soyez bien persuadé que je ne vous aimerais pas comme je le fais si nous ne devions pas finir ainsi. D'abord nous ne sommes pas dans une route si opposée que vous le dites, car mes idées religieuses vous occupent; vous les repoussez, il est vrai, mais vous y pensez, et c'est beaucoup. Elles font fermenter votre tête, elles agitent votre sang, elles vous irritent; cela vaut bien mieux que si vous n'y songiez pas. Si je vous voyais, à cet égard, dans l'indifférence où je vois certaines personnes, je n'aurais aucune espérance et je croirais votre cœur mort avant vous. Si les idées religieuses mettent en un tel mouvement toutes les facultés de votre âme, c'est parce qu'elle a l'instinct que la vérité n'est que là. Ne riez pas, je vous prie, et laissez-moi vous parler de votre âme, que j'aime parce qu'elle est bonne, excellente, pleine de chaleur et de noblesse. N'apercevez-vous pas combien elle combat contre votre esprit, comme elle se révolte fièrement contre ce qu'il veut lui persuader...? Je porte en moi-même un calme ravissant, une sérénité angélique. Je suis heureuse, je suis sûre de l'être toujours: car mon bonheur n'est pas dans les événements, il est en moi. J'ai appris non seulement à me résigner, mais à aimer les peines que Dieu m'envoie; elles ne sont que l'expiation de mes torts, et je bénis sa justice et sa bonté. Je ne m'enfoncerai jamais dans le chaos des sciences: ma piété n'a pas besoin de savoir, elle est toute dans mon cœur, elle est toute d'amour..._

BARONNE DE STAËL-HOLSTEIN

(ANNE-LOUISE-GERMAINE NECKER)

(1766-1817)

Mme de Staël est la femme littéraire la plus importante et la plus discutée de l'époque; à cheval sur les deux siècles, elle sert de transition entre l'école des Précieuses et l'hôtel de Rambouillet, où le joli et le gracieux s'alliaient à l'esprit.

Mme de Staël était laide, elle le savait; elle voulut faire oublier qu'elle était femme, en étant savante. Aussi trouva-t-elle beaucoup de détracteurs, sans chômer pour cela d'adorateurs[53]. Comme écrivain, elle eut une véritable influence sur la littérature, et on fait à son nom l'honneur de le placer partout entre celui de Jean-Jacques Rousseau et de Chateaubriand. Le milieu où elle vécut toute sa vie devait contribuer à former son goût et son style. Toute enfant, elle rencontrait dans le salon de son père Marmontel, Buffon, Grimm, Francklin, Hume, Raynal, etc. Invitée par le gouvernement impérial à se tenir à quarante lieues de Paris, elle fit ce fameux voyage en Allemagne qui la mit en contact avec les grands esprits germaniques de l'époque; à son retour, elle publia son ouvrage le plus important, _l'Allemagne_, qui fut saisi par le ministère, et la fit condamner à l'internement dans son château de Coppet, où il lui était interdit de recevoir même ses meilleurs amis. Heureusement pour elle, l'Empire ne dura pas longtemps, mais les événements désastreux qui mettaient fin à son exil ulcéraient en même temps son âme éminemment française.

Quand on parle de Mme de Staël au point de vue littéraire, on cite aussitôt _Corinne_. Certes, on ne peut nier à cet ouvrage un souffle puissant de grandeur et d'entraînement; l'improvisation de Corinne au Capitole est un morceau qu'il faut avoir lu. Il est bon aussi de lire _l'Allemagne_, ouvrage essentiellement révélateur de ce pays que nous n'avons jamais assez cherché à connaître.

Mais c'est dans ses ouvrages philosophiques qu'on peut juger de l'étendue de son jugement.

Voici les titres des principaux ouvrages dus à sa plume féconde, mais à peu près oubliés aujourd'hui: de 1786 à 1822, elle en a publiés dix-huit, parmi lesquels les _Lettres sur les écrits et caractères de J.-J. Rousseau_; _Sophie_, comédie, et _Jane Grey_, tragédie; _Recueil de morceaux détachés_, _Réflexion sur la paix intérieure et la paix extérieure_, _De l'influence des passions sur le bonheur des individus et des nations_, _De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales_, _Delphine_, _Corinne, ou l'Italie_; _l'Allemagne_, _Dix années d'exil_, etc.

INVOCATION DE CORINNE

Italie, empire du soleil! Italie, maîtresse du monde! Italie, berceau des lettres! je te salue. Combien de fois la race humaine te fut soumise, tributaire de tes armes, de tes beaux-arts et de ton ciel!

Un dieu quitta l'Olympe pour se réfugier en Ausonie; l'aspect de ce pays fit rêver les vertus de l'âge d'or, et l'homme y parut trop heureux pour l'y supposer coupable.

Rome conquit l'univers par son génie et fut reine par la liberté. Le caractère romain s'imprima sur le monde, et l'invasion des barbares, en détruisant l'Italie, obscurcit l'univers entier.

L'Italie reparut avec les divins trésors que les Grecs fugitifs rapportèrent dans son sein; le ciel lui révéla ses lois; l'audace de ses enfants découvrit un nouvel hémisphère; elle fut reine encore par le spectre de la pensée, mais ce spectre de lauriers ne fit que des ingrats.

L'Imagination lui rendit l'univers qu'elle avait perdu. Les peintres, les poètes, enfantèrent pour elle une terre, un Olympe, des enfers et des cieux; et le feu qui l'anime, mieux gardé par son génie que par le dieu des païens, ne trouva point dans l'Europe un Prométhée qui le ravît.

Pourquoi suis-je au Capitole? pourquoi mon humble front va-t-il recevoir la couronne que Pétrarque a portée et qui reste suspendue au cyprès funèbre du Tasse? pourquoi... si vous n'aimiez assez la gloire, ô mes concitoyens! pour récompenser son culte autant que ses succès!

Eh bien! si vous l'aimez, cette gloire qui choisit trop souvent ses victimes parmi les vainqueurs qu'elle a couronnés, pensez avec orgueil à ces siècles qui virent la renaissance des arts! Le Dante, l'Homère des temps modernes, poète sacré de nos mystères religieux, héros de la pensée, plongea son génie dans le Styx pour aborder à l'enfer, et son âme fut profonde comme les abîmes qu'il a décrits.

L'Italie, au temps de sa puissance, revit tout entière dans le Dante. Animé par l'esprit des républiques, guerrier aussi bien que poète, il souffle la flamme des actions parmi les morts, et ses ombres ont une vie plus forte que les vivants d'aujourd'hui.

Les souvenirs de la terre les poursuivent encore; leurs passions sans but s'acharnent à leur cœur; elles s'agitent sur le passé, qui leur semble encore moins irrévocable que leur éternel avenir.

On dirait que le Dante, banni de son pays, a transporté dans les régions imaginaires les peines qui le dévoraient. Ses ombres demandent sans cesse des nouvelles de l'existence, comme le poète lui-même s'informe de sa patrie, et l'enfer s'offre à lui sous les couleurs de l'exil.

Tout, à ses yeux, se revêt du costume de Florence. Les morts qu'il évoque semblent renaître aussi Toscans que lui; ce ne sont point les bornes de son esprit, c'est la force de son âme qui fait entrer l'univers dans le cercle de sa pensée.

Un enchaînement mystique de cercles et de sphères le conduit de l'enfer au purgatoire, au paradis; historien fidèle de sa vision, il inonde de clarté les régions les plus obscures, et le monde qu'il crée dans son triple poème est complet, animé, brillant comme une planète nouvelle aperçue dans le firmament.

A sa voix, tout sur la terre se change en poésie: les objets, les idées, les lois, les phénomènes semblent un nouvel Olympe, de nouvelles divinités; mais cette mythologie de l'imagination s'anéantit comme le paganisme à l'aspect du paradis, de cet océan de lumière étincelant de rayons d'étoiles, de vertus et d'amour.

Les magiques paroles de notre plus grand poète sont le prisme de l'univers; toutes ses merveilles s'y réfléchissent, s'y divisent, s'y recomposent! les sons imitent les couleurs, les couleurs se fondent en harmonie; la rime, sonore ou bizarre, rapide ou prolongée, est inspirée par cette divination poétique, beauté suprême de l'art, triomphe du génie, qui découvre dans la nature tous les secrets en relation avec le cœur de l'homme.

Le Dante espérait de son poème la fin de son exil: il comptait sur la renommée pour médiatrice; mais il mourut trop tôt pour recueillir les palmes de la patrie. Souvent la vie passagère de l'homme s'use dans les revers; et si la gloire triomphe, si l'on aborde enfin sur une plage plus heureuse, la tombe s'ouvre derrière le port, et le destin à mille formes annonce souvent la fin de la vie par le retour du bonheur!...

SUR L'ALLEMAGNE

Il serait intéressant de comparer les stances de Schiller sur la perte de la jeunesse, intitulées l'_Idéal_, avec celles de Voltaire:

Si vous voulez que j'aime encore, Rendez-moi l'âge des amours, etc.

On voit dans le poète français l'expression d'un regret aimable, dont l'amour et les joies de la vie sont l'objet; le poète allemand pleure la perte de l'enthousiasme et de l'innocente pureté des pensées du premier âge; et c'est par la poésie et la pensée qu'il se flatte d'embellir encore le déclin de ses ans. Il n'y a pas dans les stances de Schiller cette clarté facile et brillante que permet un genre d'esprit à la portée de tout le monde...

..... Nous fîmes une excursion sur l'un de ces lacs dans lesquels les beautés de la nature se réfléchissent, et qui semblent placés aux pieds des Alpes pour en multiplier les ravissants aspects. Un temps orageux nous dérobait la vue distincte des montagnes; mais, confondues avec les nuages, elles n'en étaient que plus redoutables. La tempête grossissait, et, bien qu'un sentiment de terreur s'emparât de mon âme, j'aimais cette foudre du ciel qui confond l'orgueil de l'homme. Nous nous reposâmes un moment dans une espèce de grotte avant de nous hasarder à traverser la partie du lac de Thun qui est entourée de rochers inabordables. C'est dans un lieu pareil que Guillaume Tell sut braver les abîmes et s'attacher à des écueils pour échapper à ses tyrans. Nous aperçûmes alors dans le lointain cette montagne qui porte le nom de la Vierge (_Jungfrau_); aucun voyageur n'a jamais pu gravir jusqu'à son sommet: elle est moins haute que le Mont-Blanc, et cependant elle inspire plus de respect, parce qu'on la sait inaccessible[54].

Nous arrivâmes à Unterseen, et le bruit de l'Aar, qui tombe en cascades autour de cette petite ville, disposait l'âme à des impressions rêveuses. Les étrangers, en grand nombre, étaient logés dans des maisons de paysans, fort propres, mais rustiques. Il était assez piquant de voir se promener dans la rue d'Unterseen de jeunes Parisiens tout à coup transportés dans les vallées de la Suisse; ils n'entendaient plus que le bruit des torrents, ils ne voyaient plus que des montagnes, et cherchaient si dans ces lieux solitaires ils pourraient s'ennuyer assez pour retourner avec plus de plaisir encore dans le monde.

Le soir qui précéda la fête, on alluma des feux sur les montagnes; c'est ainsi que jadis les libérateurs de la Suisse donnèrent le signal de leur sainte conspiration. Ces feux, placés sur les sommets, ressemblaient à la lune, lorsqu'elle se lève derrière les montagnes et qu'elle se montre à la fois ardente et paisible. On eût dit que des astres nouveaux venaient assister au plus touchant spectacle que notre monde puisse encore offrir. L'un de ces signaux enflammés semblait placé dans le ciel, d'où il éclairait les ruines du château d'Unspunnen, autrefois possédé par Berthold, le fondateur de Berne, en mémoire de qui se donnait la fête. Des ténèbres profondes environnaient ce point lumineux, et les montagnes, qui pendant la nuit ressemblent à de grands fantômes, apparaissaient comme l'ombre gigantesque des morts qu'on voulait célébrer.

Le jour de la fête, le temps était doux, mais nébuleux; il fallait que la nature répondît à l'attendrissement de tous les cœurs. L'enceinte choisie pour les jeux est entourée de collines parsemées d'arbres et des montagnes à perte de vue sont derrière ces collines. Tous les spectateurs, au nombre de près de six mille, s'assirent sur les hauteurs en pente, et les couleurs variées des habillements ressemblaient dans l'éloignement à des fleurs répandues sur la prairie. Jamais un aspect plus riant ne put annoncer une fête; mais quand les regards s'élevaient, des rochers suspendus semblaient, comme la destinée, menacer les humains au milieu de leurs plaisirs.

Lorsque la foule des spectateurs fut réunie, on entendit venir de loin la procession de la fête, procession solennelle en effet, puisqu'elle était consacrée au culte du passé. Une musique agréable l'accompagnait; les magistrats paraissaient à la tête des paysans; les jeunes paysannes étaient vêtues selon le costume ancien et pittoresque de chaque canton; les hallebardes et les bannières de chaque vallée étaient portées en avant de la marche par des hommes à cheveux blancs, habillés précisément comme on l'était il y a cinq siècles, lors de la conjuration de Grütli. Une émotion profonde s'emparait de l'âme en voyant ces drapeaux si pacifiques qui avaient pour gardiens des vieillards. Le vieux temps était représenté par ces hommes, âgés pour nous, mais si jeunes en présence des siècles! Je ne sais quel air de confiance, dans tous ces êtres faibles, touchait profondément, parce que cette confiance ne leur était inspirée que par la loyauté de leur âme. Les yeux se remplissaient de larmes au milieu de la fête, comme dans ces jours heureux et mélancoliques où l'on célèbre la convalescence de ce qu'on aime...

[53] La vue de cette femme célèbre remplit d'abord d'une excessive timidité. La figure de Mme de Staël a été fort discutée. Mais un superbe regard, un sourire doux, une expression habituelle de bienveillance, l'absence de toute affectation minutieuse et de toute réserve gênante, des mots flatteurs, des louanges un peu directes, mais qui semblent échapper à l'enthousiasme, une variété inépuisable de conversation, étonnent, attirent, et lui concilient presque tous ceux qui l'approchent. Je ne connais aucune femme et même aucun homme qui soit plus convaincu de son immense supériorité sur tout le monde, et qui fasse moins peser cette supériorité. (BENJAMIN CONSTANT.)

[54] La Jungfrau fut escaladée pour la première fois, en 1841, par les naturalistes suisses Agassiz, Desor, etc.

Mme GUIZOT, NÉE PAULINE DE MEULAN

(1773-1827)

Elle eut des débuts très intéressants. Douée d'un réel talent littéraire, arrivée à Paris ruinée, elle écrivait sous un pseudonyme, dans les _Débats_, des courriers pour venir en aide à sa mère, lorsqu'elle tomba dangereusement malade; ce fut pour elle un cruel souci que de penser qu'elle perdait son gagne-pain. Quel ne fut pas l'étonnement de ces dames quand elles apprirent que les courriers étaient arrivés régulièrement au journal, et qu'elles pouvaient émarger; un jeune et timide inconnu qui avait aperçu Pauline chez M. Suard, leur ami et protecteur, avait su les difficultés dans lesquelles elles se trouvaient, et avait eu l'heureuse inspiration d'imiter son style et de la remplacer. Elles tinrent à connaître leur bienfaiteur, qui n'était autre que M. Guizot, le futur ministre, alors débutant, et que Pauline de Meulan épousa en 1802; quoique plus âgée que son mari de quelques années, le mariage fut des plus heureux, les deux époux étant en concordance de sentiments et d'idées; elle n'en jouit malheureusement que quinze années, car elle mourut en 1817, âgée de quarante-trois ans.

Elle laissa nombre d'ouvrages dont: _Essais de littérature et de morale_, _les Enfants_, _l'Écolier, ou Raoul et Victor_, _l'Éducation domestique_, _Nouveaux contes_, _Idées de droit et de devoir_, _De l'anarchie et du pouvoir_, etc.

Ses livres pour les enfants sont excellents et ont tous eu de nombreuses éditions. Ses pensées philosophiques s'inspirent des idées les plus élevées.

DE L'INFLUENCE DES FEMMES DANS LA LITTÉRATURE

Pour connaître les mœurs d'un siècle, il faut consulter les ouvrages écrits par des femmes, presque toujours modelés uniformément sur une situation commune à toutes; les femmes sentent et pensent beaucoup moins d'après leur jugement personnel que d'après les habitudes que leur ont données la place qu'elles occupent dans la société et le rôle qu'elles sont appelées à y jouer. L'indépendance et l'originalité sont nécessairement rares chez des êtres dont l'existence est renfermée dans un cercle étroit et dont les intérêts sont semblables. Sauf les observations qu'elle aura pu faire sur elle-même, fécond et important sujet de réflexions, il y a toujours lieu de croire que ce que pense une femme est ce qui sera généralement reçu par les femmes de son temps, et de ce que les femmes pensent dans un temps quelconque on peut aisément inférer ce qu'elles y sont.

PENSÉES DÉTACHÉES

--Le courage d'un homme est de se soustraire au joug; celui d'une femme est de le supporter; y conformer sa volonté, c'est pour elle le seul moyen d'espérer cette liberté qui consiste à faire ce qu'on veut.

--L'énergie de l'âme s'endort dans les vagues rêveries de l'espérance; le travail actuel pèse à celui qui croit pouvoir se reposer sur l'avenir: mais que tout à coup la perspective du bonheur se ferme devant lui, il recueille toutes ses forces dans le moment présent et, appuyé sur son malheur, s'élance à de nouvelles destinées.

--La gloire est le superflu de l'honneur; et comme toute autre espèce de superflu, celui-là s'acquiert souvent aux dépens du nécessaire.

Sa nièce, MARGUERITE-ANDRÉE-ÉLISA DILSON, Mme GUIZOT (1804-1833), seconde femme du ministre, a écrit aussi quelques opuscules.

Elle écrivait, avant son mariage, à sa sœur, les lignes suivantes, contenant une appréciation que les oreilles féminines ne sont pas habituées à entendre:

_Il y a dans la raison des hommes quelque chose de supérieur qui dédommage de la soumission; leur volonté est calme, tandis que la nôtre s'agite sans cesse; une multitude de petits incidents qui nous contrarient vivement ne les atteignent même pas: aussi veulent-ils moins fréquemment, mais plus également et plus durablement que nous. Dans tous les ménages que je vois, j'observe cette différence, et je suis persuadée que beaucoup de femmes très distinguées ont dû à cette dispensation de la Providence leur bonheur avec des maris qui n'avaient pas autant d'esprit qu'elles, mais dont le caractère ferme et calme donnait l'appui et le repos dont elles avaient besoin;... on verra ce que des «femmes d'esprit comme nous» peuvent apprendre d'un homme médiocre._

_On dit que je suis très instruite, et je sais bien que je le suis plus que la plupart des femmes; eh bien, ma chère, je n'ai jamais causé un peu sérieusement avec un homme sans apercevoir combien il y avait de décousu dans mon instruction et de lacune dans mes connaissances. Il y a quelque chose de désultoire dans l'esprit et dans l'éducation des femmes; elles ne savent jamais rien à fond, ce qui fait que les hommes les battent aisément dans la discussion. Si on est vaincue par un mari qu'on aime, le mal n'est pas grand._

Élisa Dilson, _continue Mme de Witt, née Guizot_[55], n'a pas épousé un homme médiocre, et elle l'a beaucoup aidé pendant sa courte vie conjugale, le remplaçant souvent dans le travail de préparation des numéros de la _Revue française_, pour laquelle elle rédigeait des articles non signés, qui sont restés le témoignage durable d'une instruction solide et étendue, comme de l'esprit le plus délicat et de l'âme la plus élevée. Morte à vingt-neuf ans, elle a laissé dans la vie de celui qu'elle aimait un vide irréparable, et, grâce à ce fidèle souvenir, elle a tenu une grande place dans la vie de ses enfants, qui l'ont à peine entrevue.....

[55] Voir la notice sur Mme de Witt, née Guizot, et sur ses œuvres, dans la 3e partie, consacrée aux écrivains vivants.

Mme DE RÉMUSAT

(1780-1821)

Claire-Élisabeth-Jeanne Gravier de Vergennes, dame de palais de l'impératrice Joséphine, mère du comte Charles de Rémusat, a laissé des _Mémoires_ et des _Lettres_ excitant sans doute beaucoup plus la curiosité que son livre très remarquable: _Essai sur l'éducation des femmes_, publié par son fils après sa mort en 1824, et auquel l'Académie française décerna une médaille d'or. Il est bien regrettable qu'un tel livre soit presque inconnu aujourd'hui: toutes les mères ou éducatrices devraient le lire et le méditer.

ESSAI SUR L'ÉDUCATION DES FEMMES

Tous les biens sont si fugitifs qu'alors qu'on les tient il faut encore prévoir qu'ils doivent nous échapper.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Quelles ressources laissent-ils à un esprit léger et irréfléchi?

Le désœuvrement ajoute à toutes les douleurs comme à tous les vices.

L'enfance, si nous ne l'attristons pas, la jeunesse, si nous la laissons faire, sont des temps de jouissance et de bonheur. Il est facile, sans les déposséder de leur apanage naturel, de les munir de quelques idées sérieuses qui prépareront le repos et la dignité de ces derniers temps.--Que la jeune fille apprenne ou qu'elle aperçoive le plus tôt possible la faiblesse de l'enfance, les droits de la jeunesse, mais, en même temps, à quelle condition et dans quel but ces droits lui sont donnés. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mais pour obtenir qu'une pensée sérieuse puisse trouver place au milieu des émotions des premiers pas de la vie, il est essentiel qu'une mère indulgente et sincère, se rappelant ce qu'elle a senti et éprouvé, laisse un libre cours aux impressions naturelles à cet âge.

La mère éclairée représente, à l'égard de sa fille, l'une de ces divinités surveillantes que les anciens plaçaient auprès des mortels; c'est la sagesse, c'est la prudence, sous des traits plus doux et plus chers que ceux de Mentor. Elle doit seconder la conscience sans la remplacer; elle doit condescendre à la jeunesse pour en être écoutée; elle doit comprendre son naïf orgueil, son doux entraînement; c'est en sympathisant avec elle qu'on peut prétendre à la conduire. Quels moyens d'influence et de persuasion n'aura pas une mère qui, s'armant ainsi de la seule vérité, conversant des avantages et des droits du bel âge, enseignera en même temps à sa fille sa liberté et ses devoirs?

Je crois que l'on peut tirer pour la morale un grand parti de la beauté. La beauté est une puissance. Un beau visage attire les regards.

[Illustration]

Penser, combattre et vaincre, voilà la véritable vie, voilà la source de l'intérêt; hors de là, il n'y a que découragement et langueur.

Mme SWETCHINE

(1782-1857)

Sophie Soymonof, née sur les bords de la Neva, avait trente-quatre ans en 1816, quand elle vint s'installer à Paris, dans la haute société de la Restauration, et ouvrir un salon qui fut le plus recherché de l'époque.

L'ensemble de son extérieur n'attirait pas le regard, mais sa physionomie, son geste, son accent, étaient doués d'un attrait sympathique indéfinissable. Mariée à dix-sept ans à M. de Swetchine, qui en avait quarante-deux, ayant pour son mari un attachement plein de respect et une incessante sollicitude, elle ne fit jamais parler d'elle.

Les femmes, ordinairement peu accessibles à l'influence des autres femmes, étaient pleines de confiance envers Mme Swetchine. Les plus jeunes n'échappaient pas davantage à son empire. Ce qui peut faire naître l'hostilité entre les femmes n'existait pas en Mme Swetchine. Elle n'éveillait jamais un sentiment de rivalité, parce qu'on ne pouvait jamais surprendre en elle la tentation de se faire valoir aux dépens d'une autre ou d'éclipser qui que ce fût; son désintéressement obtenait grâce pour sa supériorité. Cette femme, qui, dès qu'elle pouvait jouir d'une heure de solitude, se livrait aux études les plus graves et, elle l'avouait quelquefois, se plongeait dans la métaphysique comme dans un bain, n'était plus que grâce et enjouement dès qu'une jeune femme était entrée dans son salon.

«Une malice souriante et tempérée par une charité sincère, voilà l'impression générale que laisse la lecture des _Airelles_ et des _Pensées_.»

«Il y a quelque chose de plus dans les écrits sur _la Résignation et la Vieillesse_: il y a une émotion qui parfois est d'autant plus active et pénétrante qu'elle se contient; on dirait que la vertu que Mme Swetchine a le plus assidûment cultivée en elle soit la résignation... Il serait difficile de choisir quelques citations qui puissent donner une idée nette du talent de Mme Swetchine. C'est un talent d'âme. Le charme de ses écrits est dans la justesse parfaite du ton, dans la sincérité de l'accent. Tout y repose l'esprit, rien n'y brille[56].

--Ne désirons d'esprit que ce qu'il en faut pour être parfaitement bon, et c'est en désirer beaucoup: car la bonté se compose, avant tout, de l'intelligence de tous les besoins hors de nous, et de tous les moyens d'y pourvoir qui sont en nous-mêmes.

--Écrire au crayon, c'est parler à voix basse.

--Ceux qui nous rendent heureux nous savent toujours gré de l'être; leur reconnaissance est le prix de leurs propres bienfaits.

--La politesse, chez une maîtresse de maison, consiste à alimenter la conversation et à ne s'en emparer jamais; elle a la garde de cette espèce de feu sacré, mais il faut que tout le monde puisse s'en approcher.

[56] M. Caro, _Philosophes et Philosophies_.

LA DUCHESSE D'ABRANTÈS

(1784-1838)

Fille de M. de Pernon, qui avait acquis une grande fortune par l'entreprise de vivres à l'armée de Rochambeau, en Amérique, mais qui avait tout perdu à la Révolution, par sa mère d'origine corse, Paule connut Napoléon Bonaparte dès son enfance, puisqu'il venait chez ses parents les jours de vacances, alors qu'il était élève boursier à l'École militaire. Mariée plus tard à Junot, un des jeunes généraux du conquérant, elle vécut toujours dans l'orbite napoléonienne. Sa mère, très mondaine, la façonna au monde de bonne heure, et, pendant l'Empire et la Restauration, elle eut un des salons les plus courus de l'époque et fut une des femmes les plus en vue. Comme œuvre littéraire, elle n'a écrit qu'après la mort de son mari, alors qu'elle se retrouva, par suite de ses goûts de désordre et de dépense, dans la pauvreté; de 1825 à 1832 parurent quelques romans, puis ses _Mémoires sur Napoléon_, qui viennent d'être réédités; le style en est aussi négligé que dans la plupart des mémoires de femmes dont nous avons déjà parlé, mais les détails qu'elle donne sont néanmoins fort intéressants.

Elle s'étend beaucoup sur le côté _mode_, et, franchement, il n'est pas sans utilité de le connaître. Elle est morte à cinquante-quatre ans, dans une position de fortune plus que médiocre, à cause de ses goûts dispendieux et désordonnés. Son fils unique n'ayant que des filles, le nom s'est trouvé éteint, quand Napoléon III l'a relevé dans le mari de l'une d'elles, M. Maurice Le Ray.

Ses propres filles ont écrit sous le nom de Constance Aubert et de Joséphine Amet.

Mme Ancelot, dans ses _Salons du XIXe siècle_, nous dépeint la triste mort de cette femme qui avait été si brillante. Ce cri du cœur qu'elle laissa échapper chez Mme Ancelot, où des amis s'étaient réunis après la première représentation de _Marie, ou Trois Epoques_: «Qu'on est donc bien ainsi la nuit pour causer: on ne craint ni les ennuyeux, ni les créanciers!» dépeint bien l'existence précaire qu'elle menait. Elle s'amusait comme une petite folle à diriger le théâtre de l'hôtel du comte Jules de Castellane pendant qu'on saisissait ses meubles.

Huit jours avant sa mort, malade, elle dut se réfugier dans une maison de santé aux environs de Paris, où elle mourut loin des siens pendant que l'on vendait ses meubles.

MÉMOIRES[57]

(A PROPOS DE SON MARIAGE)

A cette époque, on employait cinquante ou soixante louis à faire une corbeille très riche pour contenir les objets précieux donnés par le mari, et cette corbeille, après être restée sur la commode de la jeune femme pendant six mois ou un an, montait au garde-meuble, où les rats la mangeaient malgré tous les symboles, tous les myrtes brodés sur l'enveloppe.--Mlle l'Olive (la lingère) avait donc fait faire un vase immensément grand, recouvert en velours blanc et vert richement brodé d'or; le socle du vase était en bronze doré, et le couvercle, brodé comme le reste, était surmonté d'une pomme de pin de bronze noir, surmonté d'une flèche qui fixait également deux couronnes ciselées en or bruni, l'une d'olivier, l'autre de laurier. C'était dans cette corbeille que se trouvaient les châles de cachemire, les voiles de point d'Angleterre, les garnitures de robes en point à l'aiguille et en point de Bruxelles, ainsi qu'en blonde pour l'été.

Il y avait aussi des robes de blonde blanche et de dentelle noire, des pièces de mousseline de l'Inde, des pièces de velours, des étoffes turques que le général avait rapportées d'Égypte, des robes de bal pour une mariée; ma robe de présentation; des robes de mousseline de l'Inde brodées en lames d'argent, et puis des fleurs de chez Mme Roux; des rubans de toutes largeurs, de toutes les couleurs; des sacs, des éventails, des gants, des essences de Fargeon, de Riban, des sachets de peau d'Espagne et d'herbes de Montpellier; enfin, rien n'avait été oublié. De chaque côté de la corbeille étaient deux sultans. Dans le premier étaient deux nécessaires: l'un renfermait tout ce qu'il faut pour la toilette des dents et des mains, en objets en or émaillé de noir; l'autre contenait tout ce dont une femme se sert pour travailler: un dé, des ciseaux, un étui, un poinçon, tout cela en or également et entouré de perles fines. Dans l'autre sultan était l'écrin et une lorgnette en écaille blonde et or, avec deux rangées de diamants. L'écrin renfermait une fort belle rivière de chatons, une paire de boucles d'oreilles également en chatons montés en forme de roues, six épis et un peigne moitié perles et moitié diamants, qui, en raison de l'énorme quantité de cheveux que j'avais alors, était presque aussi grand qu'on le ferait aujourd'hui. Dans le même écrin était un médaillon carré entouré de perles fines, dans lequel était le portrait du général Junot, peint par Isabey et admirablement ressemblant, comme on peut le croire. Mais, en bonne foi, il était de taille à être plutôt attaché dans une galerie que suspendu au cou. Enfin, c'était la mode, et Mme Murat avait un portrait de son mari, également peint par Isabey, et encore plus grand que le mien. Dans le même sultan, et à côté de l'écrin, étaient de superbes topazes que le général avait rapportées d'Égypte et dont la grosseur était fabuleuse, des cornalines orientales à plusieurs couches et d'une épaisseur extraordinaire, et des pierres gravées antiques.

Tout cela n'était pas monté. Le général Junot préférait que je le fisse faire à mon goût. Dans ce même sultan, que le général avait arrangé lui-même, était la bourse appelée bourse des épousailles; elle était en chaînons d'or rattachés les uns aux autres par une petite et très délicate étoile émaillée de vert. Le fermoir était également émaillé. Comme la somme que Junot avait destinée à cette bourse n'aurait pu y être contenue, elle y avait été placée en billets de banque, moins cinquante louis en jolis petits sequins de Venise, qui couvraient les billets de banque.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . D'une immense corbeille, ou plutôt une malle en gros de Naples rose brodée en chenille noire, portant mon chiffre et fortement parfumée de peaux d'Espagne, malgré sa grandeur, étaient sortis une quantité de petits paquets noués avec des faveurs roses ou bleues. C'étaient des chemises à manches gaufrées, brodées comme brodait Mlle l'Olive; des mouchoirs, des jupons, des canezous du matin, des peignoirs de mousseline de l'Inde, des camisoles de nuit, des bonnets du matin de toutes les couleurs et de toutes les formes, et tout cela brodé, garni de valenciennes, ou de malines, ou de point d'Angleterre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Paris, en 1796-97, avait une physionomie singulière; les maisons particulières craignaient de montrer du luxe en recevant habituellement, et l'on se bornait à aller beaucoup dans les réunions d'abonnés, où se trouvait alors la meilleure compagnie. Il en était ainsi non seulement pour des concerts, mais pour des bals. On n'imagine guère aujourd'hui que les femmes les plus élégantes allaient danser au bal de Thélusson, au bal de Richelieu; toutes les castes s'y trouvaient réunies et confondues, et s'entendaient fort bien ensemble pour rire et chanter.

Un jour, au bal de Thélusson:

«Eh! mon Dieu! quelle est cette belle personne?» dit Mme de Da..s au vieux marquis d'Hautefort, qui lui donnait le bras, en indiquant une femme qui entrait et vers laquelle non seulement les regards, mais la foule se portait.

Cette femme était d'une taille au-dessus de la moyenne; mais une harmonie parfaite dans toute sa personne empêchait de s'apercevoir de l'inconvénient de sa trop haute stature. C'était la Vénus du Capitole, plus belle encore que l'œuvre de Phidias; on y retrouvait la même pureté de traits, la même perfection dans les bras, les mains, les pieds, et tout cela animé par une expression bienveillante. Sa parure ne contribuait pas à ajouter à sa beauté, car elle avait une simple robe de mousseline des Indes, drapée à l'antique et rattachée sur les épaules avec deux camées; une ceinture d'or serrait sa taille et était également fermée par un camée; un large bracelet d'or arrêtait et fixait sa manche fort au-dessus du coude. Ses cheveux, d'un noir de velours, étaient courts et frisés tout autour de la tête, cette coiffure s'appelait alors à la Titus; sur ses épaules était un superbe châle de cachemire rouge, parure à cette époque fort rare et fort recherchée. Elle le drapait autour d'elle d'une manière toujours gracieuse et pittoresque, formant ainsi le plus ravissant tableau.

«C'est Mme Tallien», répondit M. d'Hautefort.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . L'une des plus belles fêtes, l'une des plus élégantes dans sa magnificence, fut celle que donna M. de Talleyrand au ministère des relations extérieures... Ma mère voulut absolument y aller... Je puis affirmer que j'ai vu peu de femmes plus charmantes qu'elle.

Nous étions mises de même: une robe de crêpe blanc garnie avec deux larges rubans d'argent, dont le bord était lui-même bordé avec un bouillon gros comme le pouce, en gaze rose lamée argent, et sur la tête une guirlande de feuilles de chêne dont les glands étaient en argent. Ma mère avait des diamants et moi des perles, c'était la seule différence qu'il y eût dans notre parure.

Un jour ma mère donnait un bal; elle avait réuni tout ce que Paris avait alors de plus élégant dans le faubourg Saint-Germain. Quant à l'autre parti, il était représenté par la famille Bonaparte, par des hommes comme M. de Trénis et quelques autres, qui, en leur qualité de beaux danseurs, étaient invités dans le peu de maisons particulières qui recevaient.

Bonaparte venait de partir pour l'Égypte; Mme Leclerc n'était encore que dame de beauté, et sa principauté n'avait rien de réel; elle sentait la nécessité de faire beaucoup de frais; elle y réussissait complètement. Prévenue par ma mère, elle avait préparé pour ce bal une toilette qui devait, dit-elle, l'immortaliser; elle fit de cette toilette l'affaire sérieuse d'une semaine entière; elle recommanda le secret le plus complet, et qui fut effectivement gardé par MM. Germon et Charbonnier. Elle avait demandé à ma mère de s'habiller chez elle pour que sa parure fût de toute sa fraîcheur au moment de son entrée au bal. Il faudrait avoir connu Mme Leclerc à cette époque pour se faire une idée juste de l'impression qu'elle produisit dans le salon lorsqu'elle y parut. Elle était coiffée ce jour-là avec des bandelettes de fourrure très précieuse dont j'ignore le nom, mais d'un poil très ras, d'une peau très souple et parsemée de petites taches tigrées. Ces bandelettes étaient surmontées de grappes de raisin en or. C'était la copie fidèle d'un camée représentant une bacchante.

Une robe de mousseline de l'Inde, d'une excessive finesse, avait au bas une broderie en lames d'or de la hauteur de quatre ou cinq doigts, représentant une guirlande de pampox. Une tunique, de la forme grecque la plus pure, se drapait sur sa jolie taille, en ayant également au bord une broderie semblable à celle de la robe; sa tunique était arrêtée sur ses épaules par des camées du plus grand prix. Les manches, extrêmement courtes et légèrement plissées, avaient un petit poignet et étaient également retenues par des camées. La ceinture, mise au-dessous du sein, comme nous le voyons dans les statues, était fermée par une bande d'or bruni, dont le cadenas était une superbe pierre gravée antique. Comme Mme Leclerc s'était habillée dans la maison, elle n'avait pas mis ses gants et laissait voir ses jolis bras si blancs et si ronds, ornés de bracelets d'or et de camées. Rien ne peut donner une idée juste de cette ravissante figure.

Elle éclairait vraiment le salon dans lequel elle entrait. Un murmure de louanges l'accueillit aussitôt qu'elle parut, et se prolongea sans égard pour celles qui étaient présentes, sans doute fort peu tentées de joindre leurs voix à celles de MM. Juste de Noailles, Charles de Noailles, de Montcalm, de Montbreton, de Montargis, de Rastignac, de l'Aigle, de la Feuillade, etc. Mme de Contades, dont la belle tournure et le charme avaient produit son effet accoutumé à son entrée, fut vivement choquée de se voir abandonnée.

Prenant le bras d'un de ces messieurs, elle se rendit, avec cette démarche exquise qu'elle avait, dans le boudoir où Mme Leclerc s'était établie de manière à recevoir le plus de lumière possible. Après l'avoir admirée, elle s'écria:

«Ah! mon Dieu, quel malheur! une si jolie personne, que c'est malheureux!

--Quoi donc?... Que voyez-vous?

--Comment!... Mais ces deux oreilles!... Si j'en avais de pareilles, je me les ferais ôter.»

Dans une pièce aussi petite, chacune de ces paroles retentit... En effet, jamais plus drôles d'oreilles. C'était un morceau de cartilage blanc, même tout uni et sans être aucunement ourlé... Mme Leclerc se troubla, se trouva mal et finit par aller se coucher avant minuit.

--Autre costume de Mme Tallien: habit d'amazone en casimir gros bleu avec des boutons jaunes et le collet et les parements en velours rouge; sur ses beaux cheveux noirs, alors coupés à la Titus et bouclés tout autour de sa tête, dont la forme était parfaite, était posé, un peu de côté, un bonnet en velours écarlate bordé de fourrure. Elle était admirable de beauté dans ce costume.

[57] Ollendorff, éditeur. Nouvelle édition, 1892, par Mme Carette, née Bouver. L'ancienne édition datait de 1837, coûtait une soixantaine de francs, et était devenue difficile à se procurer.

ROSE-CÉLESTE VIEN

Née à Évreux, morte à Paris; fille du général Bache, elle épousa le fils du célèbre peintre Vien, le maître de David. Elle mérite d'être signalée par sa connaissance, assez rare chez les femmes, des langues grecque et latine. Nouvelle Mme Dacier, elle s'est appliquée à des traductions d'ouvrages de ces deux langues mortes. Nous avons d'elle une très remarquable traduction d'_Anacréon_ (1825),--et une de _Basia_ de Jean Second (1832).--Elle a écrit des poésies de son chef d'une facture très classique et d'un style très pur. On cite particulièrement, _la Statue de Saint-Victor_, légende du moyen âge, _les Deux Chevaliers_, et enfin _la Romance de minuit_, bien connue à l'époque et dont voici quelques stances:

J'entends sonner la douzième heure, Et dans ma paisible demeure Le doux sommeil entre sans bruit; Il est minuit... Avant de clore la paupière, La tendresse attire une mère Vers l'enfant que berce la nuit; Il est minuit.

LA FLEUR DES RUINES

Qu'elle est belle la fleur qui, du sein des ruines, Du voyageur ému vient frapper les regards; Sur cette vieille tour, dont les débris épars Couvrent au loin le flanc de ces collines, Brille son disque d'or comme, au printemps nouveau, Un rayon de soleil qui luit sur un tombeau. Vierges! cueillez la rose aux couleurs purpurines, Je préfère la fleur qui croît sur ces ruines.

Fleur de la solitude! honneur des monuments, Toi seule viens parer les débris éloquents De ces marbres brisés par la fureur des âges! Sur ces créneaux détruits par les vents, les orages, Tu braves les autans, Et ta tige remplit chaque fente que creuse De sa faux envieuse L'inexorable temps. . . . . . . . .

Mme DESBORDES-VALMORE

(1786-1859)

Marceline Desbordes eut une existence triste. Elle essaya d'abord du théâtre, mais elle était trop sentimentale pour cette carrière essentiellement mondaine. Elle se consacra à la littérature, après son mariage avec M. Valmore. Les portraits du temps nous la représentent bien comme on peut se la figurer en lisant ses poésies, idéale et rêveuse, avec de longues boucles de cheveux blonds et un profil de camée.

Ses œuvres ne périront point; elles seront de plus en plus appréciées à cause de leur charme exquis. Il est impossible de les lire sans éprouver une vive sympathie pour cette âme tendre et passionnée qui s'exhale dans ses écrits; les sentiments qu'elle exprime sont toujours purs et touchants.

Elle a publié: _Élégies et Romances_, 1819; _Élégies et Poésies nouvelles_, 1825; _Pleurs_, 1833; _les Violettes_, 1839; _Pauvres fleurs_, 1839; _Contes en vers_, 1840; _Bouquets et Prières_, 1843; et en prose: _les Veillées d'artistes_, _l'Atelier d'un peintre_, _Jeunes têtes et jeunes cœurs_.

Ce n'est pas sans une indicible émotion que nous retrouvons ces vers dans lesquels nous avons appris à lire, et les premiers qui se sont fixés dans notre mémoire; pendant toute mon enfance, je ne pouvais m'endormir sans les répéter comme une prière:

Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tête, Plein de plumes choisies, et blanc, et fait pour moi! Quand on a peur du vent, des loups, de la tempête, Cher petit oreiller, que je dors bien sur toi.

Et comme mon petit cœur se serrait, et les larmes me venaient aux yeux, en continuant:

Beaucoup, beaucoup d'enfants, pauvres et nus, sans mère, Sans maison, n'ont jamais d'oreiller pour dormir, Ils ont toujours sommeil, ô destinée amère! Maman, douce maman! cela me fait gémir. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et je me rappelle aussi ma première institutrice m'apprenant à faire un petit geste de la main au-dessus de terre, en disant:

Un tout petit enfant s'en allait à l'école. On avait dit: «Allez!», il tâchait d'obéir, Mais son livre était lourd, il ne pouvait courir. Il pleure et suit des yeux une abeille qui vole.

«Abeille, lui dit-il, voulez-vous me parler? Moi, je vais à l'école: il faut apprendre à lire! Mais le maître est tout noir, et je n'ose pas rire, Voulez-vous rire, abeille, et m'apprendre à voler?»

Que j'étais loin alors de comprendre l'_art de lire les vers_ comme nous l'enseigne l'éminent académicien, M. E. Legouvé!

Mais celle qui avait pris pour exergue:

Je mourus sans rendre une offense, Mon sort fut une longue enfance, Et ma pensée un long amour.

et qui mettait tant de cœur et de talent dans ses poésies pour les enfants et les mères, avait les plus hautes envolées pour interpréter le sentiment de la femme aimante, sentiment trop délicat pour n'être pas souvent blessé; on en trouve de maintes plaintes dans ses _Élégies_:

Va, mon âme, au-dessus de la foule qui passe, Ainsi qu'un libre oiseau te baigner dans l'espace, Va voir, et ne reviens qu'après avoir touché Le rêve... mon beau rêve à la terre caché. . . . . . . . . . . . . . . . . . Moi, je suis une femme aussi comme ta mère, Elle me défendrait de ton insulte amère; Plus grand que son amour, mon amour se donna. Une femme aima trop, et Dieu lui pardonna!

Mme BADOIS

(1760-1839)

Poète oubliée, comme le sont la plupart des poètes féminins de notre siècle; ses vers sont empreints de mélancolie et bien féminins. Ses poésies ont été publiées en recueil, sous le titre: _Élégies maternelles_, 1803; _Élégies nationales_, 1813.

Le nom de mère, hélas! qui fit tout mon bonheur, Ses accents douloureux l'ont gravé dans mon cœur. Par un dernier effort où survit sa tendresse, Je la vois surmonter ses tourments, sa faiblesse; Ses yeux cherchent mes yeux, sa main cherche ma main, Elle m'appelle encore et tombe sur mon sein... Dieu puissant, Dieu cruel, tu combles ma misère! C'en est fait, elle expire, et je ne suis plus mère! Il est temps que sur moi la tombe se referme, Et le comble des maux amène enfin leur terme. Hélas! il est donc vrai, je perdrai ma douleur: Je sens que tout finit, oui, tout, jusqu'au malheur. Empire de la mort, vaste et profond abîme, Où tombe également l'innocence et le crime, De ton immensité la ténébreuse horreur N'a rien qui désormais puisse étonner mon cœur. Ma fille est dans ton sein; ah! c'est trop lui survivre! J'ai vécu pour l'aimer, et je meurs pour la suivre.

LE SAULE DES REGRETS

Saule, cher à l'amour et cher à la sagesse, Tu vis l'autre printemps, sous ton heureux rameau, Un chantre aimé des dieux moduler sa tristesse; Et l'onde vint plus fière enfler ton doux ruisseau.

Sur le feuillage ému, sur le flot qui murmure, L'amour a conservé ses soupirs douloureux. Moi, je te viens offrir les pleurs de la nature, Ne dois-tu pas ton ombre à tous les malheureux?

Dans ce même vallon, doux saule, j'étais mère! Mon âme s'enivrait d'orgueil et de bonheur; Dans ce même vallon, seule avec ma misère, Je n'ai que ton abri, mes regrets et mon cœur.

Ma fille a respiré l'air pur de ton rivage; Elle a cueilli des fleurs sur ces gazons touffus; Ses charmes innocents, les grâces de son âge, Ont embelli ces lieux: doux saule, elle n'est plus!

J'aimais à contempler sa touchante figure Dans le cristal mouvant de ce faible ruisseau; J'y trouvais son sourire, sa blonde chevelure... Hélas! je cherche encore et n'y vois qu'un tombeau!

Cesse de protéger la tranquille sagesse; A l'amour étonné retire tes bienfaits. Je viens, loin des heureux, t'apporter ma détresse, Sois l'asile des pleurs, sois l'arbre des regrets!

Dérobe à tous les yeux ce douloureux mystère; Que ton ombre épaissie enveloppe mon sort; Sous tes pâles rameaux, retombant vers la terre, Enferme autour de moi le silence et la mort.

Dieu! tu m'entends; déjà, sur la tige flétrie, La fleur perd son éclat, la feuille sa fraîcheur; Doux saule, tu me peins le terme de ma vie: Hélas! tu veux aussi mourir de ma douleur.

Ton aspect dans mon cœur vient d'arrêter mes larmes; Ah! laisse-moi du moins le pouvoir de gémir. De mes regrets plaintifs rends-moi les tristes charmes; Je le sens, il me faut ou pleurer ou mourir.

Lorsqu'assis à tes pieds, sous les vents en furie, Le sage voit ton front se courber sans effort, Il pardonne au destin, il supporte la vie: Apprends-moi donc aussi qu'il faut céder au sort.

Ah! rends-moi du printemps la fraîcheur renaissante, Rends à mon cœur flétri ces sons trop tôt perdus; Rends-moi les arts, la paix, l'amitié plus touchante, Mais non, ne me rends rien; doux saule, elle n'est plus!

ANGÉLIQUE GORDON

(1791-1839)

Née à Paris, mais d'origine écossaise, elle écrivit plusieurs romans moraux, et un volume de vers intitulé: _Écrits poétiques d'un jeune solitaire_ (1826), dont nous détachons ce quatrain:

Une vapeur brillante avait séduit mon cœur, Je m'égarais dans une nuit profonde; Mais pour me détacher du monde, Vous m'avez envoyé _l'Ange de la douleur_.

Mme ANCELOT

(1795-1872)

Marguerite-Virginie Chardon, née à Dijon, épousa M. Ancelot, littérateur distingué, membre de l'Académie française. Elle eut un des salons les plus littéraires de l'époque, où se rencontraient la duchesse d'Abrantès, Mme Vigée-Lebrun, Mme Sophie Gay et sa fille.

Quelques nouvelles, une vingtaine de pièces de théâtre dont: _Marie, ou Trois Époques_, Théâtre-Français, 1836; _le Château de ma nièce_, représenté chez le comte de Castellane; _Hermance_; _le Baron de Frémonstiers_, _les Salons de Paris au XIXe siècle_, _Foyer éteint_, tel est à peu près son bagage littéraire.

Mme Ancelot avait une fille charmante, âme d'élite, modeste et réservée, Louise Ancelot, qui épousa M. Lachaud, le célèbre avocat, et dont l'éloge peut se résumer en ces mots: «Comme les peuples heureux elle n'eut pas d'histoire.»

Elle mourut en 1885, de la rupture d'un anévrisme. Son fils, Georges Lachaud, héritier du talent de son père, et qui nous avait déjà donné de fines satires des mœurs modernes dans _Cabotinage_ et plusieurs autres romans de mœurs, vit sa carrière arrêtée en pleine maturité par une maladie nerveuse causée par le chagrin qu'il éprouva de la mort de sa mère.

Mme Ancelot était peintre de talent. Un de ses tableaux les plus connus, qui figura au salon de 1828, représentait _Une Lecture chez M. Ancelot_.

Voici ce qu'elle nous en dit elle-même:

J'ai étudié la peinture, parce que mon goût m'y portait. A l'âge de quinze ans, je peignais quelquefois sept ou huit heures par jour, composant de petits tableaux de genre, sachant de l'art tout ce qui ne s'apprend pas, mais ignorant beaucoup de ce que les maîtres enseignent. Depuis, j'ai écrit de même, par goût, par passion, mais toujours sans projet, sans calcul, aimant les lettres et les arts, comme j'aime mes amis, pour eux-mêmes. Aussi je n'ai jamais éprouvé de mécomptes, ni jamais ressenti d'envie contre personne. Ce que j'ai fait en peinture et en littérature m'a rendue plus indulgente pour les ouvrages des autres, plus enthousiaste de leurs talents, plus sympathique à leurs succès.

_Les Salons de Paris_ de Mme Ancelot sont plus intéressants que bien des _Mémoires_ et seront certainement réédités quand ils seront tombés dans le domaine public. Les salons, qu'elle décrit _sur le vif_, de Mme Vigée-Lebrun, de la duchesse d'Abrantès, du baron Gérard, etc., étaient fréquentés par les notabilités littéraires et artistiques, et elle donne à chacun son dû; ainsi, dans le salon du baron Gérard:

On rencontrait Henri Beyle (Stendhal, l'auteur de _Rouge et Noir_, de _la Chartreuse de Parme_, etc.), dont rien ne peut rendre la piquante vivacité et qui avait avec M. Mérimée des entretiens inimitables par l'originalité tout à fait opposée de leur caractère et de leur intelligence, qui faisaient valoir l'un par l'autre et élevaient par la contradiction à leur plus haute grande puissance des esprits de si haute portée. Beyle était ému de tout, il éprouvait mille sensations diverses en quelques minutes. Rien ne lui échappait et rien ne le laissait de sang-froid; mais ses émotions tristes étaient cachées sous des plaisanteries, et jamais il ne semblait aussi gai que le jour où il éprouvait de vives contrariétés. Alors quelle verve de folie et de sagesse! Le calme insouciant et moqueur de Mérimée le troublait bien un peu et le rappelait quelquefois à lui-même; mais quand il s'était contenu, son esprit jaillissait de nouveau plus énergique et plus original.

Le salon de Mme Ancelot méritait sa place dans la nomenclature au moins autant que les précédents; littérateurs et artistes arrivés et débutants s'y pressaient; Alfred de Vigny était un des assidus; et parmi les jeunes qui arrivèrent à la gloire, il faut citer le peintre célèbre, Jean Gigoux.

Mme AMABLE TASTU

(1798-1890)

Née à Metz, Sabine-Casimire-Amable Voïart perdit, encore enfant, sa mère, sœur de Bouchotte, ministre de la guerre sous la première République. Son père se remaria avec Anne Petitpain (1796-1866), Metzine également, qui écrivit sous le nom de Voïart quelques romans et traductions non sans mérite. _La Vierge d'Ardecenne_ (1820), _la Femme, ou les Six Amours_ (1828), ouvrage couronné par l'Académie française, les _Chants populaires de la Seine_, traduction très estimée. Amable ne rencontra donc dans son entourage aucune entrave à ses goûts littéraires.

Dès l'âge de onze ans (1809), elle fut félicitée pour son idylle, _Réséda_, par l'impératrice Joséphine. Le _Narcisse_, publié dans _le Mercure_ en 1816, fut le point de départ de ses relations avec M. Joseph Tastu, imprimeur très érudit, conservateur à la bibliothèque Sainte-Geneviève, qu'elle épousa.

Avec son premier recueil, _la Chevalerie française_, elle fut couronnée, pour la quatrième fois, aux Jeux floraux.

«Mme Tastu s'applique de préférence à des scènes historiques, à des traductions, au mythe même, plutôt qu'à exprimer ses propres sentiments. Toutefois, bien que ce soit là une fantaisie réglée et sans essor aventureux, elle a aussi ses heures de plaintes amères ou de vagues tristesses, et ces dernières nous ont valu la jolie pièce des _Feuilles du saule_[58].»

On a d'elle plusieurs recueils de _Poésies_[59] et un certain nombre d'ouvrages en prose pour les enfants, un _Éloge de Mme de Sévigné_ (1840), couronné par l'Académie française, _Soirées littéraires de Paris_, 1832, _Cours d'histoire de France_, 1837; _Voyages_, _excursions_, etc.

Qui ne connaît cette délicieuse hymne de la _Veille de Noël_, qui rappelle les poésies du moyen âge de Paule de Fontenille et de Clotilde de Surville?

Entre mes doigts guide ce lin docile; Pour mon enfant, tourne, léger fuseau, Seul tu soutiens sa vie encore débile, Tourne sans bruit auprès de son berceau. . . . . . . . . . . . . . . Paisible, il dort du sommeil de son âge, Sans pressentir mes douloureux tourments. Reine du ciel, accorde-lui longtemps Ce doux repos qui n'est plus mon partage. Pour mon enfant, tourne, léger fuseau, Tourne sans bruit auprès de son berceau. . . . . . . . . . . . . . . Le monde entier m'oublie et me délaisse, Je n'ai connu que d'éternels soucis. Vierge sacrée! au moins donne à mon fils Tout le bonheur qu'espérait ma jeunesse. Pour mon enfant, tourne, léger fuseau, Tourne sans bruit auprès de son berceau. . . . . . . . . . . . . . . Tendre arbrisseau menacé par l'orage, Privé d'un père, où sera ton appui? A ta faiblesse il ne reste aujourd'hui Que mon amour, mes soins et mon courage. Pour mon enfant, tourne, léger fuseau, Tourne sans bruit auprès de son berceau. . . . . . . . . . . . . . . Tout dort, hélas! je travaille et je veille, La paix des nuits ne ferme plus mes yeux. Permets du moins, appui des malheureux, Que ma douleur jusqu'au matin sommeille. Entre mes doigts guide ce lin docile; Pour mon enfant, tourne, léger fuseau, Seul tu soutiens sa vie encore débile, Tourne sans bruit auprès de son berceau.

PLAINTE

_No more, o never more._ SHELLEY.

O monde! ô vie! ô temps! fantômes, ombres vaines, Qui lassez à la fin mes pas irrésolus, Quand reviendront ces jours où vos mains étaient pleines? Jamais, oh! jamais plus! L'éclat du jour s'éteint aux pleurs où je me noie: Les charmes de la nuit passent inaperçus; Nuit, jour, printemps, hiver, est-il rien que je voie? Mon cœur peut battre encor de peine, mais de joie, Jamais, oh! jamais plus!

LE DERNIER JOUR DE L'ANNÉE

Déjà la rapide journée Fait place aux heures du sommeil, Et du dernier fils de l'année S'est enfui le dernier soleil. Près du foyer, seule, inactive, Livrée aux souvenirs puissants, Ma pensée erre, fugitive, Des jours passés aux jours présents. Ma vue, au hasard arrêtée, Longtemps de la flamme agitée Suit les caprices éclatants, Ou s'attache à l'acier mobile Qui compte sur l'émail fragile Les pas silencieux du temps. Un pas encore, encore une heure, Et l'année aura sans retour Atteint sa dernière demeure, L'aiguille aura fini son tour. . . . . . . . . . . . . . . . . . Écoutons!... le timbre sonore Lentement frémit douze fois; Il se tait... je l'écoute encore, Et l'année expire à sa voix. C'en est fait! en vain je l'appelle. Adieu!... Salut, sa sœur nouvelle. Salut! quels dons chargent ta main? Quels biens nous apporte ton aile? Quels beaux jours dorment dans ton sein? Que dis-je? à mon âme tremblante Ne révèle pas tes secrets. D'espoir, de jeunesse, d'attraits, Aujourd'hui tu parais brillante, Et ta course insensible et lente Peut-être amène les regrets. Ainsi chaque soleil se lève, Témoin de nos vœux insensés; Ainsi toujours son cours s'achève En entraînant comme un vain rêve Nos vœux déçus et dispersés.

[58] _Médaillons et Camées_, par Desplace.

[59] Chez M. Perrin, éditeur, qui nous a autorisé à emprunter à ce volume, d'ailleurs épuisé, les citations que nous en faisons.

Mme FÉLICIE D'AYZAC

(1801)

Elle professa trente-cinq ans à la Maison de Saint-Denis, et publia en 1847 un volume de poésie: _Soupirs_, qui fut couronné par l'Académie française. Comme toutes les femmes poètes, elle donne surtout dans le ton romantique. Elle a écrit aussi une _Histoire de l'Abbaye de Saint-Denis en France_, 2 tomes, 1861, couronnée par l'Académie des inscriptions et belles-lettres.

Les vers de l'érudite historiographe de la Maison de Saint-Denis étaient en grande faveur de 1830 à 1850; on les trouve dans tous les recueils. Dans _les Ruines de Palmyre_, il y a une certaine grandeur de description que l'on retrouve dans _Retour des Alpes_, dont suivent des fragments.

LES RUINES DE PALMYRE

Le soleil se couchait aux rives de Ségor: Un sillon éclatant de feu, de pourpre et d'or, Marquait encore sa trace aux monts de la Syrie. Les chameaux à pas lents traversaient la prairie, Et déjà, se levant dans le ciel le plus pur, La lune paraissait sur son trône d'azur. La nuit, sur le désert jetant ses sombres voiles, Précipita bientôt son char semé d'étoiles, Et je n'entendis plus, dans les airs apaisés, Que l'oiseau soupirant sous les dômes brisés.

Sur les combles vieillis je m'assis en silence, Aux lieux même où Tadmor siégeait dans l'opulence, Où la pourpre d'Ophir décorait ses remparts. Je ne vis plus au loin que des débris épars. Ce lieu, cet abandon, ce site poétique, Le lierre élancé sur la colonne antique, Près des leçons du temps, les leçons de l'orgueil. L'aspect d'une cité changée en un cercueil. . . . . . . . . . . . . . . . De tant de majesté voilà donc ce qui reste! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Tadmor a disparu dans la nuit éternelle, Les flots des nations se sont poussés sur elle. . . . . . . . . . . . . . . . Ainsi donc des humains les ouvrages périssent, Ainsi dans le néant les siècles s'engloutissent, Ainsi dans le néant tombent précipités Et le faste du trône et l'orgueil des cités.

RETOUR DES ALPES

Silencieux vallon, humble pont de verdure, Sentier mystérieux fuyant parmi les bois, Ruisseau qui, sous ces rocs, cache sa source pure, Après vingt ans d'exil enfin je vous revois! . . . . . . . . . . . . . . . Le temps a tout détruit! Le rêveur solitaire N'entend plus au vallon que la brise légère Par son souffle embaumé faisant courber les fleurs; Que l'avalanche au loin roulant dans les abîmes, Le chamois fugitif errant de cime en cime, Ou l'hôte des forêts soupirant ses douleurs. Retrouverai-je encore sur ce rocher sauvage Le chalet défiant et les flots et l'orage? . . . . . . . . . . . . . . . Mais non, tout a changé; cependant, sur la terre, Errant, proscrit, courbé par la vieillesse austère, Du sort qui me proscrit épuisant la rigueur, Le souvenir de ma chaumière, Celui de mes beaux jours fait battre encor mon cœur. . . . . . . . . . . . . . . . .

LE NID

Arbres hospitaliers, prêtez-leur vos ombrages, Sur eux avec amour penchez vos bras amis; Non, par moi vos secrets ne seront pas trahis, Et, seule chaque jour, rêvant dans ces bocages, Je viendrai visiter sous vos légers feuillages L'asile où j'ai compté quatre faibles petits. . . . . . . . . . . . . . . . .

[Illustration]

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