‹ Après le bagne !Chapitre 10 sur 34 · 10

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Pour pouvoir bénéficier d’une concession, le transporté doit remplir les conditions suivantes :

1 Être de première classe.

2 Verser cent francs de cautionnement ;

3 Être admis par le conseil de santé ;

4 Avoir accompli la moitié de sa peine s’il a été condamné à temps ; avoir au moins dix ans de présence dans la colonie s’il a été condamné à vie.

Il est deux sortes de concessions : la rurale et l’urbaine.

La première consiste en un lopin de terre et une cabane de bois.

La deuxième en une simple baraque construite sur le territoire de la commune de Saint-Laurent-du-Maroni.

Seuls les ouvriers d’art peuvent bénéficier de cette dernière.

Comme les forçats ne touchent aucune rétribution pour leur travail, ils ne peuvent, en général, devenir concessionnaires, pour cette bonne raison qu’ils se trouvent dans l’incapacité absolue de verser le cautionnement de cent francs.

Ils doivent d’ailleurs, le plus souvent, s’estimer heureux qu’il en soit ainsi, car, lorsque par hasard ils possèdent la somme à leur pécule, ou lorsqu’un généreux donateur la verse pour eux, l’administration, dans l’espoir de s’approprier l’argent, les fait attendre encore dix-huit mois ou deux ans et les envoie pour cette période dans des chantiers forestiers très malsains où ils ont de grandes chances de mourir.

Quant au nombre infime de ceux qui parviennent à vaincre ces obstacles et obtenir ce coin de terre promise, voici dans quelles conditions ils sont traités :

On leur construit une baraque en bois sur le coin de brousse qui leur est désigné. Ils emportent du pénitencier leur sac et leur hamac ; ils ne reçoivent ni literie ni ustensiles de cuisine.

Comme instruments aratoires, on leur donne une houe, une pelle et un sabre d’abatis.

C’est avec ce matériel insuffisant qu’ils doivent défricher leur concession.

Pendant les six premiers mois, ils touchent leurs vivres comme s’ils étaient sur le pénitencier, mais il leur faut au moins dix-huit mois d’attente pour que la terre soit en rapport, et quel rapport !

L’administration, qui exploite pour son compte une usine à tafia, oblige ces malheureux à planter de la canne à sucre et leur interdit de se réserver un coin de terrain pour y cultiver des patates.

Cette canne est achetée par l’administration au prix qu’elle fixe elle-même, si bien que non seulement le concessionnaire a travaillé dix-huit mois sans gagner un sou, mais encore il se voit frustré sur le prix et la quantité de la marchandise.

Àmoins d’avoir une fortune personnelle ou des ressources de sa famille, aucun concessionnaire ne peut vivre dans de telles conditions et il est contraint, après un an ou un an et demi d’inutiles efforts, de réintégrer le pénitencier.

Si on laissait le transporté exploiter sa concession à sa guise, il pourrait y faire venir pour sa nourriture du manioc, des ignames, des patates, des bananes et autres produits que le climat favorise. Le café, le poivre, la vanille deviennent d’un bon rapport…

Mais, en ce cas, le concessionnaire serait trop heureux et ne fournirait plus matière exploitable à l’administration.

C’est ce qu’elle ne veut pas.

Elle est intéressée à ce qu’il croupisse dans sa misère et même dans l’abjection du bagne sous la livrée du forçat.

Àl’époque où j’étais au Maroni, c’est-à-dire en 1897 et 1898, il n’y avait que trois concessions occupées par des Européens, une urbaine et deux rurales.

La première était occupée par un nommé Cintrat, établi menuisier dans un village où il avait peine à vivre.

Une autre, située sur la route de Saint-Louis, près de la briqueterie, était assez florissante, grâce au travail opiniâtre de deux Italiens, deux frères dont le nom m’échappe.

La troisième enfin, avait été concédée à un nommé Cauchois, condamné à perpétuité par la Cour d’assises de la Seine-Inférieure.

Ce Cauchois était un ancien architecte qui devait avoir quelque protection car, peu de temps après son arrivée à la Guyane, sa peine avait été remise à vingt ans et, bien avant l’époque fixée par le règlement, il était placé en concession.

La partie de terrain qui lui avait échu était située sur la route de Saint-Maurice, à peu de distance de Saint-Laurent-du-Maroni, et elle était en plein rapport.

Lorsqu’on le nomma concessionnaire, il fut admis, en outre, au service des travaux, comme dessinateur aux appointements de 6 francs par jour et autorisé, par exception, à placer quelqu’un dans sa concession.

Peu de temps après, il épousait une veuve en possession d’une concession voisine de la sienne.

Entouré de circonstances aussi favorables, il ne pouvait que réussir.

Il y avait encore, à cette époque, une trentaine de concessions occupées par des condamnés Arabes, mariés, pour la plupart, à des femmes reléguées.

En plantant leurs cannes à sucre et malgré leur grande sobriété, ils parvenaient juste à ne pas mourir de faim.

En résumé, on ne pouvait compter plus de trente ou quarante concessionnaires sur une population de sept mille transportés présents à l’appel de 1899.

Comme on peut en juger, le régime pénitentiaire, sous couleur de prévenir les crimes et délits, laisse toute latitude à d’autres crimes et délits de se manifester, en livrant sans défense, sans moyen de protester, des hommes à l’indigne exploitation d’administrateurs avides et de gardes-chiourme sans humanité.

Sous prétexte d’amender les forçats, il achève de développer en eux les pires instincts, d’étouffer les meilleurs sentiments, et il est secondé en cette œuvre néfaste par la population indigène.

Leur rôle est de les broyer dans un engrenage qui les éloignera à tout jamais de la bonne voie et des besognes salutaires, mais satisfera, du moins, l’esprit de bas trafic et les passions criminelles des plus forts.

Sous les menteuses apparences de l’intérêt général et de la philanthropie, à la libération comme au bagne, comme dans nos sociétés civilisées, c’est encore le Væ Victis !

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