DEUXIÈME PARTIE
DE 1830 A NOS JOURS
(1re série)
LE style romantique de Chateaubriand commence à paraître suranné. George Sand fait son apparition, et donne à la littérature féminine une impulsion, une énergie qu'on ne l'avait pas soupçonnée capable d'avoir. De ce moment, les femmes écrivains vont devenir légion, et, à mesure que nous approcherons de nos jours, elles se multiplieront tellement que nous devrons renoncer à citer tous les noms. Nous devrons nous contenter des têtes de ligne, des leaders, et parfois même d'une énumération succincte. D'ailleurs un écrivain n'est intéressant qu'autant qu'il fait école ou possède une originalité personnelle. Nous divisons cette deuxième partie en deux séries.
Dans la première nous plaçons spécialement les auteurs décédés, sans nous défendre d'erreurs possibles, car il est bien plus difficile d'avoir des données biographiques certaines sur les contemporains que sur les anciens.
GEORGE SAND
(1804-1870)
Aurore Dupin, femme du baron Dudevant, est la plus grande romancière de notre siècle. Se débarrassant des entraves dont une femme est toujours entourée, son mari, ses enfants, les préjugés sociaux, elle vint à Paris à l'âge de vingt-deux ans.--Collaboratrice de Jules Sandeau, elle lui emprunta la première syllabe de son nom pour pseudonyme.
Malgré les vives attaques contenues dans ses œuvres contre les institutions et les conventions sociales, ou plutôt à cause de ces attaques même, et aussi de cette harmonieuse et flexible langue, colorée, forte, variée, qu'elle emploie, les nombreux romans que sa plume infatigable produisaient lui firent bientôt une réputation hors ligne.
Ses débuts ne furent pas dorés, et c'est à son énergie qu'elle a dû de persévérer. Elle nous l'apprend elle-même:
Je n'ai point eu de succès, écrit-elle à un ami. Mon ouvrage a été trouvé invraisemblable par les gens auxquels j'ai demandé conseil. En conscience, ils m'ont dit que c'était trop bien de morale et de vertu pour être trouvé probable par le public...
On m'agrée dans la Revue de Paris, mais on me fait languir. Il faut que les noms connus passent avant moi. C'est trop juste. Patience donc. Je travaille à me faire inscrire dans la Mode et dans l'Artiste, deux journaux du même genre que la Revue. C'est bien le diable si je ne réussis dans aucun.
En attendant, il faut vivre. Pour cela je fais le dernier des métiers, je fais des articles pour le Figaro. Si vous saviez ce que c'est! Mais on est payé sept francs la colonne, et avec ça on boit, on mange, on va même au spectacle, en suivant certain conseil que vous m'avez donné[60].
[60] C'était de s'habiller en homme afin de pouvoir aller au parterre.
La philosophie n'est pas le domaine de cet esprit ingénieux, qui est surtout un conteur excellent, un descriptif hors ligne.
La popularité de ses œuvres nous dispense d'en publier des fragments, ni même la liste complète, beaucoup trop longue.
Rose et Blanche fut la première; Indiana, Valentine, Lelio, les Lettres d'un voyageur, Jacques, André, Leone Leoni, Mauprat, Consuelo, suivirent; les plus lues sont: François le Champi, arrangé pour le théâtre; la Mare au Diable, dont la réputation est universelle, surtout parce que c'est à peu près la seule œuvre de notre grand romancier qui peut être lue par les jeunes filles; le Marquis de Villemer, la Petite Fadette.
Ses descriptions ont certainement ouvert la porte au style impressionniste qui nous déborde. Par exemple, ce tableau des Pyrénées:
Les monts se resserrent, le gave s'encaisse et gronde sourdement en passant sous les arcades de rochers et de vigne sauvage; les flancs noirs des roches se recouvrent de plantes grimpantes dont le vert vigoureux passe à des teintes bleues sur les plans éloignés et à des tons grisâtres sur les sommets. L'eau des torrents en reçoit les reflets, tantôt d'un vert limpide, tantôt d'un bleu mat ardoisé, comme on en voit sur les eaux de la mer. De grands ponts de marbre d'une seule arche s'élancent d'un flanc à l'autre de la montagne au-dessus des précipices. Rien n'est si imposant que la structure et la situation de ces ponts jetés dans l'espace et nageant dans l'air blanc et humide qui semble tomber à regret dans le ravin....
Elle fut néanmoins bonne mère, et parfois moraliste, quoiqu'un un peu paradoxale.
PENSÉE
--La vérité fait quelquefois des brèches, le mensonge fait toujours des ruines.
LETTRE A MAURICE DUDEVANT, OU MAURICE SAND
NÉ EN 1823[61], MORT LE 4 SEPTEMBRE 1884.
Paris, 18 juin 1833.
Travaille, sois fort, sois fier, sois indépendant, méprise les petites vexations attribuées à ton âge. Réserve ta force de résistance pour des actes et contre des faits qui en vaudront la peine. Ces temps viendront. Si je n'y suis plus, pense à moi qui ai souffert et travaille gaiement. Nous nous ressemblons d'âme et de visage. Je sais, dès aujourd'hui, quelle sera ta vie intellectuelle. Je crains pour toi bien des douleurs profondes, j'espère pour toi des joies bien pures. Garde en toi le trésor de la bonté. Sache donner sans hésitation, perdre sans regret, acquérir sans lâcheté. Sache mettre dans ton cœur le bonheur de ceux que tu aimes à la place de celui qui te manquera. Garde l'espérance d'une autre vie, c'est là que les mères retrouvent leurs fils. Aime toutes les créatures de Dieu, pardonne à celles qui sont disgraciées, résiste à celles qui sont indignes, dévoue-toi à celles qui sont grandes par la vertu.
Aime-moi! je t'apprendrai bien des choses si nous vivons ensemble. Si nous ne sommes pas appelés à ce bonheur (le plus grand qui puisse m'arriver, le seul qui me fasse désirer une longue vie), tu prieras Dieu pour moi, et du sein de la mort, s'il reste dans l'univers quelque chose de moi, l'ombre de ta mère veillera sur toi.
Ton amie,
GEORGE.
[61] Nous empruntons cette lettre inédite à la Gazette anecdotique, 1889.
Mme DE GIRARDIN
(1804-1855)
Delphine Gay naquit à Aix-la-Chapelle. Sa mère, Sophie Gay, née la Vallette, mariée en premières noces à M. Liottier, agent de change, et en secondes noces à M. Gay, receveur général du département de la Roër, a laissé de jolies poésies et quelques ouvrages non sans mérite; sa grand'mère était Francesca Peretti.
«La première fois que nous vîmes Delphine Gay, raconte Théophile Gautier, c'était à cette orageuse représentation où Hernani faisait sonner son cor comme un clairon d'appel... Quand elle entra dans sa loge elle se pencha pour regarder la salle, qui n'était pas la moins curieuse partie du spectacle; sa beauté,--belleza folgorante,--suspendit un instant ce tumulte et lui valut une triple salve d'applaudissements. Cette manifestation n'était peut-être pas de bien bon goût, mais considérez que le parterre ne se composait que de poètes, de sculpteurs et de peintres, ivres d'enthousiasme, fous de la forme, peu soucieux des lois du monde. La belle jeune fille portait alors cette écharpe bleue du portrait d'Hersent, et, le coude appuyé au rebord de la loge, en reproduisait involontairement la pose célèbre: ses magnifiques cheveux blonds, noués sur le sommet de la tête en une large boucle selon la mode du temps, lui formaient une couronne de reine et, vaporeusement crêpés, estompaient d'un brouillard d'or le contour de ses joues, dont nous ne saurions mieux comparer la teinte qu'à du marbre rose.»
Dans tous les écrits du temps, on retrouve cet accueil fait à la beauté suave de la jeune Delphine.
Mme Ancelot ne fait pas un portrait flatteur de Mme Sophie Gay: «Elle était peu aimée, toutes ses paroles, très vives, très animées et dites d'une voix très haute et peu agréable, consistaient à dire beaucoup de bien d'elle, et beaucoup de mal des autres. La beauté et le talent de sa fille la firent admettre chez des personnes qui la fuyaient.» Elle ajoute sur Delphine: «L'éclat de son teint et de ses cheveux, sa haute taille bien prise et ses yeux d'un beau bleu, en faisaient une remarquable beauté. Elle disait ses vers avec ses vingt ans, éblouissante de fraîcheur, et c'était quelque chose de charmant.»
Elle épousa Émile de Girardin, et ouvrit son salon rue Laffitte.
«Mme de Girardin[62] était alors dans tout l'éclat de sa beauté, et ce que ses traits magnifiques avaient pu avoir de trop arrêté, de trop découpé dans le marbre pour une jeune fille, seyait admirablement à la femme et s'harmonisait avec sa taille élevée et ses proportions de statue; elle a parlé quelquefois dans ses poésies de jeunesse du bonheur d'être belle», en personne pleine de son sujet. Quand elle dit de sa splendide chevelure:
Mon front était si fier de sa couronne blonde, Anneaux d'or et d'argent tant de fois caressés, Et j'avais tant d'orgueil quand j'entrais dans le monde, Orgueilleuse et les yeux baissés,
ce n'est pas coquetterie chez elle, mais pur sentiment d'harmonie. Sa belle âme était heureuse d'habiter un beau corps...
[62] Théophile Gautier.
«Tout l'appartement était tendu d'un damas de laine vert d'eau dont le ton glauque comme celui d'une grotte de Néréides ne pouvait être supporté que par un teint de blonde irréprochable. Elle avait choisi cette nuance sans méchanceté, mais les brunes égarées dans cette caverne verte y paraissaient jaunes comme des coings ou enluminées comme des furies...
«Elle était chez elle toujours vêtue d'un peignoir blanc, très large, dont nulle ceinture ne marquait la taille, et quand elle écrivait elle ne pouvait souffrir ni peigne ni lien dans les cheveux, qu'elle laissait flotter en large nappe sur ses épaules.»
Elle fut une des plus sympathiques femmes du milieu du siècle pour ses grâces personnelles et son esprit.
Ses principales œuvres sont:
Madeleine, épopée.
La Peste de Barcelone, sujet mis au concours de l'Académie.
Napoline, un exquis poème féminin et nouveau, unique en son genre, où l'on veut voir l'auteur pour modèle de son héroïne.
Puis l'imitatrice d'Ovide consentit à aborder la prose et publia:
Le Lorgnon, la Marquise de Pontanges, la Canne de M. de Balzac, Marguerite, ou les Deux Amours, roman; Il ne faut pas jouer avec la douleur, nouvelle.
Au théâtre: l'École des journalistes, un coup de maître, dont la censure ne permit pas la représentation; Judith et Cléopâtre moitié tragédie, moitié drame, consacrés par le talent de Mlle Rachel; Lady Tartufe, comédie en cinq actes, d'une satire si fine; la Joie fait peur, que la Comédie-Française reprend toujours avec le même franc succès de touchant attrait; le Chapeau d'un horloger, joué d'abord au Gymnase, puis au Palais-Royal, bouffonnerie, fantaisie d'esprit que l'on prend souvent pour du Labiche.
Le public est très ingrat; qui ne connaît, pour l'avoir chantée ou entendu chanter cent fois, jeunes et vieux, cette romance entraînante:
Il a passé comme un nuage, Comme un flot rapide en son cours, Mais mon cœur garde son image Toujours.
Eh bien, combien savent que ces paroles sont de Mme de Girardin?
Et tous ceux qui vont rire au Chapeau d'un horloger, ou pleurer à la Joie fait peur, ne pensent pas, pour la moitié, que ces chefs-d'œuvre sont de Mme de Girardin.
Les Lettres parisiennes du vicomte de Launay[63] sont des mémoires mondains de 1837 à 1848. Quand il y aura cinquante ans que Mme de Girardin sera morte et qu'ils seront tombés dans le domaine public, c'est-à-dire qu'il ne dépendra plus de l'éditeur de tenir sous clef l'auteur et d'étouffer sa renommée, on les publiera et on les lira avec un regain de succès, tout y étant, sans exception, intéressant; ce que l'on ne pourrait pas dire des chroniques d'aujourd'hui, dont la plupart sont vides de faits et d'idées. On croirait vraiment que Mme de Girardin écrivait pour l'avenir. Ainsi, dans la lettre XIV, du 6 juin 1841, elle raconte d'abord la réception de Victor Hugo à l'Académie; les choses s'y passaient à peu près comme aujourd'hui:
Jamais on n'avait vu pareille affluence, jamais la foule n'avait été plus agitée, plus impatiente; jamais plus de coups de poing ne furent donnés par intérêt de littérature, et jamais coups de poing ne frappèrent de plus charmantes épaules; jamais, non, jamais on n'avait compté tant de femmes et de jolies femmes dans la docte enceinte; jamais on n'avait admiré tant de fleurs dans le vieux bocage... Dès dix heures du matin la salle était pleine; à dix heures et demie, les hommes étaient déjà forcés d'être ingénieux, c'est-à-dire d'utiliser les recoins, d'improviser des tabourets microscopiques. Depuis onze heures jusqu'à deux heures les portes furent assiégées...
[63] Calmann-Lévy, éditeur.
Mais nous connaissons cela; ce qui est moins banal, c'est la lettre qui nous apprend comment et quand fut écrite la belliqueuse poésie d'Alfred du Musset:
Nous l'avons eu, votre Rhin allemand, Il a tenu dans notre verre.
Un Allemand obscur, Becker, avait osé envoyer à Lamartine un tas de méchants vers parmi lesquels se trouvait le Rhin Allemand, autrement dit la Marseillaise de l'Allemagne:
«Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, quoiqu'ils le demandent dans leurs cris comme des corbeaux avides...»
Lamartine, avec un dédain sublime, répondit par un noble chant, qu'il appela la Marseillaise de la Paix:
Roule, libre et superbe, entre tes larges rives, Rhin! Nil de l'Occident, coupe des nations Et des peuples assis qui boivent tes eaux vives, Emporte les défis et les ambitions! Il ne tachera plus le cristal de ton onde, Le sang rouge du Franc, le sang bleu du Germain!
Ces beaux vers venaient de paraître dans la Revue des Deux-Mondes, et, chez Mme de Girardin, «plusieurs ouvriers en poésie» réunis, Théophile Gautier, Balzac, Alfred de Musset et la maîtresse de la maison, lisaient chacun leur strophe préférée. Mme de Girardin, après avoir chaudement admiré, dit: «C'est très beau, mais c'est trop généreux. J'aurais voulu qu'on dît des choses désagréables à ce monsieur. J'ai le préjugé de la patrie: j'aurais aimé à répondre à cet Allemand des vers cruels.--Moi aussi! s'écria Alfred de Musset.--Faites-les donc vite», reprirent en chœur tous les assistants. On enferma le poète dans le jardin en lui donnant deux cigares et ce qu'il faut pour écrire.
Un quart d'heure après, on lui rouvrit, la célèbre poésie était écrite.
Jules Janin raconte ainsi les funérailles de cette remarquable et inoubliable femme, dont la gloire, dans sa modestie et sa suavité, survivra peut-être à celle de son mari.
Le deuil fut immense autour de ce cercueil; on vit arriver, poussés par une commune douleur, les jeunes gens et les vieillards: les vieillards, qui l'avaient adoptée enfant, les jeunes gens, charmés de son esprit, attentifs au passage de ce convoi funèbre, et qui saluaient, en la saluant, tant de grâce et tant d'esprit, tant de belle prose et tant de beaux vers! Ainsi pleurée, ainsi laissant une trace profonde dans le souvenir de la famille lettrée, elle a touché enfin à l'accomplissement de ce rêve qui avait été le rêve de ses seize ans: «Que c'est beau, disait-elle aux funérailles du général Foy, que c'est beau d'aller ainsi à la tombe, au milieu de tant de gens qui vous pleurent, et qui jettent des couronnes d'immortelles sur votre cercueil!»
BERTIN (LOUISE-ANGÉLIQUE)
(1805-1863)
Née aux Roches, dans la vallée de la Bièvre (Seine-et-Oise), qu'elle habita toute sa vie, Mlle Bertin, qui était la fille de Louis Bertin, le fondateur du Journal des Débats, et qui resta à la tête du journal après la mort de son père en 1854, ne se maria pas; elle était impotente, et on la rencontrait toujours dans sa petite voiture traînée de deux poneys blancs qu'elle conduisait elle-même. Son salon était des plus littéraires, on peut l'imaginer. La peinture, la musique, étaient ses occupations favorites. Elle a écrit un volume de poésies couronné par l'Académie française.
Elle est une des rares femmes qui, ayant composé de la musique pour librettos, aient vu leurs œuvres exécutées sur le théâtre.
LA MORT ET LA VIE
Si la mort est le but, pourquoi donc sur les routes Est-il dans les buissons de si charmantes fleurs? Et lorsqu'au vent d'automne elles s'envolent toutes, Pourquoi les voir partir d'un œil mouillé de pleurs?
Si la vie est le but, pourquoi donc sur les routes Tant de pierres dans l'herbe et d'épines aux fleurs, Que, pendant le voyage, hélas! nous devons toutes Tacher de notre sang et mouiller de nos pleurs?
EUGÉNIE DE GUÉRIN
(1805-1848)
Mlle Eugénie de Guérin avait une nature essentiellement littéraire et poétique. Spontanément elle s'est dévoilée sublime écrivain, et, si la mort ne l'avait enlevée à la fleur de l'âge, elle aurait laissé des œuvres nombreuses. On n'a d'elle qu'un recueil de lettres qui a suffi à sa réputation. De nombreuses éditions, qui se renouvellent sans cesse, en sont une preuve irréfutable.
LETTRE SUR LA MORT DE SON FRÈRE
Le 20 juillet (1840).--C'est une bien triste et précieuse relique que l'écriture des morts, reste, ou plutôt image de leur âme qui se trace sur le papier. Depuis plusieurs jours, j'ai regardé ainsi mon cher Maurice dans ses lettres que j'ai mises par ordre, paquet funèbre où tant de choses sont renfermées. O la belle intelligence, et quelle promission de trésors! Plus je vis et plus je vois ce que nous avons perdu en Maurice. Par combien d'endroits n'était-il pas attachant! Noble jeune homme, si distingué, d'une nature si élevée, rare et exquise, d'un idéal si beau, qu'il ne hantait rien que par la poésie: n'eût-il pas charmé par tous les charmes du cœur?
C'est bien vouloir s'enivrer de tristesse de revenir sur ce passé, de feuilleter ces papiers, de rouvrir ces cahiers pleins de lui. O puissance des souvenirs! Ces choses mortes me font, je crois, plus d'impression que de leur vivant, et le ressentir est plus fort que le sentir. J'ai éprouvé cela maintes fois...
Deux petits oiseaux, deux compagnons de ma chambrette, les bienvenus, qui chanteront quand j'écrirai, me feront musique et accompagnement comme les pianos qui jouaient à côté de Mme de Staël quand elle écrivait. Le son est inspirateur: je le comprends par ceux de la campagne, si légers, si aériens, si vagues, si au hasard et d'un si grand effet sur l'âme. Que doit-ce être d'une harmonie de science et de génie sur qui comprend cela, sur qui a reçu une organisation musicale, développée par l'étude et la connaissance de l'art? Rien au monde n'est plus puissant sur l'âme, plus pénétrant. Je le comprends, mais ne le sens pas. Dans ma profonde ignorance, j'écouterais avec autant de plaisir un grillon qu'un violon. Les instruments n'agissent pas sur moi, ou bien peu. Il faut que j'y comprenne comme à un air simple; mais les grands concerts, mais les opéras, mais les morceaux tant vantés, langue inconnue! Quand je dis opéras, je n'en ai jamais ouï, seulement entendu des ouvertures sur les pianos.
MARIE JEMMA
(NÉE EN 1834)
Mlle Céline Renard, connue sous le pseudonyme de Marie Jemma, naquit à Bourbonne-les-Bains, dans une famille adonnée à la littérature et aux beaux-arts. Ses œuvres ne sont pas nombreuses, car elle est morte jeune, mais elles renferment un sentiment poétique rare, et qui les a fait rechercher. Nous la plaçons ici parce qu'elle appréciait hautement Eugénie de Guérin.
AU CAYLA
SUR LA TOMBE D'EUGÉNIE DE GUÉRIN
C'est là qu'elle vivait, belle fleur solitaire, Entre un rayon du ciel et l'ombre du mystère, Lorsque sur son coteau Dieu la cueillit pour nous. Sentiers qu'elle foula, vous en souvenez-vous? O triste et doux passé! souvenirs pleins de charmes. Passant, donne à sa tombe et des chants et des larmes! Ange, elle a tant prié! femme, elle a tant souffert! Parfums, brise des bois, murmure, saint concert, Vous aviez pour monter l'aile de son génie, Mais le monde ignorait le secret d'Eugénie! Elle cachait sa lyre et filait son fuseau. Du laurier, bien souvent, le glorieux rameau, En éclairant le front jette une ombre sur l'âme, Et Dieu même, gardien de ce doux cœur de femme, N'a couronné que son tombeau.
(Élévations.)
DANIEL STERN
(1805-1876)
Marie de Flavigny, née à Francfort-sur-le-Mein, mais d'origine française, écrivit sous le pseudonyme de Daniel Stern, dans l'école de George Sand, avec plus de métaphysique allemand; George Sand lui a d'ailleurs donné dans les Lettres d'un voyageur des preuves d'estime.
Une dizaine d'ouvrages: Essai sur la liberté, Histoire de la Révolution de 1848 (3 vol.), 1856, Florence et Turin, Henri Valentia, Mélida, en 1845, un de ses plus grand succès. Son plus beau livre est Dante et Gœthe. C'est une œuvre dialoguée où elle admire également l'Italie et l'Allemagne:
Quelle que soit la différence des noms, des personnes ou des relations, Mme de Stein inspire à Gœthe une passion aussi noble en son principe et en ses effets que l'amour de Dante pour Béatrice. Pour se rendre moins indigne d'elle, Gœthe, docile comme le poète italien aux reproches de son exigeante amie, maîtrise jusqu'à la passion qu'elle lui inspire; il ouvre son cœur aux ambitions hautes. Du milieu des plaisirs, il incline son jeune souverain aux désirs du bien public; il s'applique à la bonne administration des affaires, à l'économie des finances, au redressement des abus. Sans système et par la simple impulsion de son grand cœur, Gœthe se préoccupe incessamment d'améliorer le sort des classes laborieuses. Il lutte avec la fatalité de la misère, «comme Jacob avec l'ange invisible», et tout le bien qu'il entreprend et qu'il réalise, toute l'activité qu'il déploie, ne suffisent pas encore à remplir son existence. Au sein des plus brillantes compagnies, l'ennui l'obsède; auprès de la femme qu'il aime, un malaise inexplicable le tourmente. Il s'appelle Légion, dit-il, et il se sent seul. Il cherche l'ombre épaisse des forêts, il gravit les cimes désertes, il descend dans la nuit des mineurs. Comme Dante, errant et inquiet dans la vallée de la Magra, Gœthe demande aux silences d'Ilmenau la paix. Mais quelque chose d'indéfinissable le travaille; de lointains horizons l'attirent; il a le mal du pays, d'un pays qu'il n'a jamais vu. Une voix chante en lui: «Dahin, Dahin!» Il faut qu'il parte; il le sent, il le dit; il faut qu'il voie, il faut qu'il possède l'Italie, ou bien il est perdu.
Après avoir eu un salon très fréquenté par les célébrités artistiques et littéraires, et dont Liszt était un assidu, elle est morte dans des idées de spiritisme exalté.
Elle a eu trois filles: l'aînée, mariée au comte Guy de Charnacé, a écrit de l'esthétique sous le pseudonyme de Sault; la seconde a épousé Émile Ollivier avant qu'il fût ministre de l'Empire, elle est morte jeune en lui laissant un fils; la troisième, Cosima, avait épousé Hans de Bulow, elle divorça pour épouser l'illustre Wagner.
Mme CRAVEN
NÉE PAULINE DE LA FERRONAYS
(1805-1890)
Fille du comte de la Ferronays, ambassadeur à Saint-Pétersbourg, Mme Craven est «une belle âme qui a écrit l'histoire de belles âmes».
«La femme ne se croit pas «cerveau d'homme» après la cinquantaine (Mme Craven a commencé à écrire âgée de plus de cinquante ans), alors que les cheveux grisonnent et que les habitudes sont prises. Elle ne quitte son salon pour s'asseoir à un secrétaire que sous l'impulsion des circonstances et pour obéir à un sentiment irrésistible. Or, c'est le cas de Mme Craven, dont la vocation fut tardive. «J'ai cru, voilà pourquoi j'ai parlé», chantait David. Elle pouvait dire à son tour: «J'ai admiré, et voilà pourquoi j'ai écrit...» Un jour, elle crut surprendre un reproche au fond de sa conscience: «Non, pensa-t-elle, je ne puis capitaliser davantage; c'est de l'avarice. Il faut que je partage mon trésor avec les pauvres en impressions et en souvenirs.» Alors elle brisa aux pieds du public son vase d'albâtre[64].»
[64] Mme A. Craven, par M. Arthur Mugnier.
Le Récit d'une sœur, qui est pour la plus grande partie la correspondance authentique et intime d'une famille bien connue, fit grand bruit. Peu de livres de femme se sont vendus à un aussi grand nombre d'exemplaires. «Ce livre est un calice de douleurs!»
Elle a été très critiquée par Armand de Pontmartin et Barbey d'Aurevilly. Ce dernier aurait voulu que le Récit d'une sœur fût l'unique livre de Mme Craven. «La plume qui l'a écrit devrait être brisée, a-t-il dit, comme, dans certains pays, le verre avec lequel on a trinqué avec le roi. Le verre funèbre plein de délices et d'angoisses dans lequel Mme Craven a bu à la mémoire des siens ne devait plus servir à personne. Est-ce que le roi de Thulé, après avoir pleuré dans sa coupe, ne la jeta pas à la mer?»
Mme Craven a écrit d'autres livres qui tous ont eu de nombreuses éditions: Éliane, Anne Séverin, Fleurange, couronné par l'Académie française, comme le Récit d'une sœur; le Mot de l'énigme, Adélaïde Capei, la Vie de lady Fullerton.
L'œuvre de Mme Craven consistant surtout en lettres de ses parents ou amis, on trouve peu d'elle à citer. Mais dans ce qu'elle écrit comme dans ce qu'elle choisit pour publier, la note tendre, sentimentale, domine.
PRÉFACE DU RÉCIT D'UNE SŒUR
«Rendez-moi la joie avec la douleur, et je veux bien vivre comme j'ai vécu, aimer comme j'ai aimé.» Voilà à peu près en quels termes un des poètes de notre temps, lord Byron, a exprimé un sentiment analogue à celui qui nous fait accepter les plus douloureux souvenirs plutôt que l'oubli, qui anéantirait ensemble l'amertume et la douleur du passé. Cette manière de sentir est la mienne... Oh! non, je ne désire l'oubli ni des joies, ni des peines que j'ai connues... Je bénis Dieu de la disposition qu'il m'a donnée à revenir sans cesse sur les traces qu'ont laissées après eux ceux avec lesquels il m'a été si doux de vivre. Le souvenir des jours heureux passés ensemble est devenu pour moi une joie et non une douleur, et, bien loin de désirer l'oubli, je demande au Ciel de me conserver toujours la mémoire vive et fidèle des jours évanouis et la faculté de faire comprendre quels furent ceux avec lesquels s'écoulèrent ces jours et quel fut le bonheur qu'y répandit leur présence. Penser à eux et parler d'eux m'a été doux depuis qu'ils ne sont plus, comme il m'était doux de leur parler et de vivre près d'eux quand ils étaient là. Aussi l'occupation favorite de ma vie a-t-elle été de lire et de rassembler les lettres et les papiers de tout genre dans lesquels est demeurée gravée l'empreinte fidèle de leurs âmes; ce n'est pas sans un tendre orgueil que je les ai parfois fait connaître à d'autres, et que j'ai vu même les indifférents s'attendrir ou s'émerveiller en lisant quelques-unes des pages que j'entreprends aujourd'hui de réunir d'une façon plus complète. Je voudrais, je l'assure, que la mémoire de ceux qui les ont écrites répandît son doux parfum un peu au delà du cercle de ceux qui les ont aimés, et je voudrais les faire aimer de ceux qui les ont vu passer sans les connaître, mais non sans les remarquer peut-être...
PENSÉES
--Vivre longtemps, c'est se survivre.
--Oh! chères visions du passé! c'est encore une douce faculté que celle de vous évoquer ainsi. Alexandrine disait bien que «l'imagination était une belle chose», et elle avait raison de l'appeler «une peinture magique».
COMTESSE DASH
(1805-1874)
Cisterne de Courtiras, vicomtesse de Saint-Mars, connue sous le pseudonyme de Comtesse Dash, est certainement une des femmes qui a écrit le plus de notre siècle; sa féconde imagination ne tarissait jamais; ses ouvrages ont souvent sept ou huit tomes, et son œuvre doit bien se chiffrer par une centaine de titres. Très lus, à l'époque, dans les cabinets de lecture, on n'en parle plus et ne les voit dans aucune bibliothèque. Elle est tombée dans l'oubli, parce que son style n'a rien d'original.
Aussi n'y a-t-il rien à citer d'elle.
LA PRINCESSE BELGIOJOSO
(NÉE EN 1808)
Née à Milan, elle vint résider à Paris, ne pouvant supporter d'habiter sa ville natale sous la domination autrichienne; elle y présida un salon d'élite comme celui de Mme de Staël et de Mme Récamier. Le beau portrait, tracé par Stendhal dans la Chartreuse de Parme, de la duchesse de San Severino aurait été inspiré par elle.
«La princesse Belgiojoso, nous dit Mme Ancelot, qui la rencontrait dans le salon du peintre Gérard, était aussi remarquable par son esprit que par une beauté dont le caractère avait quelque chose de particulier qui frappait étrangement, et dont la vie est aussi remplie d'excentricités que sa figure présente de traits bizarres. Sa vive imagination, excitée par les scènes tumultueuses de notre époque, ne pouvait se restreindre aux paisibles émotions et aux succès féminins que l'on trouve dans les salons.»
Elle a écrit: Souvenirs d'exil, 1850, Notions d'histoire à l'usage des enfants, 1851, Nouvelles et scènes de la vie turque, Essai sur la formation du dogme catholique, articles dans le National et la Revue des Deux-Mondes.
ÉMINA
(RÉCIT TURCO-ASIATIQUE)
Légèrement vêtue d'un pantalon d'indienne suisse imprimée, retenu par une coulisse au-dessus de ses chevilles nues, d'une chemise en calicot blanc retombant sur le pantalon et remplissant l'office de jupe, d'une veste de calicot rayé rouge et jaune, descendant jusqu'au bas des reins et serrée à la taille par une écharpe de même étoffe; les bras couverts d'abord par les larges manches de sa chemise, et ensuite par celles plus étroites et plus courtes de sa veste; les cheveux tressés et tombant sur ses épaules, la tête couverte d'un fez, sur lequel un mouchoir en mousseline fond vert, bigarré de couleurs éclatantes, flottait carrément par derrière à la façon d'un voile; un grand bâton à la main, et ses provisions serrées dans une serviette passée en sautoir; telle était Émina, lorsqu'elle s'éloignait de la vallée, suivant ses chèvres et suivie par son chien.
ÉLISA MERCŒUR
(1809-1835)
Quoique morte âgée seulement de vingt-six ans, Élisa Mercœur fut très connue des femmes de sa génération, parce que ses écrits parurent dans des journaux de famille, mais elle a été vite oubliée. Qui est-ce qui lit maintenant Élisa Mercœur?
Cette jeune fille, qui possédait certainement la flamme poétique, naquit à Nantes, et apprit seule le latin et l'anglais. Croyant comme bien d'autres pouvoir arriver par sa plume à la gloire et à la fortune, encouragée par une lettre flatteuse de Chateaubriand, comme en écrivent trop à la légère les hautes personnalités, qui songent bien davantage à laisser un souvenir sympathique qu'à être réellement utiles, elle vint à Paris avec sa mère et n'y rencontra que déboires et dégoûts.
Ses vers se distinguaient cependant par la grâce, la sensibilité, le rythme harmonieux. Une nouvelle qu'elle publia dans un journal, la Comtesse de Villequier, dénote une grande puissance dramatique, et une tragédie, Boadbil, prouve qu'elle eût sans doute écrit pour le théâtre. Patronnée par Victor Hugo, après bien des luttes et des efforts, elle obtint une pension du gouvernement, qui lui fut enlevée par la révolution de juillet avant qu'elle en eût touché même le premier quartier. De privations et de langueur, elle mourut en 1835.
Après sa mort, son talent fit plus de bruit que de son vivant. Sa mère publia une édition de ses œuvres complètes et put recueillir une souscription pour lui élever une tombe au Père-Lachaise, sur laquelle on a gravé quelques-uns de ses vers.
Voici une de ses gracieuses poésies:
Lorsque je vins m'asseoir au festin de la vie, Quand on passa la coupe au convive nouveau, J'ignorais le dégoût dont l'ivresse est suivie, Et le poids d'une chaîne à son dernier anneau.
Et pourtant, je savais que les flambeaux des fêtes, Éteints ou consumés, s'éclipsent tour à tour, Et je voyais les fleurs qui tombaient de nos têtes Montrer en s'effeuillant leur vieillesse d'un jour.
J'apercevais déjà sur le front des convives Des reflets passagers de tristesse ou d'espoir... Souriant au départ des heures fugitives, J'attendais que l'aurore inclinât vers le soir.
J'ai connu qu'un regret payait l'expérience, Et je n'ai pas voulu l'acheter de mes pleurs; Gardant comme un trésor ma calme insouciance, Dans leur fraîche beauté j'ai su cueillir les fleurs.
Préférant ma démence à la raison du sage, Si j'ai borné ma vie à l'instant du bonheur, Toi qui n'as cru jamais aux rêves du jeune âge, Qu'importe qu'après moi tu m'accuses d'erreur.
En vain tes froids conseils cherchent à me confondre, L'obtiendras-tu jamais, ce demain attendu? Lorsqu'au funèbre appel il nous faudra répondre, Nous aurons tous les deux, toi pensé, moi vécu.
Nomme cette maxime ou sagesse, ou délire, Moi, je veux jour à jour dépenser mon destin; Il est heureux, celui qui peut encor sourire Lorsque vient le moment de quitter le festin.
Mme LESGUILLON
(NÉE EN 1810)
Mme Hermance Sandron, épouse de P.-J. Lesguillon, le poète bien connu, a publié des poésies charmantes: Rayons d'amour, Contes du cœur, à l'usage des jeunes filles et des enfants. Nous détachons les vers suivants sur les Femmes savantes, parfaitement justes d'expression et de forme:
Les femmes de Molière ont si longtemps fait rire Qu'une femme avec crainte apprend à bien écrire; Mais Molière, en esprit prophétique et profond, N'attaquait que la forme et respectait le fond. Il raillait à bon droit dans les fausses savantes La sottise en rubans et les phrases pédantes, Mais ne proscrivait pas le vrai du sentiment Qui s'instruit et s'élève au noble enseignement. S'il revenait, Molière, il verrait avec joie La femme l'admirer en dévidant la soie, Et la jeune ouvrière, en tournant un chapeau, Commenter La Fontaine et réciter Boileau.
Mme MENESSIER-NODIER
(NÉE EN 1811)
Fille du célèbre romancier Charles Nodier, qui, passionné bibliophile, fit le sacrifice de vendre sa bibliothèque pour lui faire une dot, en 1831, lorsqu'elle épousa M. Menessier, est auteur d'un volume de poésies, le Perce-Neige, de Charles Nodier, épisodes et souvenirs de sa vie, ainsi que de beaucoup d'articles dans les journaux dont on trouve peu de trace.
ÉLISE GAGNE
(NÉE EN 1813)
Née à Rochefort, Élise Moreau de Russ, épouse de Paulin Gagne, a publié, en 1837, un recueil de vers très bien accueilli, les Rêves d'une jeune fille. On a encore d'elle: Omégar, ou le Dernier homme, poème en douze chants, une étude biographique sur Mme de Bawr et des livres pour enfants.
Mme ACKERMANN
(1813-1890)
Les ouvrages de Louise-Victoire Choquet, dame Ackermann, sont peu répandus, d'abord parce qu'ils sont peu nombreux, et peut-être aussi parce qu'il fut peu parlé d'elle. C'était une femme savante qui d'un long séjour en Allemagne avait rapporté une grande simplicité. Elle était une érudite, quoique poète, et avait étudié le sanscrit et l'hébreu.
Une de ses poésies les plus connues est le Nuage, qui commence ainsi:
Levez les yeux, c'est moi qui passe sur vos têtes, Diaphane et léger, libre dans le ciel pur, L'aile ouverte, attendant le souffle des tempêtes, Je plonge et nage en plein azur.
Depuis sa mort, on parle beaucoup plus d'elle que de son vivant, probablement parce que l'intérêt de son éditeur est plus grand. Sainte-Beuve ne l'a pas oubliée dans ses Lundis.
Mme Alphonse Daudet a fait sur elle une jolie étude où elle cite encore ces deux quatrains:
Moi que, sans mon aveu, l'aveugle destinée Embarqua sur l'étrange et frêle bâtiment, Je ne veux pas non plus, muette et résignée, Subir mon engloutissement! . . . . . . . . . . . . . . .
Afin qu'elle éclatât d'un jet plus énergique J'ai, dans ma résistance à l'assaut des flots noirs, De tous les cœurs en moi comme en un centre unique Rassemblé tous les désespoirs! . . . . . . . . . . . . . . .
Mme LA COMTESSE DE GASPARIN
(NÉE EN 1815)
Valérie Boissier de Gasparin est surtout connue comme l'auteur des Horizons prochains.
Ardente protestante, ses écrits, empreints d'une profonde moralité, ne tombent jamais dans le roman. Le Mariage au point de vue chrétien a été couronné par l'Académie en 1853. Elle a publié: Horizons prochains, 1859, Horizons célestes, 1859, Vesper, 1861, Tristesses humaines, 1863.
PENSÉE
Savoir être heureuse, c'est-à-dire ne pas se plaire aux ennuis, ne pas se plaire aux soucis, glisser sur certaines impressions fâcheuses; savoir être heureuse, c'est-à-dire soulever les montagnes qui barrent le chemin, s'avancer d'un pas confiant dans la vie.
Mme EGGER
Fille du savant helléniste membre de l'Institut, femme de M. Émile Egger, érudit et helléniste aussi, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, elle aurait pu être une nouvelle Mme Dacier. Elle a cherché à familiariser les jeunes filles avec l'antiquité grecque et latine.
On cite d'elle particulièrement un portrait de la ménagère grecque, d'après l'Économique de Xénophon, et une étude très remarquée sur Saint-Évremond, parue dans le Correspondant.
Mme PENQUER
(NÉE EN 1827)
Mme Léocadie-Auguste Penquer, née au château de Kérouartz (Finistère), qu'elle a décrit en très beaux vers dans les Chants du Foyer, 1862, écrits sous l'inspiration de Lamartine; plus tard elle écrivit les Révélations poétiques, où l'on sent l'influence de Victor Hugo. Elle aborde enfin le poème épique et nous laisse Siruensée, Velléda, poèmes divisés en douze chants. Ses poésies sont semées de pensées heureuses.
L'autan, qui détruit tout quand il s'élève et gronde, A l'arbre de l'amour ne prend pas une fleur. . . . . . . . . . . . . . . . . C'est l'hiver que l'amour des pauvres me reprend, Plus vif, plus chaleureux, plus fraternel, plus grand.
COMTESSE DORA D'ISTRIA
(NÉE EN 1828)
Hélène Ghika, princesse Kolzoff-Massalky, pseudonyme Dora d'Istria, reçut une profonde instruction. Grande voyageuse, elle parcourut l'Europe et l'Asie à un point de vue tout théologique. A écrit la Suisse allemande, la Vie monastique en Orient, les Femmes en Orient, Voyage en Suisse. Comme compatriote et émule citons à côté d'elle la princesse Cantacuzène.
ROSE HAREL
(NÉE EN 1830)
Ici se présente un cas exceptionnel. Une pauvre servante de Lisieux, ayant passé ses années dans les champs à cultiver la terre, composait des vers sans connaître une seule règle de la versification, sans avoir rien étudié. L'Alouette aux blés, recueil de poésies remarquables, a paru en 1863, publié à l'aide d'une souscription ouverte par les soins de M. Adolphe Bordes.
Mme BLANCHECOTTE
(NÉE EN 1830)
Son premier livre de vers remporta un prix de l'Académie française: Rêves et réalités. Elle publia un autre volume, Nouvelles Poésies (1861), le Long du chemin, pensées d'une solitaire, ouvrage en prose, sorte de manuel ascétique sans dogme particulier. Son style n'a rien de bien original; on cite ce quatrain sur la mort de Béranger:
La lyre de Tyrtée est là; rien n'y résonne. Ensemble ils ont perdu, doux poète endormi, La France son chanteur, le peuple son ami. Tu ne vibreras plus pour elle ni personne.
[Illustration]
A MON ENFANT QUI VA NAITRE
Petit être adoré, dont le sexe inconnu Me fait souvent rêver un nom doux ou sonore, Viens, oh! viens, je t'attends! Quand tu seras venu, J'ai de l'amour pour toi, je puis souffrir encore, J'ai gardé pour ta vie un fécond dévoûment; A toi la paix, mon ange! à mon cœur le tourment! . . . . . . . . . . . . . . .
L'appui dont on peut le moins se passer, c'est l'appui que l'on trouve en soi-même.
LA COMTESSE DE CHAMBRUN
(1827-1891)
Marie-Jeanne Godard-Desmarest, née à Baccarat, seconde fille du grand industriel dont le père avait fondé la célèbre cristallerie, d'origine béarnaise par sa mère, épousa en 1853 le comte de Chambrun. D'une nature essentiellement poétique et sensible, elle ressentit vivement les grandes douleurs de l'âme: la perte d'une sœur, puis de sa mère. Elle souffrit beaucoup d'une existence oisive qu'elle emplissait cependant autant qu'elle pouvait par les bonnes œuvres et l'art. Profondément musicienne, élève de Reber, les dernières années de sa vie furent occupées surtout à faire entendre chez elle, dans une superbe chapelle, et dans un recueillement religieux, les chefs-d'œuvre de la musique. Son mari avait perdu la vue.
«Philosophe, il avait organisé avec méthode sa vie d'aveugle qui renonce volontiers à la lumière du jour, pourvu que cette obscurité extérieure rende encore plus vive et plus pure la lumière du dedans.» Elle l'initiait aux jouissances musicales.
Ces concerts spirituels réunissaient des artistes tels que Mmes Krauss, Conneau, l'orchestre de Colonne, et le Tout-Paris s'efforçait de s'y faire inviter. La comtesse de Chambrun était poète. Une main pieuse a recueilli après sa mort ses poésies, afin qu'elle se survécût dans la pensée des êtres intelligents.
Nous citerons seulement l'une d'elles, la Passiflore; outre qu'elle décrit bien l'état d'âme de la comtesse de Chambrun, elle a été mise en musique par Ambroise Thomas et par Gounod.
Voici sur mon déclin la fleur que j'ai choisie; D'autres l'appelleront fleur de la passion, Je la nomme fleur de la vie; Qu'importe c'est le même nom.
Elle a la couronne d'épines, Et l'échelle qui mène au ciel, Et l'éponge aux gouttes divines Tour à tour d'hysope et de miel;
Elle a le vert de l'espérance, Elle a le violet du deuil; C'est la joie et c'est la souffrance, C'est le berceau, c'est le cercueil.
C'est donc sur mon déclin la fleur que j'ai choisie D'une teinte pareille au jour qui va pâlir. Elle est l'image de la vie, C'est le passé, c'est l'avenir.
Mlle MÉLANIE BOUROTTE
(NÉE EN 1832)
Née à Vigneulles (Meuse). Poète d'intuition, fille d'un inspecteur des eaux et forêts, elle reçut de sa mère, femme douée de grandes capacités, une instruction littéraire très profonde. Elle a écrit un recueil de poésies, l'Echo des bois (1860), la Madeleine au désert, où elle essaie de soulever de grands problèmes sur la théodicée.
Elle s'écrie:
Vous, penseurs fatigués de sonder les abîmes, Découragés lutteurs dans l'arène vaincus, Sceptiques désolés, poètes, fous sublimes, Vous tous au cœur saignant, vous qui n'espérez plus, Fuyez la foule ingrate et ses promesses vaines; Dans le calme et la foi, venez vous recueillir. La nature a des chants pour endormir vos peines, Des dictames pour les guérir.
CLAIRE DE CHANDENEUX
(MORTE EN 1884)
Mme de Chandeneux a eu une note à elle; elle a pris pour sujet de ses écrits les ménages de militaires; il y avait là une source d'études presque intarissable, où elle a pu alimenter une série de romans de mœurs charmants que les jeunes femmes ont lus avec intérêt et profit. Son style est clair, suffisamment correct.
Mlle ZÉNAIDE FLEURIOT
(MORTE EN 1889)
Mlle Zénaïde Fleuriot peut être regardée comme la tête de ligne de toute une escouade de femmes écrivant les intrigues édifiantes, les nouvelles morales et sentimentales à l'usage des jeunes filles et des jeunes élèves de couvent et de pensionnat, qui approvisionnent les bibliothèques roses et lilas de nos grands éditeurs. Leur style est suffisamment correct, mais, de par leur clientèle même, elles sont condamnées à ne chercher aucune originalité. Il n'y a donc rien à citer, et impossibilité aussi d'énumérer les nombreux ouvrages sous peine de publier un véritable catalogue.
MARQUISE DE BLOCQUEVILLE
(1814-1892)
Louise-Adélaïde, princesse d'Eckmühl, fille du maréchal Davout, duc d'Auerstædt, mariée au marquis de Blocqueville, mérite la plus haute place parmi les femmes littéraires et aussi parmi les femmes de salon du XIXe siècle; tous ceux qui l'ont connue et approchée seront de mon avis.
Son salon a été le plus recherché et le mieux dirigé de la dernière moitié du siècle, fréquenté par les littérateurs les plus éminents, les hommes politiques les plus marquants. Toutes les hautes personnalités tenaient à honneur d'y être reçues; les hauts personnages étrangers de passage à Paris briguaient une invitation; et un artiste qui avait le bonheur de se faire entendre chez Mme la marquise de Blocqueville était lancé.
Nommer les illustrations qui ont passé chez elle, même en assidus et intimes, formerait l'annuaire des célébrités depuis cinquante ans, se présentent sous notre plume les noms de: MM. Cousin, Villemain, Caro, le duc de Broglie, Camille Doucet, Jurien de La Gravière, le marquis de Rambuteau, Le Myre de Villers, Eugène Manuel, Nadaud, D. Jouaust, comte André Zamoïski, etc. Mme la vicomtesse de Janzé et Mme Beulé étaient des dernières intimes. Mmes les princesses Gortschakoff, Ourousoff, Galitzin, Mme d'Abadie; ses nièces, Mmes la duchesse d'Albuféra et de Feltre, comtesses Viguier, de Maleyssie, de Montesquieu; toute l'aristocratie, la diplomatie, la haute littérature, se donnaient rendez-vous quai Malaquais, où la marquise de Blocqueville habitait depuis trente années. Son suprême bon ton ne laissa jamais introduire autour d'elle le moindre élément féminin parasite, et Dieu sait quelle énergie et quelle bravoure il faut pour cela à Paris quand on reçoit. Son salon était, je crois, unique sous ce rapport. Mme la marquise de Blocqueville était implacable. Et je pourrais citer plus d'une femme portant des noms connus, accueillies partout avec empressement, qu'elle a obstinément refusé, devant moi, de recevoir en dépit des supplications de ses meilleurs amis.
«C'est une intrigante, disait-elle, je ne veux pas la voir.»
D'ailleurs, elle repoussait avec la même fermeté les hommes qui avaient transigé, à sa connaissance, aux lois de l'honneur. La moindre tare, le plus petit scandale, vous faisait expulser nettement. Elle était aussi tenace dans ses inimitiés que fidèle dans ses amitiés. Cependant, elle était bonne et bienveillante plus qu'on ne pourrait l'imaginer, mais sans banalité aucune. D'une inépuisable charité que l'on ne sollicitait jamais en vain, ne jouissant que d'une fortune très limitée pour ses obligations de grande dame, elle savait, par ses habitudes d'ordre, décupler les moyens dont elle disposait. Généreuse et d'une délicatesse exquise, elle obligeait avec adresse et sans jamais froisser.
Que d'anecdotes curieuses je pourrais citer! que de paroles spirituelles, de mots exquis, de fines appréciations j'ai notées lorsque je revenais de chez elle! Mais la profession d'écrivain tournerait à l'état d'espionnage si nous racontions tout ce que nous entendons, et il doit se passer au moins de nombreuses années avant que nous puissions le faire.
C'est uniquement comme femme de lettres que nous avons à nous occuper ici de cette aimable et impeccable grande dame, essentiellement française de naissance, de cœur, de beauté, d'esprit. Non seulement elle a écrit de nombreux ouvrages, mais elle les a écrits dans une langue épurée qui la rend l'égale, pour notre siècle, de Mme de La Fayette pour le XVIIe siècle, et la place très au-dessus de la masse de nos romancières et moralistes modernes.
Peu de mois avant sa mort, nous lui avions communiqué notre projet de lui donner dans notre Anthologie la place à laquelle elle avait droit avant toute autre; en nous donnant sur ses œuvres les renseignements indispensables, elle ajoutait dans sa lettre du 11 juillet 1892:
En grâce, ne dites pas de moi un bien que je ne mérite pas, cela me rend confuse! Je ne mérite que si peu d'éloges! En dépit de mes efforts, il y a tant d'imperfections dans mon pauvre être!
Douée d'autant de modestie que de juste fierté, possédant une urbanité et une grâce exquises dans sa personne comme dans son esprit, elle conserva le sourire sur les lèvres, même dans les plus grandes souffrances, car elle souffrait depuis son enfance d'une goutte sereine et elle devait combattre vaillamment tous les jours pour se tenir debout. Elle avait eu à supporter bien des maladies et des accidents. Fort belle étant jeune, elle était une jolie vieille, franchement vieille; les cheveux blancs ondulés sur les tempes, la tête enveloppée d'une grande fanchon, soutenue par des fleurs; vêtue de robes amples, à longue traîne, avec une mante pour dissimuler la taille, elle avait le plus grand air quand elle faisait quelques pas, ce qui lui arrivait rarement. Elle est restée sur la brèche jusqu'au dernier moment, toujours entourée et recherchée.
Des gens qui n'ont jamais mis le pied chez elle ont fait courir le bruit que la pièce d'Édouard Pailleron, le Monde où l'on s'ennuie, était inspirée par son salon.--Je n'ai jamais pu saisir l'allusion.--On causait très gaiement chez elle, on riait même beaucoup, quoique pas d'une gaieté de cabaret; mais il n'y a que des imbéciles qui ont pu s'y ennuyer. Il y régnait un ton de bonne compagnie; on y parlait presque uniquement de choses intellectuelles. On savait écouter ceux qui en valaient la peine. Ce n'était point du papotage ni du flirtage; tout le monde ne parlait pas à la fois en criant et debout, comme dans certains salons. Mais bien des écrivains parlent de choses et de personnes qu'ils n'ont jamais vues. Une très spirituelle chroniqueuse a comparé Mme la marquise de Blocqueville à Mme de Maintenon. Or, elle n'avait absolument aucun point de ressemblance avec cette illustre pédagogue. Si on tient à la comparer à une personnalité de l'autre siècle, c'est avec la marquise de Lambert que je lui trouve plus d'un point de ressemblance.
Elle était trop finement femme pour laisser faire son portrait moins belle qu'autrefois; mais elle m'a donné une épreuve sur chine d'une fine gravure faite d'après un dessin qui représente plutôt sa silhouette que sa figure, mais la silhouette de sa personne entière. Elle est là, assise avec une longue robe à falbala que je lui connaissais, sa mante Louis XVI, sa fanchon, dans son jardin de Villers-sur-Mer, devant un théâtre qu'elle a fait arranger dans le feuillage, et sur lequel une de ses nièces préférées, dernière descendante de Jeanne d'Arc dont elle porte le nom, récite un monologue. Cette petite scène de sa vie intime m'est plus précieuse qu'un simple portrait.
Ne pouvant guère marcher, elle avait ce prétexte pour ne pas accompagner ses visiteurs, à ses jours de réception; elle se soulevait simplement de son grand fauteuil, ses pieds enveloppés d'une riche peau d'ours; les hommes lui baisaient la main, les femmes faisaient la révérence. Cette manière de faire était bien préférable à l'allée et venue continuelle des maîtresses de maison qui accompagnent à la porte de leur salon. Cette habitude devrait être supprimée les jours de réception. Mais lorsqu'on allait la voir en tête à tête, elle savait très bien vous accompagner. Elle était douée d'un tact exquis. Quel regard inquiet elle jetait au visiteur qui restait silencieux, et comme elle cherchait à faire valoir chacun!
La marquise de Blocqueville avait surtout à cœur la mémoire de son père, le maréchal Davout; elle s'occupait sans relâche de la publication des écrits qu'il a laissés. Elle a fondé à Auxerre, berceau de la famille, un musée et une bibliothèque, auxquels elle a laissé ses meubles et ses objets d'art, tous souvenirs précieux.
N'oublions pas de mentionner qu'elle fut nommée, la troisième femme en six siècles, grande-maîtresse des Jeux floraux de Toulouse.
Aujourd'hui elle repose sous le magnifique mausolée qui a été élevé au Père-Lachaise à la mémoire du maréchal Davout.
Voici la liste de ses ouvrages dans l'ordre de leur publication; ce n'est pas un mince bagage:
Perdita, roman, première édition parue avant 1848, réimprimée en 1890 par Jouaust, son éditeur et son ami, qu'elle tenait en haute estime.
Chrétienne et Musulman, roman, réédité en 1892 par Jouaust, sous le titre de Stella et Mohamed, titre sous lequel il a été traduit en italien et a obtenu un grand succès.
Le Prisme de l'âme, fort volume in-8º de 600 pages, qu'on pourrait appeler la Philosophie du cœur (Hetzel).
Rome, fort volume in-8º (Hetzel).
Les Soirées de la Villa des Jasmins, 4 tomes in-8º, ouvrage favori de l'auteur, traduit en anglais (Perrin, éditeur).
Maréchal Davout, prince d'Eckmühl, raconté par les siens et par lui-même, 4 vol. in-8º (1802 à 1815).
Correspondance inédite du Maréchal Davout, prince d'Eckmühl, 1 vol.
Roses de Noël, pensées (collection des Moralistes, d'Ollendorff).
Pensées d'un Pape (Jouaust), petit in-32.
Chrysanthèmes (Jouaust), petit in-32.
A travers l'Invisible (Jouaust). Son dernier ouvrage (1891).
Outre quelques pages de ses ouvrages, trop peu populaires à cause de leur prix élevé, nous publions les deux dernières lettres qu'elle nous a adressées, avec des pensées inédites.
Villers-sur-Mer, 16 septembre 1892.
... Je n'ai pas eu un jour de quasi santé. Je n'ai pu une seule fois faire les deux cents pas qui me permettraient d'assister au coucher du soleil dans la mer, une de mes passions... J'ai beaucoup pensé, beaucoup souffert, mais pas du tout travaillé; seule tous les jours, ne voyant du monde que le soir, j'ai savouré, en toute longueur de temps, cette parole du grand Lacordaire: «La solitude est la demeure naturelle de toutes les pensées.»
Voici quelques CHRYSANTHÈMES INÉDITS; j'aimerais à revoir l'épreuve de ceux que vous choisirez, si vous en choisissez quelques-uns...
Laissez-moi, chère petite Tocania[65], souhaiter plein succès à votre livre (L'ANTHOLOGIE) et à son auteur.
A.-L. ECKMUHL, marquise DE BLOCQUEVILLE.
[65] Homonyme de prénom, en espagnol.
Deuxième et dernière lettre:
26 septembre 1892, Villers-sur-Mer, chalet du Ravin.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . «Hélas! je n'ai rien de bon à vous dire de ma déplorable santé, exaspérée par l'air de la mer. J'ai une grande tristesse de quitter ce lieu charmant où, sans doute, je ne devrai jamais revenir (!); et cependant j'aspire à Paris, où je serai plus confortablement installée pour souffrir. J'arriverai du 1er au 5, pour profiter du rapide, si je suis en état de partir... Pardon de cette grosse tache faite par ma fièvre aux épreuves; il y a quelques corrections importantes...
... Merci bien de l'envoi de ces épreuves. Comme je vous félicite de travailler,--il est dur de ne le pouvoir pas!... Installée et reposée, je réclamerai votre journal que vous voudrez bien m'apporter? Santé et heur je vous souhaite...
A.-L. E., marquise DE BLOCQUEVILLE.
Hélas! elle n'eut pas le temps de nous appeler; deux jours après son arrivée, le 7, elle succombait subitement à une affection du cœur!
Et maintenant, nous conservons comme des reliques ces épreuves corrigées de sa tremblante main, et nous disons avec le poète:
Quand reviendront ces jours? Jamais! oh! jamais plus!
DERNIERS CHRYSANTHÈMES
(INÉDITS)
Beaucoup d'êtres peuvent fréquenter notre demeure et n'y entrer jamais. Seule la sympathie ouvre les portes, et la sympathie souffle où elle veut.
Le «bonjour» n'est pas toujours gai, mais la séparation a toujours ses déchirements, car on laisse en tout ce que l'on quitte un peu de soi-même.
La charité est un pieux amour qui ose, et la reconnaissance un devoir qui commande souvent à des sourds.
Un village sans église est triste comme une âme sans Dieu.
Les agités trouvent souvent le temps de s'ennuyer, jamais celui de penser.
Gardez-nous, Seigneur, de ce qu'un sage du passé appelait l'ensorcellement des niaiseries.
Les âmes pâles sont les nébuleuses du ciel des esprits.
L'homme a le droit de parler des idées qu'il se fait du monde supérieur, mais si l'être mortel s'avise de mettre en scène l'Immortel, il le réduit à la mesquine mesure qu'il ne peut dépasser.
Milton, si grand, si éblouissant quand il dépeint l'enfer et le roi des anges déchus, dès qu'il essaye de pourtraicter Dieu, le rapetisse et l'humanise.
CHRYSANTHÈMES BLANCS
L'âme humaine a soif de sympathies intelligentes, et il y a des flatteries réellement touchantes: ce sont les flatteries à parfum génial comme celui des fleurs, qui ne ressemble en rien au parfum composé des essences.
Une femme exceptionnellement belle ou riche doit se faire légion, afin de repousser les bataillons serrés de prétendants toujours prêts à monter à l'assaut de sa beauté ou de sa bourse.
PRISME DE L'AME
L'amour est la sérieuse affaire des hommes de n'importe quel âge. Quand l'affaire est mauvaise, la vie doit nécessairement s'en ressentir.
Comment l'époux et le père de famille, le cœur douloureusement oppressé par de tristes préoccupations personnelles, donneraient-ils aux intérêts du dehors l'attention qu'ils réclament?
Les troubles d'un intérieur agité ne permettent d'apporter, ni dans le commerce, ni dans la vie publique, le calme nécessaire au succès. La conduite politique elle-même manque fatalement de délicatesse et de tenue, quand la conduite privée manque de sécurité.
L'homme qui se consacre au pays a l'intime besoin de sentir, alors qu'il se jette dans l'orageuse mêlée des grandes luttes de la vie, qu'un doux et loyal sourire l'attend chez lui. Son âme a besoin de s'appuyer en paix aux nobles amours pour pouvoir se dévouer librement au devoir...
La lumière du cœur produit la vraie lumière de l'esprit, et les ténèbres du foyer suivent hors de chez lui le maître de ce foyer. Certes, un orateur, quelle que soit sa peine secrète, pourra rencontrer d'âpres mouvements d'éloquence, de superbes élans de colère et d'indignation, illuminer même les questions qu'il sera appelé à traiter, mais certainement il ne les éclairera pas.
Avez-vous jamais remarqué, au contraire, comment l'enfant tendrement et fortement élevé à l'abri salutaire de deux êtres qui s'aiment d'un amour béni s'élance au travers de la vie, pénétré de l'idée du bonheur et du droit.
DU BONHEUR
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le bonheur est rapide, insaisissable: les yeux qu'il illumine aujourd'hui de son ineffable rayonnement pleureront certainement demain. Il y a de quasi-bonheurs, il y a surtout de jeunes bonheurs; mais sur le bonheur, comme sur les ailes du papillon, se trouve une poussière impalpable qui en harmonise tous les tons, et qui ne revient jamais plus parer la fleur mobile une fois qu'une rude atteinte l'en a dépouillée.
Le papillon peut échapper aux doigts cruels qui le retenaient, voler encore, s'abandonner à de douces brises, chercher à vivre; mais il a perdu sa fierté en perdant sa confiance et son éclat, et mourra de langueur sans retrouver sa joie et sa beauté premières.
Dans notre esprit, l'idée de bonheur se confond positivement avec le mot triste et charmant--d'autrefois..., car le passé devient le mélancolique lieu d'asile de toute félicité humaine, du moment où l'avenir ne sourit plus à nos vingt ans. Aussi les montagnes m'ont-elles paru toujours la poétique image de nos rêves de bonheur. Aperçues de loin, soit que l'on marche vers elles ou que l'on se retourne pour les revoir encore, elles se montrent à nos regards doucement irisées des tons les plus suaves, azurées et souriantes; mais dès qu'on cherche à les gravir, elles nous apparaissent âpres, rudes, hérissées d'abîmes, telles qu'elles sont enfin.
Si le passé et l'avenir, brillants enchantements de nos souvenirs ou de notre espérance, lassent le cœur à l'instant où il faut les vivre, les montagnes lassent les muscles de l'homme qui s'obstine à les gravir. Mon avis serait donc, si une fois, un jour, une heure, on se trouvait à peu près bien, de fermer sagement les yeux et de se refuser à rien voir de nouveau.
L'inconnu est l'ennemi du connu, et la douleur est la réaction nécessaire des joies, si la joie est parfois une réaction de la douleur. Rien n'étant stable ici-bas, c'est à l'instant où nous nous sentons heureux que nous devrions craindre pour l'instant qui va suivre.
Au nom d'une loi d'équilibre dont chacun profite à son tour, il n'y a pas de malheur qui ne serve à ceux qu'il n'atteint pas. Hélas! l'âge nous enseigne généralement trop tard la souveraine bonté en plus de la souveraine sagesse des commandements de Dieu.
En nous défendant le mal, il nous défend la cause première de toute souffrance,--la faute engendrant le châtiment. Mais comment croire, alors que le sang bouillonne dans nos veines, que résister à ses passions est moins terrible que de s'y abandonner? Une ardeur impatiente est la fatalité de notre race; le plus grand tort des Français, et par suite de la France, est de ne savoir pas attendre et de tout gâter par une hâte aveugle. Le châtiment d'un enthousiasme autant que d'un acte irréfléchi est de devoir en venir à le juger. Il est cruel d'avoir à subir les longs désenchantements d'un engagement trop prompt.
Si on le pouvait, il conviendrait surtout de voyager dans les heures ardentes de l'existence. La fatigue de corps que la vie de voyage entraîne donne du repos à l'âme. Il y a d'ailleurs dans la nature une si magnifique, une si bizarre variété, que l'existence, rien que pour voir, semble parfois bonne.
Je conseillerais encore aux violents, aux tourmentés, aux affligés, de se souvenir que les occupations mécaniques et régulières apaisent la pensée. Forcer sa main et ses yeux à s'appliquer à une broderie, à une copie de vers ou de musique, est contraindre sa douleur à prendre peu à peu, comme le sang, un cours résigné et paisible.
Apprendre à souffrir est réellement apprendre à vivre. Faute de grands bonheurs, il est nécessaire de s'en préparer de petits.
La lecture, ne l'oublions pas, est une source de vives jouissances et un puissant élément de distraction. On a presque le même contentement à rencontrer ses pensées en un livre qu'à rencontrer un ami sur la terre étrangère.
La sensation qui s'éveille en nous alors que nous retrouvons une idée qui est nôtre dans l'œuvre d'autrui est à la fois douce et bizarre. En la saluant de l'esprit et du cœur, on se sent moins seul; on bénit tendrement l'être qui a su traduire en nobles et sympathiques paroles un des rêves de notre âme.
La pensée de la mort doit aussi entrer dans nos provisions de voyage. Il est essentiel de savoir se dire, aux heures d'abandon douloureux, que l'existence la plus entourée aboutit à la solitude du tombeau, et d'occuper son imagination des rêves d'outre-vie.
La fantasque avidité de le voir seulement passer me visite souvent. Je voudrais arriver à pressentir la forme qu'affecte le bonheur; je voudrais savoir s'il tient plus de l'homme ou de la femme; d'un bon dîner ou d'un portefeuille ministériel; d'un titre, d'une gloire, d'une distinction sociale; d'un coquet chapeau, d'une chaise de poste, d'un navire ballotté par toutes les mers; d'un couvre-pied ouaté... Que sais-je encore de plus infime ou de plus grand?
Le bonheur doit nécessairement appartenir à la race des caméléons, afin de se plier au caprice de toutes les têtes, de tous les désirs et de toutes les circonstances...
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