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Dimanche.
Ici, comme en Europe, c’est jour de repos bien gagné. Partout règne une chaleur lourde qui assomme bêtes et gens. L’océan bleu cru est comme un miroir, et de cette surface liquide n’émane nulle fraîcheur. Le soleil est un ardent brasier qui, de ses rayons perpendiculaires, semble semer l’incendie.
On s’attarde au balancement des hamacs où l’ennui vient vous assaillir, avec la hantise et le regret des pays lointains, bien lointains, par delà l’immensité des mers !…
Alourdi, les paupières mi-closes, je revois la maison paternelle ; j’écoute, tel en un rêve, la voix de mes chers parents. Puis, c’est la grande route, le départ pour le tour de France, et les premiers meetings révolutionnaires dont j’entends la rumeur… Pêle-mêle passent des scènes de tendresse et de misère, et je ressens à nouveau les émotions des hardis coups de mains et d’Espagne et de France… Puis la prison, encore la prison, et le bagne !
Même au sein du bien être, je suis encore captif et l’oubli des premiers efforts me laisse plus vivement en proie au sentiment de ma captivité.
Ah ! comme j’échangerais ma quiétude présente contre la situation des vagabonds qui, là-bas, cherchent durement leur pain ; contre la situation des chemineaux avec qui j’ai travaillé jadis, l’hiver, sur la ligne !
Dans ces heures de nostalgie, on sent naître un besoin de consolantes caresses et la chair, exacerbée par les longues chastetés, exige, comme un dérivatif au chagrin, l’illusion d’amour que donnent quelques instants de volupté — fût-elle tarifée !
Comme l’après-midi s’achevait, je secouai ma torpeur et sortis pour me promener un peu à l’ombre des grands arbres de la Place.
Des femmes passaient, des femmes de couleur, noires, mulâtresses ou créoles, avec des hanches onduleuses et de larges rires découvrant des dents éblouissantes.
Des femmes passaient, et l’une d’elles sourit, provocante, puis s’enfuit, comme si quelque pudeur l’eût empêchée d’écouter, en public, mes paroles.
Une femme sourit et, fût-elle laide, c’est un peu de soleil dans l’existence des attristés.
La nuit venue, j’allai rôder autour de la pauvre case où j’avais vu entrer la femme qui m’avait souri. Elle veillait et m’ouvrit sa porte, sans honte.
Dans la pièce, il y avait à terre, dans un coin, des nattes servant de lit ; sur la table de bois grossier, du tafia et des pipes ; et une petite chapelle de la Vierge au-dessus des nattes, une chapelle devant laquelle brûlait une veilleuse.
Avec l’exubérance particulière aux noirs, la femme emplissait la pièce de son babil.
Je revois encore sa face de bronze éclairée d’yeux vifs et enfantins, et l’attirail de bijouterie à bon marché qu’elle secouait à chacun de ses gestes.
Elle avait versé du tafia dans de grands verres et, tout en babillant, elle bourrait une grosse pipe qu’elle alluma avec l’aisance d’un vieux matelot.
Je voulus l’attirer vers moi, mais elle s’évada avec une souplesse de tigre, tout effarée, comme si j’eusse commis quelque sacrilège.
Avant que j’eusse eu le temps de la rattraper, d’un bond elle s’était élancée sur les nattes servant de lit et, pieusement, doucement, je la vis tirer devant la statuette de la Vierge un petit rideau.
« Mo mounde quétien !… mo baptisée foute ! »
Ce rideau semblait symboliser la ligne de démarcation très nette que la petite négresse prostituée établissait de par les nécessités de l’existence, entre la vie profane et la vie mystique.
D’un côté, la pureté d’âme, la prière, la chasteté, la volonté d’ascétisme ; de l’autre, le rut, les caresses, le tafia et… la pipe !
La petite négresse s’était affaissée sur les nattes et, le visage dans les mains, elle priait avec ferveur. J’entendais le marmonnement de ses lèvres laissant fuir, en créole, les phrases consacrées des Pater et des Ave Maria, et je la regardais avec surprise, n’osant la contrarier.
Quand la prière fut terminée, elle fit un grand signe de croix et, rassérénée, elle revint vers moi, souriante, dénuée de pudeur, prête pour le rite païen de l’amour. Elle pouvait se donner maintenant, et elle m’ouvrit ses bras, m’attira vers les nattes…
L’aube éclairait à peine le ciel et je dormais encore d’un sommeil lourd, lorsque la fille noire me poussa, m’éveilla.
« Chéi ! To qu’à allé, coq y qu’a chanté ! »
J’aurais désiré reposer encore, mais elle insista, avec une voix tellement suppliante, pour que je partisse, que je me décidai à me lever et à prendre congé d’elle.
En m’ouvrant la porte, elle regarda à droite et à gauche dans la rue, avec appréhension, comme si elle eût craint de voir sa vertu compromise auprès des voisins par ma présence dans sa case.
Qu’avait-elle donc et d’où venaient semblables scrupules ?
Par discrétion, je m’abstins de questionner mon amante d’une nuit et je regagnai ma demeure.
Aux jours pesants de nostalgie, je goûtai aux caresses d’autres femmes. Chez toutes, je retrouvai le même cérémonial, les prières en créole, la pipe et le tafia, le rideau tiré devant la Vierge, et les mêmes pudeurs pour me parler en public. Puis je revis ma première maîtresse avec l’attirance qu’amènent un commencement d’habitude et un peu d’amitié.
Un homme a dit :
« Il faut aimer les femmes pour le plaisir qu’elles vous donnent et ne point chercher à deviner leurs secrètes pensées. »
Un jour je fus indiscret.
J’avais aperçu, au marché, la petite négresse, et je m’étais approché d’elle en lui souhaitant le bonjour. Tout d’abord, m’ayant reconnu, elle pressa le pas et détourna la tête. Mais j’insistai, je suivis le même chemin qu’elle, trouvant ridicule une semblable mimique, alors, furieuse, elle me lança une bordée d’injures.
« Ah !… Ah !… », criait-elle, « Qui çà mounde là ? Mo pas connais y non… Sale mounde blanc là… Mo pas causer… Hou !… ah !… ah !… Sale popote… »
Sales popotes !
Ainsi elles désignent les forçats dans leur patois et je connus la raison de ses pudeurs devant le monde, de leurs pudeurs à toutes.
On savait que je sortais des pénitenciers.
Interdit, je la laissai fuir, toute honteuse, grommelant encore des insultes à mon adresse, et je rebroussai chemin, un peu attristé.
Ah ! le bagne ne lâche point aisément sa proie et son influence intervient dans toutes les relations de l’existence pour éloigner de sa victime comme d’un pestiféré.
Encore les administrateurs, les financiers, les agents de l’autorité étaient-ils dans leur rôle en méprisant les forçats ! Mais les gueux ? Mais les filles d’amour, autres victimes elles-mêmes d’un joug social meurtrier ?
Les marchandes d’amour, hélas ! leur jetaient la première pierre !