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DEUXIÈME PARTIE

ÉCRIVAINS VIVANT A NOS JOURS

(2e série)

NOUS avons supprimé, pour les auteurs vivants, les dates de naissance, difficiles à connaître avec exactitude. Nous avons dû abandonner l'ordre chronologique, pour adopter un classement par aptitude, et autant que possible dans l'ordre auquel les auteurs se sont présentés aux lecteurs par leurs ouvrages. Nous avons commencé par les _femmes-poètes_, pensant plus galant de donner le pas à la poésie; après les rares _femmes politiques_, _journalistes_, quoiqu'elles aient parfois cumulé et soient aussi romancières, et les plus rares encore, intrépides voyageuses scientifiques, viennent les _romancières_ proprement dites, très nombreuses, les _pédagogues_, celles qui écrivent pour les enfants, les _chroniqueuses_, et enfin les _psychologues_, qui ont su adopter l'_écriture_ recherchée paraissant devoir être le style du XXe siècle et que nous sommes forcée de placer à la fin, non que par leur talent elles ne méritent la première place, mais parce qu'elles donnent le dernier mot de la littérature actuelle.

Nous rappelons encore une fois que nous citons seulement les _leaders_, celles qui ont une note personnelle, et que nous continuons à pratiquer l'éclectisme et l'impartialité les plus larges. Nous ne faisons pas ici de la critique, nous sommes simplement compilateur.

Nous regrettons seulement d'être obligé d'omettre tant de noms qui surgissent tous les jours; malgré notre désir de faire aussi complet que possible, nous sommes positivement débordé par la vague qui monte, monte toujours et plus vite que nous.

LES FEMMES POÈTES

Les poètes sont beaucoup plus nombreux qu'on ne se l'imagine parmi les femmes, mais elles n'arrivent pas toutes à la postérité; la place nous manque pour citer toutes celles que nous connaissons, et nous devons nous contenter de nommer _Mlle Loyseau_, prix de poésie de l'Académie, _Sylvanecte_, _Sylvane_, _Mlle Vacaresco_, etc.

Mme ANAÏS SÉGALAS

A la tête des femmes écrivains vivantes nous tenons à placer le poète féminin le plus populaire du XIXe siècle.

Le père d'Anaïs Ségalas, M. Charles Ménard, auteur d'un spirituel ouvrage (_l'Ami des bêtes_), épousa une charmante créole des Antilles. Sa fille hérita de toute la grâce de sa mère. Mariée à quinze ans à M. Victor Ségalas, avocat de talent, elle a parcouru une longue carrière de bonheur et de succès non interrompus.

A côté de tant d'existences bouleversées et abreuvées d'amertumes, la sienne a été d'une inaltérable sérénité, jusqu'au chagrin affreux que lui a causé la mort de son mari, il y a peu d'années.

Elle a vécu et vit dans une aisance très large, sans inquiétude pour son avenir ni pour celui des siens, ayant près d'elle une fille unique et dévouée, intelligente autant que bonne, qui cultive les lettres et les beaux-arts.

Officier d'Académie, ayant reçu des médailles et des prix dans tous les concours, lauréate de la Société d'Encouragement au bien, l'Académie française lui a décerné le prix Botta en 1888. Ses poésies, dont l'humour et la satire ne sont pas exclus, sont empreintes d'une nuance sentimentale et touchante qui fait venir les larmes aux yeux tout en conservant le sourire sur les lèvres. L'observation philosophique se retrouve dans cette versification facile, à la portée de l'enfance, mais non sans charme pour l'âge mûr. Parmi les plus populaires de ses poésies, il faut citer _le Petit Sou neuf_. Quel est l'enfant de notre époque qui n'apprend pas, en épelant ses lettres:

Comme te voilà beau, monsieur le Petit Sou...

Les poésies de Mme Anaïs Ségalas pourraient s'appeler les annales du XIXe siècle mises en vers. Elle nous raconte notre vie, soit dans _les Cartes de visite_, soit dans _le Bal de Charité_, ou encore dans _le Jardin des Tuileries_ et dans la poésie sur les _Gens de lettres_. Survient-il un événement quelconque, infatigable, elle prend sa plume légère et vive et retrace la scène dans des vers mi-satiriques, mi-plaisants qui nous la fixe dans la mémoire.

C'est ainsi qu'après l'ordonnance du préfet de police (été 1892), pour museler les chiens, elle s'est écriée, avec cette verve intarissable qui lui est si personnelle:

Avez-vous vu des chiens, courbant leurs têtes fières, Froissés dans leur orgueil, porter des muselières? Paris les affranchit souvent de ce lien; Mais parfois, par un jour de soleil et de flamme, L'arrêt fatal revient. C'est en vain qu'on réclame: Saint Roch serait forcé de museler son chien.

Et la rage! dit-on.--Mais nos chiens doux, tranquilles, Pourquoi les opprimer, quand on voit par les villes Tant de gens enragés sans bâillons ni réseaux? Les uns, railleurs charmants; d'autres, hurleurs farouches. Quand vous laissez en paix tant de méchantes bouches, Pourquoi donc enchaîner tant d'innocents museaux?

Muselez cette femme au gracieux sourire, Aux deux lèvres de rose, à la dent qui déchire Les réputations, et qui certes mord bien! Sa voix est douce, avec des notes argentines, Mais ses petites dents, de blanches perles fines, Font souvent plus de mal que les longs crocs du chien.

Et ces ambitieux, aboyant en colère Contre l'État, les lois, et voulant tout refaire, Il faut les museler! Qu'on leur donne un trésor, Une place, et soudain ces hurleurs, ô merveille! N'auront plus d'aboîment pour assourdir l'oreille: On les fait taire avec des muselières d'or.

Muselez ces voyous, roquets pleins d'insolence; Et même à la tribune ou dans la conférence, Quand l'orateur bavard, comme un long écheveau Déroule une parole ou malsaine, ou mollasse, Quand le fil du discours n'est que de la filasse, Mettez la muselière auprès du verre d'eau.

Muselez ces auteurs, dont le talent coupable Recherche le scandale et prêche l'impudeur, Qui, sur chaque feuillet, pour mordre le lecteur, Ont un vice embusqué. Leur poison redoutable Peut se gagner; près d'eux vous courez des dangers: Ils ne sont pas mordus par des chiens enragés, Mais ils sont mordus par le diable.

Muselez cet ivrogne aussitôt qu'il voudrait Franchir, pour s'enivrer, le seuil du cabaret, Car il jette au comptoir son argent et son âme; Il s'abrutit avec l'eau-de-vie... ou de mort, Il devient animal, sans raison ni remord, Et, dans son verre, il boit les larmes de sa femme!

Mais ne muselez pas le chien, ce compagnon, Ce gardien, pour qu'il puisse aboyer au larron. Cet arsenal de dents, qu'il lui montre en furie, Pour garder la maison lui sert d'arme et d'outil; Il ressemble au soldat quand il met son fusil Au service de la patrie.

Laissez-le nous parler... sans savoir conjuguer Nos verbes si connus: calomnier, narguer, Médire. Sa parole est pourtant nette et claire: Avec ses aboîments joyeux, ses cris jaloux, Il dit très bien «je t'aime». Il est plus fort que nous Sur la langue du cœur, qu'il parle sans grammaire.

Oh! qu'il soit libre, heureux, cet ami sans rival, Ce Pylade! Le chien, c'est plus qu'un animal, C'est un mystère... Il a des yeux tout pleins de flamme. S'il ne sent pas en lui cette âme, ce soleil Qui luit et brûle en nous, son instinct sans pareil Doit être une étincelle d'âme.

Quand on perd sa splendeur, sa dorure, son bien, Quand la fausse amitié, par quelque vent d'orage, Part avec la fortune et la suit comme un page, On est toujours certain, pourtant, voyez-vous bien, D'avoir un ami sûr, fidèle et sans reproche, Quand, malgré la ruine, en fouillant dans sa poche, On y trouve dix francs pour l'impôt de son chien.

Dans ses _Souvenirs_, Alexandre Dumas a pu confondre la poétique de Mme Anaïs Ségalas avec la façon de faire de Victor Hugo. Roger de Beauvoir ayant demandé à Victor Hugo de lui écrire des vers sur la tête d'un squelette qui se trouvait chez lui, l'auteur des _Orientales_ écrivit six vers de Mme Anaïs Ségalas, faisant partie d'une poésie de trente-six vers imprimée dans son premier recueil, _les Oiseaux de passage_, qui lui avait été inspirée par une tête de mort trouvée dans les ruines du château royal de Sèvres. Les voici pour la curiosité du fait; ils sont d'ailleurs fort beaux:

Lampe, qu'as-tu fait de ta flamme? Squelette, qu'as-tu fait de l'âme? Cage déserte, qu'as-tu fait De ton bel oiseau qui chantait? Volcan, qu'as-tu fait de la lave? Qu'as-tu fait de ton maître, esclave?

Mme Anaïs Ségalas a aussi écrit nombre de romans en prose fort intéressants et a fait représenter plusieurs pièces de théâtre, qui peuvent, pour la plupart, se jouer dans les salons. Voici la liste de ses œuvres, par ordre de publication:

POÉSIES

_Les Oiseaux de passage.--Enfantines, Poésies à ma fille.--La Femme.--Nos Bons Parisiens.--Poésies pour tous._

ROMANS

_Les Mystères de la maison.--Les Magiciennes d'aujourd'hui.--La Vie de feu.--Les Fleurs de Paris.--Les Deux Fils.--Le Compagnon invisible.--Les Mariages dangereux.--Les Romans du wagon.--La Semaine de la Marquise._

ROMANS ILLUSTRÉS

_Les Jeunes Gens à marier.--Le Livre des vacances.--Récits des Antilles._

THÉATRE

_La Loge de l'Opéra_, drame en 3 actes et en prose (Odéon).

_Le Trembleur_, comédie en 2 actes et en prose (Odéon).

_Les Absents ont raison_, comédie en 2 actes et en prose (Odéon).

_Les Deux Amoureux de la Grand'mère_, vaudeville en 1 acte (Théâtre de la Gaîté).

_Les Inconvénients de la Sympathie_, vaudeville en 1 acte (Théâtre de la Porte-Saint-Martin).

LA MUSE D'ALFRED DE MUSSET

La voyez-vous venir... Je la reconnais, moi! La muse de Musset, étincelante, étrange. Muse de Lamartine, elle lutte avec toi, Et comme un chevalier guerroyant au tournoi, Croise sa plume d'or avec ta plume d'ange. C'est la fine railleuse, aux mots vifs et mordants, Chantant comme un pinson, sifflant comme les merles, Qui, tout en se moquant des sots et des pédants, Charme, attire, éblouit: en leur montrant les dents, Elle vient, en riant, les mordre avec des perles. Elle tient une plume et n'a pas de ciseaux Pour couper (comme fait le filou littéraire) Aux strophes du voisin quelques petits morceaux. Musset n'a-t-il pas dit: «Je hais le plagiaire; Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.» Mais ce verre charmant, taillé, svelte, élégant, Lorsqu'il trinquait avec la muse, sa compagne, Faisait un bruit sonore, avec un air fringant, S'emplissait jusqu'au bord d'une mousse d'argent; Il était tout pareil aux verres de Champagne. Sa muse est jeune, fraîche, et ressemble au printemps, Chante sous les lilas et fuit les gens moroses. Les amoureux lui font des succès éclatants; Elle a dans ses chansons le feu de leurs vingt ans, Et ses plus beaux lauriers, ce sont des lauriers roses. Elle ne porte pas, comme ces chastes sœurs, Le peplum long et blanc. Muse folle et fêtée, Tu tiens la belle lyre où s'accrochent les cœurs, Mais du cygne et des lis tu n'as pas les blancheurs, Et ta tunique, ô muse! est bien décolletée. Sur ton front étoilé, plein de rayons divins, Tu poses volontiers un bonnet de grisette. Tu ne cours pas toujours par les plus purs chemins, Mais que tu brodes bien la pimpante cornette Avant de la jeter par-dessus les moulins! Quand tu chantes _Rolla_, ton aile lumineuse Effleure un sol fangeux... qui semble étincelant, Car ta voix est si fraîche, ô sirène! ô charmeuse! Que même quelquefois la pudeur, en tremblant, Pour t'admirer soulève un peu son voile blanc. Mais tout à coup voilà que tu deviens guerrière: A ce chant de défi qui nous défend l'accès Du Rhin allemand, toi, tu réponds noble et fière, Réclamant vaillamment notre ancienne frontière, Et ton rire gaulois devient un chant français. Ta colère superbe en double la puissance Et met à ton beau front plus de rayonnement. Tu t'élances sans peur dans le Rhin écumant, Pour reprendre à la nage et pour rendre à la France Un laurier d'autrefois, volé par l'Allemand. O Musset! ta chanson n'est pas toujours légère, Et l'on voit succéder à ton rire moqueur Des larmes, des regrets, quelque pensée amère! De ton esprit charmant en vain tu voulus faire Un voile pailleté, pour nous cacher ton cœur: Tu lances jusqu'au ciel, dans un chant magnifique, Un cri d'_espoir en Dieu_. Tu veux croire et prier, Toi, si souvent rieur et fort peu catholique! Si l'église parfois te voit sous son portique, C'est un peu comme un diable auprès d'un bénitier. Mais l'âme d'un poète est, malgré lui, sauvée. De la croyance au Ciel, d'où lui viennent ses chants Sans qu'il le sache en lui la graine s'est levée, Et, sans qu'il l'ait pourtant semée et cultivée, La foi lui pousse au cœur comme un bluet aux champs. Car, pour l'inspirer, Dieu, qui dicte son poème, A l'étoile, au soleil, prend maint rayon doré, Une flamme d'amour au séraphin lui-même; Et, pour chauffer l'esprit du poète qu'il aima, De tous ces feux du ciel il est le feu sacré. Mais notre cher Musset, que partout on proclame, Connaît Dieu maintenant. La mort vint le chercher; Il se brûla bien vite à cette belle flamme Que l'inspiration allumait dans son âme, Et de son piédestal il se fit un bûcher.

LOUISE D'ISOLE

Mme Riom, connue sous le pseudonyme ci-dessus, a publié, toute jeune, quatre volumes sous le pseudonyme du comte de Saint-Jean, deux recueils de poésies en 1864 et 1867, un poème sur l'enchanteur Merlin, et un roman politique en 1871, _Mobiles et zouaves bretons_. Comme préface à son premier livre de poésies elle a commenté ainsi le célèbre vers d'Ovide:

_Tu sine me ibis in urbem_:

Pour la dernière fois, oh! laissez-moi, mon livre, Rassembler vos feuillets, par mes larmes flétris; Au souffle du ciel je vous livre, Qu'il vous emporte vers Paris!

Je comprends maintenant ces plaintes d'un grand homme, Du fond d'un sombre exil disant en son émoi: «Mon livre, vous irez à Rome! Hélas! et vous irez sans moi!»

Arrivez à Paris, ô pages ignorées, A l'heure où l'hirondelle annonce le printemps. Touchez ses rives adorées Et mes souvenirs palpitants!

Mme G. DE MONTGOMERY

(LUCIE-MARIE-ADÈLE DITTE)

Petite-fille du célèbre miniaturiste suédois Hall, arrière-petite-fille d'une Fergusson, de la famille écossaise de ce nom, elle est cependant bien Française, née en France, dans le château de ses parents, en Seine-et-Oise et alliée aux familles d'Étampes, de Caylus, de Bizemont, de Lagrange, de Lambel, de Plinval. En pleine jeunesse, possédant une immense fortune, mariée à un parfait gentilhomme, jeune diplomate, femme du monde accomplie, il lui semble qu'il lui manque cependant quelque chose, et elle livre un volume de _Poésies_ à Lemerre, l'éditeur des Parnassiens, c'est-à-dire qu'elle s'expose à la critique du public indifférent et exigeant quelquefois jusqu'à la cruauté, s'écriant, avec cette verve que l'on nomme le feu sacré, le diable au corps que donne une vocation vraie:

Je veux être quelqu'un, je veux être un poète, Et s'il faut de mon sang que je marque les pas, Je m'ouvrirai moi-même et le cœur et la tête; Mourir sans laisser d'œuvre est un double trépas.

Car si le cœur pourrit, l'âme est une immortelle, Le corps est l'instrument qu'elle jette au rebut, Et souvent il fléchit, et sa souffrance est telle Qu'on le voit succomber en arrivant au but.

Qu'importe! si la voix a pu se faire entendre; Qu'importe! si le pied a gravi le sommet! Mourir n'est pas mourir, car vivre c'est attendre Le lever du soleil qui ne s'éteint jamais.

Elle avait désormais cette auréole de gloire qui lui manquait, car les vers sont sonores, bien frappés. Ils riment le plus souvent avec des substantifs. On y remarque la délicatesse, la richesse d'imagination, la suavité et la recherche d'expression de la femme du monde-poète; son volume fut accueilli par ce qu'on appelle une «excellente presse», avec une faveur hors ligne, qui lui assure de passer à la postérité. Il débute par ce gracieux _Avant-propos_.

O mes enfants chéris, ô mes timides vers, Vous dont la renommée est mon unique envie; O vous qui possédez tout l'espoir de ma vie Avant d'aller combattre en ce grand univers, Soyez bénis, ô vous, printemps de mes hivers!

Vous pour qui je ressens tout l'amour d'une mère, Enfants de mon esprit et non pas de mon sang, Dans ce monde où vraiment je ne suis qu'en passant, Sur cette triste terre, en cette vie amère, Devenez immortels, enfants de ma chimère! . . . . . . . . . . . . . . .

Mme G. de Montgomery n'est pas seulement poète, elle est aussi musicienne et compositeur. Un recueil de _Mélodies_ d'elle a été accueilli avec beaucoup de succès; une œuvre lyrique dont elle fait les vers et la musique occupe en ce moment et depuis un an déjà toute sa vie. Elle a le plaisir de pouvoir composer le poème et la musique, immense avantage.

Terminons par une petite pièce de vers pimpante comme un Watteau.

MA GRAND'MERE DE L'AN IV

_A Madame la comtesse Zoé de Saint-Mars._

Ma grand'mère, en l'an quatre, avait la taille fine, Ma grand'mère, en l'an quatre, avait le pied bien fait. En la voyant passer on eût dit la Dauphine, Tant sa marche était douce et son maintien parfait.

Ma grand'mère, en l'an quatre, avait un bonnet rose, Un tout petit bonnet sur ses beaux cheveux blonds. Elle était fort jolie, et sa lèvre mi-close Changeait en doux rêveurs les plus joyeux garçons.

Les vieillards auprès d'elle avaient l'âme ravie, Se souvenant alors de leur printemps joyeux; Et moi, je donnerais bien des jours de ma vie Pour avoir pu, rêveur, embrasser ses grands yeux.

S.-B. DE COURPON

Mme Armand de Bovet, née Sophie de Courpon, écrit sous le pseudonyme de _Mardoche_, et sous son nom de jeune fille, des chroniques très enlevées, des romans, dont un, _les Écumeurs de Salon_, a paru dans _le Pays_, des critiques musicales. Plusieurs volumes de vers, entre autres une riposte bien sentie aux _Blasphèmes_ de Richepin sont édités. Poète d'instinct, elle rimait tout enfant.

IMPRÉCATION (tiré des _Contes de Mardoche_)

Quand Dieu pour les damnés fut à bout de sévices Et qu'il eut épuisé tortures et supplices, Après avoir fourni plus de bois et de fer A Satan qu'il n'en faut pour fondre son enfer, Après avoir fait naître, à chaque bout du monde, Les monstres, les fléaux et la misère immonde Il trouva (s'informant avec un soin jaloux) Que ce sombre attirail était presque trop doux. Et puis, tous ces tourments avaient des airs antiques, Et la mode n'est plus aux choses dramatiques. Il fallait un supplice, unique et raffiné, Qui, par les autres dieux, ne fût pas profané. Et, s'inspirant alors du juif de la légende Qui ne peut nulle part accepter une offrande, Ni jamais retirer de sa poche un denier, N'espérant le repos qu'au jugement dernier, Il choisit un poète et lui dit: «Dans ton âme J'entretiendrai moi-même une éternelle flamme, Mais tu seras transi de froid sur ton bûcher, Dont pas un être humain ne voudra s'approcher. De ton cœur vont couler d'amples sources d'eaux vives Et tu mourras de soif sur le bord de leurs rives, Enviant le destin des arbres, des roseaux, Qui peuvent s'enlacer du moins par leurs rameaux. Tes plus brûlants désirs resteront lettre morte Et d'aucun paradis tu n'ouvriras la porte. Toi, pour qui j'ai pétri toutes les passions, Tu les enfanteras dans les déceptions, Et, si tu crois presser des mains dans ton délire, Tu ne feras plier que le bois de ta lyre.»

Mme ANAÏS DEWAILLY

Mme Gustave Mesureur a écrit sous son nom de jeune fille, Anaïs Dewailly, un délicieux petit volume de vers maternels, qui mérite d'être lu par les mères et les enfants, un autre livre de poésies, _Rimes roses_, et d'autres ouvrages en prose où elle s'occupe toujours des enfants et des mères. _Le Petit marin_, que nous citons ci-après, peut marcher de pair avec _le Petit oreiller_, _le Petit enfant à l'école_, de Mme Desbordes-Valmore, _le Petit savoyard_, etc. Ses _aquarelles_ sont de véritables Millet en vers:

LE PETIT MARIN

Un moussaillon du port, sur la route pierreuse, S'en allait, les pieds nus et les cheveux au vent. Il sanglotait, tout haut, d'une voix douloureuse Et, triste, j'écoutais sa plainte en le suivant.

Quatre ans à peine et seul, je frémis, oh! misère! Peut-être l'avait-on battu, le cher mignon. Et m'approchant de lui: «Petit, que fait ta mère? Pourquoi pleurer ainsi? tu souffres? dis ton nom.

«Réponds-moi, je pourrais te consoler sur l'heure. Veux-tu qu'au prochain bourg nous achetions du pain? Aimes-tu les gâteaux? j'en ai dans ma demeure.» Mais lui, pleurant plus fort: «Non, non, je n'ai pas faim!»

Son chagrin persistant, je pressentais un drame. Cet enfant éploré, pensais-je, doit courir Demander du secours; peut-être qu'une femme, Sa mère, en ce moment est proche de mourir!

Aux maux des tout petits mon âme s'intéresse. J'accompagnai l'enfant et, pour calmer ses cris, Je le pris dans mes bras. Hélas! quelle détresse! Aux cailloux du chemin ses pieds s'étaient meurtris!

Je serrai contre moi ce fils de mendiante. Sa douleur apaisée, il sourit, l'orphelin! Et jugeant tout à coup ma mine confiante, Pour conter son secret, il eut un air câlin:

«Si j'avais un bateau qui vogue sur la lame, Je ne pleurerais plus, je serais bien heureux; Un bateau de bois blanc, c'est beau! dites, Madame? On les paye cinq sous, et je n'en ai que deux.»

Heureux âge où le cœur facilement s'épanche, Et désolé pour rien se console de peu! Il rêvait d'une barque avec sa voile blanche. Comment ne pas sourire à ce naïf aveu?

C'était là son regret, le sujet de sa peine. Alors, comme une fée exauçant son désir, J'entrai chez le marchand et je lui fis choisir Un beau bateau qui fût digne du capitaine.

LE POULAIN (_aquarelle_)

On a conduit le gros bétail à la pâture. Dans la prairie en fleurs, qu'entoure une clôture, Des vaches, des chevaux errent tranquillement; Quelques-uns sont couchés. Un beau poulain normand Gambade et se repaît, libre de toute entrave. Jamais il n'a connu la honte d'être esclave; Jamais il n'a senti lui peser sur le cou L'humiliante bride ou l'insultant licou; En jouant, d'une haleine, il ferait une lieue. Et sur ses fins jarrets flotte sa longue queue. Sa crinière sauvage et brune orne son front, Il galope au hasard, hennit, puis s'interrompt. Au revers d'un fossé tout à coup il s'arrête. Il accourt frémissant et redresse la tête. Un cheval passe au loin, qui, moins heureux que lui, Travaille, souffle, sue, et tire avec ennui Un camion chargé de pièces de charpente. Du chemin, défoncé par l'eau, la faible pente Est pénible à gravir; il ne peut avancer. A chaque effort, la roue, en tournant, fait grincer Le moyeu. L'animal tout en sueur ruisselle; Il butte à chaque pas et la pierre étincelle. Le roulier, un bon homme, a pitié cette fois, Et, sans lever le fouet, l'excite de la voix, Montrant pour le quart d'heure une rare indulgence. Le poulain observait, l'œil plein d'intelligence, Comme si le malheur des siens l'intéressait. Immobile et debout, on eût dit qu'il pensait, Entrevoyant déjà sa sombre destinée: Est-ce donc pour souffrir que notre race est née?

[Illustration]

PAYSAGE (_aquarelle_)

C'est la pleine campagne; au loin, des fours à chaux, Là, des terrains plantés de pois et d'artichauts. Une fine poussière ouatant la route blanche. Des champs ensemencés, dont l'ocre brune tranche Sur le velours moelleux des blés et des foins verts. Des vergers où l'on voit poindre des fruits divers; Des arbres constellés de cerises vermeilles, Des abricots planant au-dessus des groseilles. Une intense clarté, qui rayonne des cieux, Allume la campagne et fatigue les yeux. La blancheur du chemin a trop d'éclat, et l'ombre D'un épais marronnier fait une tache sombre. Comme pour ajouter à cette variété De tons resplendissants par un soleil d'été, L'uniforme gros bleu, jaune d'or, écarlate, Sous l'indigo du ciel, dans un fond vert, éclate De deux pioupious, assis sur le bord d'un taillis, Qui devisent entre eux des choses du pays.

Mme LA BARONNE DE GOYA-BORRAS

(NÉE O'BRIEN)

Ce sont ses enfants, sa fille, qui ont fait imprimer presque à son insu, les poésies de Mme de Goya. C'est avec une religion toute filiale qu'ils y ont procédé. Rien n'a été trop beau pour _le livre de leur mère_: papier, caractères, fleurons, culs-de-lampe, c'est tout à fait une édition de grand luxe. L'écrin devait être digne des perles qu'il était appelé à renfermer. On ne peut que féliciter la mère d'avoir de tels enfants et les enfants d'avoir une telle mère. Quoique les noms de l'auteur paraissent étrangers, elle écrit en vraie Française. Voici ce qu'elle dit elle-même de ses poésies dans un Envoi à une de ses amies:

Il faut te les donner, mes pauvres poésies, Et te faire un recueil de mes œuvres choisies. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . J'espère toutefois que tu seras discrète, Et que tu garderas ma faiblesse secrète, Ne les laisse pas voir; tu sais les préjugés; Combien pour moins encore ont été mal jugés.

On ne me connaît pas là-bas, on pourrait croire Que ton amie est folle avec tout ce grimoire, Et les plus indulgents penseraient à coup sûr Que j'ai tête à l'envers et pieds chaussés d'azur;

Qu'en Sapho je me pose et que, dans ma sottise, Je fais l'intéressante et la femme incomprise; Le monde est ainsi fait, ma chère, et tu sais bien Qu'à notre pauvre sexe il ne pardonne rien.

Pour toi, tu sais combien je suis peu poétique, Tu sais jusqu'à quel point ma vie est prosaïque, Comme chaque détail en est simple et banal: Élever mes enfants est mon seul idéal.

Nul devoir n'est trahi par cette peccadille. Ma plume n'a jamais fait tort à mon aiguille, Et ce n'est qu'en vaquant aux soins de ma maison Que j'ose griffonner quelque rime au brouillon.

Car si j'ai dans mes goûts admis quelque partage, Ma muse préférée est celle du ménage. . . . . . . . . . . . . . . .

Mme MARIE DE BOSGUÉRARD

Née Fœdéré, petite-fille du savant médecin de ce nom, poète de cœur et d'âme, gracieuse femme, mère par dessus tout, telle est Mme de Bosguérard, peu connue du monde, car elle vit retirée, entre ses _cinq_ filles qu'elle adore, travaillant pour elles. Plus de quarante volumes pour enfants et l'adolescence sont dus à sa plume, qui ne voulut jamais du succès au prix de signer un roman scandaleux. Ses poésies peuvent rivaliser avec celles de n'importe quelles femmes poètes de notre siècle, quoiqu'elles soient écrites à plume levée. C'est surtout à ce titre que nous la comprenons dans cette Anthologie, d'autant plus que, jusqu'ici, elles n'ont pas été réunies en volumes, et n'ont paru que dans la collection des _Causeries familières_; elles méritent cependant de survivre:

SUR UNE ROSE

RÊVERIE

Avez-vous quelquefois, passant par un sentier, Entrevu tout à coup dans l'ombre et la verdure Une rose sauvage, enfant de l'églantier, Quand vous alliez cueillir ou la fraise ou la mûre?

Alors que faisiez-vous, tout le long du chemin? En récoltant des fleurs un peu partout, dans l'herbe, Vous formiez un bouquet bien gros pour votre main, Orné tout aussitôt de la rose superbe.

Mais quelques pas plus loin, la brise s'élevant Emportait doucement les feuilles de la rose; Elle mourait le soir, née au soleil levant! Et vous n'y pensiez pas! C'était si peu de chose!

Si, comme moi, pourtant, vous aviez, par hasard, Entendu les accents de ces fleurs gracieuses, Vous n'auriez pas, je crois, alors passant plus tard, Arraché sans regret ces roses amoureuses.

Voici ce que je vis un beau jour de printemps: Le soleil radieux illuminait la plaine; Des oiseaux qui chantaient, heureux de ce beau temps, Et moi-même attendrie et voulant prendre haleine,

Je m'assis un instant sur le bord du sentier. Un arbre séculaire étendait son feuillage, Un oiseau gazouillait tout près d'un églantier, Et j'entendis soudain du sein de cet ombrage

Un doux son retentir... Je cherchais çà et là... C'était comme un soupir envoyé par la brise, «Ma sœur, disait la voix, oh! que je suis éprise «De ce charmant oiseau qui demeure par-là!»

Quelqu'un lui répondit avec un ton plus fort: «Enfant, vous aimez tout, le soleil dans la plaine, «L'oiseau, le papillon, tout ceci vous entraîne! «Aimer tout, selon moi, c'est avoir un grand tort!

«Car vous avez ici peu de temps pour fleurir. «Le soleil d'aujourd'hui qui vous a fait éclore «Demain vous mûrira! Peut-être un jour encore «Et vous serez ici, las! bien près de mourir!...

«Croyez-moi, cachez-vous et fermez votre cœur, «De crainte de l'user et de vivre trop vite, «Vivez sans rien aimer, tâchez qu'on vous évite «En montrant vos épines, alors on aura peur.» . . . . . . . . . . . . . . .

Mme LUDOVIC FOUCAULT

(Morte en 1891)

Aimable et modeste, charitable et pieuse, elle n'a jamais cherché l'éclat et la publicité.