‹ Après le bagne !Chapitre 12 sur 34 · 12

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À Cayenne, la population se divise en trois classes bien distinctes :

D’abord les fonctionnaires, tous européens ou créoles ; ensuite les commerçants qui sont en même temps les gros actionnaires de la Banque, gens venus des cinq parties du monde et dont l’origine de la fortune remonte à leur installation en Guyane, enfin le vulgum pecus des nègres et créoles ; mélangé d’éléments annamites, arabes et d’européens misérables.

Ces castes et ces races n’ont entre elles que les rapports nécessités par les fonctions, le commerce ou le métier.

Les Cayennais, en général, et les noirs en particulier, sont d’un pédantisme ridicule qui se révèle dans les moindres actes de l’existence.

Tous les nègres sont décorés de noms ronflants empruntés à la mythologie ou à l’histoire ancienne. Anciens esclaves, ils ont l’insupportable vanité des parvenus. Ils jouent au grand seigneur, au spadassin, et il n’en est pas un dans la case duquel vous ne trouviez quelques fleurets ou épées disposés en panoplie.

Comme tous les gens d’une telle mentalité, ils sont envers les faibles d’une arrogance, d’une brutalité qui est en raison de la platitude qu’ils manifestent devant les maîtres. Ils distribuent, sans compter, des coups de corde à tous ceux, enfants ou domestiques, qui se trouvent sous leur domination.

Les femmes surtout ont un goût très particulier pour ce genre de correction.

Maintes fois j’ai assisté à des scènes révoltantes :

Des mères, assises sur le pas de la porte de leur cabane, la corde à la main, ordonnaient à un pauvre petit être de quatre ou cinq ans de s’approcher pour recevoir le châtiment et, sans colère, avec une impassibilité parfaite, elles le frappaient jusqu’au sang.

Un jour qu’une de ces scènes de sauvagerie avait lieu devant ma maison, j’eus le malheur de vouloir intervenir.

Mal m’en avait pris !

Toutes les vieilles mégères du quartier m’accablèrent d’injures dans lesquelles le fameux « popote ! » revenait à chaque phrase.

Pour échapper à leur vindicte, je dus m’enfermer chez moi.

Les enfants sont, pour leurs mères, d’une obéissance passive. Dans la famille le père ne compte pas, pour la raison bien simple que, le plus souvent, ils ne le connaissent point.

Il n’est pas rare que, dans une famille où la femme possède quatre ou cinq enfants, il n’en soit pas deux du même père.

Très rarement les noirs se marient, et toujours les enfants restent à la mère qui demande à l’époux du moment d’élever les rejetons de ses prédécesseurs.

L’autorité dont jouissent les femmes dans la famille se manifeste aussi dans les affaires publiques.

Dans les manifestations, elles sont toujours en tête et font le coup de poing avec une maestria qui rappelle celle de nos voyous de barrière.

Àces agréments, comme nous l’avons vu, elles joignent celui de fumer la pipe et de boire le tafia à pleins verres.

Jusqu’à un certain âge, elles n’arborent pas leurs pipes dans la rue, surtout en plein jour, mais aucune d’elles ne se coucherait sans avoir fumé la sienne pendant un quart d’heure ou vingt minutes et avalé quelques fortes rasades d’alcool.

Toutes ces dames de couleur sont d’un commerce facile.

Une réflexion de M. Charvin, ancien gouverneur de la Guyane, pourra donner une idée de l’austérité de leurs mœurs :

En 1895, un commandant de place, ayant remarqué qu’un très grand nombre de soldats était atteint de maladies qui n’étaient pas contractées au service de l’État, lui avait demandé de vouloir bien autoriser, à Cayenne, l’ouverture d’une maison de tolérance dans laquelle, seuls, les soldats seraient admis.

— Vous désirez un lupanar ? répondit le gouverneur. C’est bien simple : faites entourer la ville de murs et ce sera chose faite !

Les forçats sont les seuls hommes avec lesquels elles refusent de s’afficher.

Elles consentent bien à les recevoir, ou même à se rendre chez eux, mais la nuit seulement et quand elles sont certaines de ne pas être vues. Elles leur prodiguent dans l’intimité les noms les plus tendres mais les abreuvent d’injures grossières dès qu’ils ont le malheur de leur adresser la parole en public.

Dès le matin, on entend par la ville, un cri monotone, poussé par de petites négresses parcourant les rues du trottinement de leurs pieds nus : « Mes mabi !… Mes mabi !… »

Sur la tête, elles portent une boîte carrée dans laquelle sont alignées des bouteilles de différentes grandeurs emplies de mabi, c’est-à-dire de boisson fermentée composée avec de l’ananas et divers fruits guyanais.

Cette boisson est très appréciée des nègres qui l’absorbent pour éteindre le feu du tafia de la veille.

Ces petites marchandes, dont l’aînée n’a pas toujours quatorze ans, ne vendent pas que du mabi.

Ce sont des Martiniquaises, amenées à Cayenne par de vieilles procureuses qui les livrent à la prostitution. La même patronne possède jusqu’à douze de ces jeunes esclaves qui rapportent de gros profits. On les entretient à peu de frais : une poignée de couac et un peu de bacaliau constitue leur nourriture. Pour tout vêtement, elles portent une robe d’indienne et un mouchoir de couleur enveloppant la tête. De chaussures, il n’en faut point parler.

« Ça les empêcherait de marcher ».

Quant au logement, on les parque toutes ensemble dans une grande pièce ayant, pour literie, des nattes étendues à terre.

Elles sont rudoyées ou choyées suivant la somme qu’elles rapportent.

Pour peu que l’homme qui leur achète un verre de mabi les regarde avec complaisance, elles s’offrent à satisfaire son désir, mais en échange de quelques piécettes.

« Si to oulé mon co, to ba mo sous maqués » disent-elles.

Cela signifie, en d’autres termes :

« Si tu veux me posséder, donne moi de l’argent. »

Dans la ville, elles sont légion.

En dépit de la dissolution de leurs mœurs, les Cayennais sont d’un fanatisme outré.

Le prêtre est le grand chef et le mot Dieu trouve sa place dans toutes les conversations.

Si vous prononcez quelques paroles qui semblent blasphématoires, vous êtes certain d’entendre en réponse ce petit discours :

« Hum !… Hum !… À qui mounde ça donc ? Ça pas que tien, foute ! Mo pas tende ça !… Mo baptisé foute ! »

Leurs scrupules religieux n’empêchent point les noirs de s’adonner à une foule de divertissements condamnés par le culte.

Ainsi, le carnaval est, pour les Cayennais, avec les processions de la Fête-Dieu, une des plus grandes réjouissances. Il dure un mois, pendant lequel, tous les soirs, il y a bal masqué.

La population entière se déguise et parcourt longuement les rues avant d’y entrer. Les noirs, qui travaillent dans les grands bois ou les placers, s’efforcent de se rendre à la ville pour la durée de la fête et, pour y prendre part, ils vendent volontiers tout ce qu’ils possèdent.

Or, à Pâques, à la Pentecôte, on retrouve derrière les processions tous ces gens qui n’ont pas hésité à violer les règles de la religion catholique en prenant part à des jeux païens dont ils ne pourraient se déshabituer.

Alcoolisme, paresse, débauche, arrogance, brutalité : voici pour la population de couleur.

En parlant de la « fièvre de l’or » et de la situation du commerce à Cayenne, je dirai dans quelle mesure les classes dirigeantes offrent aux condamnés de plus favorables exemples.

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