13
Depuis trois semaines, sans que les fervents du carnaval donnassent une marque de lassitude, des masques parcouraient les rues.
Plus qu’à l’ordinaire, et jusqu’à des heures avancées de la nuit, la ville s’animait de cris, de rires et de disputes dont la rumeur parvenait jusque dans le petit logis, si délicieusement paisible où Jeanne et moi vivions retirés.
Le repas du soir terminé, après nous être entretenus, selon l’habitude, de nos chers souvenirs et des histoires que, sans fatigue, nous échangions pour la centième fois peut-être, nous nous étions allongés sur nos couchettes.
Je ne pouvais trouver le sommeil et rêvassais mélancoliquement, rendu plus triste par le voisinage des crapuleuses saturnales auxquelles se livrait la cité tout entière.
Les bruits étouffés d’une musique de bal venaient mourir à mes oreilles et des images défilaient en mon esprit, suscitées par cette musique de foule en délire, pleine de gaieté brutale et de navrante tristesse, dont les hurlements, jaillis des cuivres, me rappelaient, du pays, les orchestres en plein vent du 14 juillet.
Une musique peut être glapissante et fausse, sortir d’un vieil orgue de Barbarie que moud un mendiant malpropre, ou bien s’évader par les fenêtres d’un mauvais lieu où l’on se tuera, la valse terminée, elle n’en demeure pas moins, pour les sensibles, lorsqu’elle entame certains vieux airs, l’évocatrice puissante qui fait revivre intensivement le passé et amène parfois sur les joues de grosses larmes.
Celle que je percevais vaguement éveillait en moi des choses douloureuses et bonnes et j’aurais voulu qu’elle cessât, pour ne plus subir son tourment, ou bien l’entendre mieux, au contraire, afin de goûter plus vivement encore l’âpreté de ses charmes…
Je me levai et sortis sans bruit pour aller rôder autour du bal où, dans une atmosphère trouble, bleuie de tabac, tournaient des couples en sueur, comme en proie au vertige du rut et de l’alcool.
Dehors, la lune éclairait fantastiquement la masse sombre des arbres colossaux, dont aucun souffle n’agitait le feuillage, la lune qui, là-bas, rend aveugles ceux dont les yeux reçoivent trop longtemps sa lumière.
Des masques passaient, parmi lesquels des guerriers ridicules, des pierrots titubants, au visage d’ébène mal enfariné, des paquets de linge rose, ou bleu vif, figurant des dominos ; et je sentais plus vivement la dureté de mon exil au milieu de ces hommes.
Soudain l’orchestre se tut, et des groupes se ruèrent vers la porte du bal où des noirs, ivres de tafia, se querellaient et gesticulaient parmi les cris aigus des femmes prenant leur part de la mêlée.
Prudemment je m’éloignai, habitué à de semblables scènes et ne me souciant point de m’enquérir du motif de cette échauffourée.
L’ancien « popote » aurait été mal venu de rappeler au sentiment de la dignité ces énergumènes pour qui toute fête ne peut être exempte de débauche, et pour qui toute débauche réclame du sang versé !
Quelques minutes de tumulte, un homme que l’on emporte ensanglanté et, à nouveau, la danse reprend, furibonde, cependant que l’alcool coule à flots dans les verres, que les punchs flambent et que les cuivres, à nouveau, lancent dans la nuit leurs appels.
Oh ! cette musique !
Je me sentais tout ému par ses accents barbares dans lesquels passaient des refrains populaires de France, que j’avais entendus autrefois et qui, vieux de plusieurs années, avaient mis ce temps pour traverser les mers.
En écoutant les refrains de jadis, on revoit des jours de fête en famille, des dimanches passés dans des banlieues et, à la musique, se mêlent encore des voix très lointaines, la voix des aimées qui passèrent dans notre vie, puis disparurent à jamais laissant le souvenir de quelques heures bienheureuses.
Les accords du bal évoquaient en moi toutes ces choses et combien d’autres, à demi perdues déjà dans la brume des temps !
Les musiciens commencèrent une valse et, au dedans de moi, une voix chanta, une voix traînante, un peu morne, comme celles que l’on entend les jours de fête sous les bosquets maigres des marchands de vin, aux barrières parisiennes.
Qui donc chantait ainsi cette romance dont j’écoutais la musique ?
Par association d’idées, un bout de phrase drôle me revint à la mémoire, prononcé avec l’intonation des faubourgs :
« J’habite passage Pa-li-kao ! »
Et l’image passa devant mes yeux de la fille mièvre, à peine échappée de l’atelier, que j’avais rencontrée un soir, et qui m’avait conté ses tristesses.
Histoire poignante et banale, en somme !
L’atelier où l’on s’ennuie de longues heures sans réussir à gagner de quoi vivre, l’intérieur familial misérable dans lequel on ne trouve la compensation d’aucune joie, et les jeunes amoureux qui vous attendent à la sortie en promettant le mariage ; puis ce que l’on nomme ironiquement la noce, avec ses espérances déçues, ses rancœurs et ses désirs d’une existence plus paisible que l’on ne réussit point à retrouver, le besoin de revoir le logis maternel où, cependant, l’on ne retourne point par crainte du père.
J’avais failli me colleter avec ce père, une brute, parce que je lui proposais de reprendre sa fille et, malgré mes discours, malgré sa bonne volonté finale, il ne l’en avait pas moins rouée de coups à son arrivée…
Qu’était-elle devenue ?
Sans doute, une ménagère précocement vieillie, accablée par les travaux du ménage et par ceux de l’atelier, esclave encore du mari qui, aux mauvaises heures, reproche le passé ; esclave de la famille qui daube encore sur toutes les médisances…
Je fus tiré brusquement de ma rêverie.
Un homme en passant m’avait bousculé, allant comme sans voir et, en me retournant vivement, j’avais reconnu le misérable vêtu de guenilles, le libéré qui, à ma première visite au marché, m’avait causé une si pénible impression, celui que, de temps à autre, je rencontrais encore, portant des fardeaux pour gagner quelques sous, ou errant sur les quais à la recherche d’une passagère embauche.
Je l’interpellai sur un ton d’impatience.
— Pourquoi me bouscules-tu ainsi ?
Il s’était retourné lui aussi.
Sa face était extraordinairement pâle, ses traits creusés comme par de longues souffrances, et il dit d’une voix sourde, presque menaçante :
— J’ai la crève !
Je savais ce que c’était que d’avoir faim et quels élans de haine farouche peuvent naître de l’absolu dénuement.
Mon irritation tomba pour faire place à la pitié et je lui dis simplement :
— Viens avec moi et je te donnerai à manger.
Il hésita, un peu étonné, puis il me suivit en balbutiant un remerciement…
Nous nous éloignâmes du bal où les couples tournaient toujours et se grisaient d’alcool aux sons de la valse, de la valse que chantait autrefois la petite faubourienne de sa voix traînante et pourtant jolie.
Je fis entrer l’homme dans ma maison et plaçai sur la table quelques provisions : du pain, de la viande de conserve, des fruits.
Il mangeait avidement, sans un mot, en mastiquant avec bruit, comme un chien vorace acharné sur une pièce résistante. Puis il avala un grand verre de tafia et regarda, inquiet, autour de lui, point satisfait encore.
Je souris et, tirant ma blague de ma poche, je lui offris de rouler une cigarette.
Avec presque autant d’empressement que pour engloutir son repas, il en avala les premières bouffées et s’entoura avec délices d’un nuage odorant.
— Ah ! ça va mieux !… ça change les idées, fit-il enfin, retrouvant la parole. Heureusement qu’on rencontre encore quelquefois des poteaux dans ton genre… Il y avait deux jours que j’avais pas bouffé… Et puis, tu sais, deux jours quand, d’habitude, on se met la ceinture à un repas sur deux et qu’on n’a plus le cœur solide, c’est pas rien !… Faut pas m’en vouloir, je suis pas méchant, mais quand je greffe depuis si longtemps que ça, j’engueulerais le bon Dieu du tonnerre de Dieu… Avec ça que je suis pas patient et que les singes, ici, vous cherchent tout le temps des rognes… Figure-toi, ajourd’hui, que j’en z’yeute un qui avait une malle à porter. « Voulez-vous que je vous porte votre malle ? » que j’y dis. Il marche, mais en Rodin, en rechignant sur les sous à donner… J’avais pas le choix, j’y porte sa malle, mais je l’avais à peine sur le dos que je commence à ne plus y voir, à me balader comme si j’étais sur les vagues de la mer… « Puvite ! mo p’essé » qu’il criait… À la fin, finalement je suis tombé et le meuble avec, j’avais plus de forces pour me tenir seulement sur mes pattes… Quand on n’a rien dans le bide ça arrive… Eh bien ! il n’a jamais voulu me payer. Il disait comme ça que je lui avais abîmé une malle toute neuve… Ah ! la vache ! S’il n’y avait pas eu là un flic, je l’aurais éventré… Ça fait que j’ai turbiné pour la peau et qu’il était moins cinq que je me fasse emballer… Y a des moments, vois-tu, où j’en ai assez, où je me dis : Qu’est-ce que j’attends pour en crever un, faire une chouette bombe avec son auber et puis m’occir après… Tout à l’heure, près du guinche j’avais mon idée ; il n’aurait pas fallu qu’il y en ait un qui m’embête longtemps…
— Malgré tout, dis-je, il vaut mieux ne pas tuer quand on peut faire autrement. La vie d’un homme est une chose à respecter. Si c’eût été moi qui, pourtant, t’ai amené ici…
Il eut un rire mauvais.
— C’est vrai, mais toi, c’est vraiment pas tout le monde… Et puis, qu’est-ce que tu veux que ça me foute à moi, maintenant, la vie d’un homme ? Est-ce qu’on a respecté la mienne ? Est ce qu’ils avaient soin de la mienne, les gâffes, quand ils étaient saouls et qu’ils me collaient leurs clicquets sous le naze pour me faire marcher… Quand j’étais tout môme, j’étais déjà m’sieur le bon chaque fois qu’y avait une flaupée à prendre… J’en ai marre !.
Je ne répondis point, sentant qu’il n’y avait rien à répondre.
Il se rasséréna un peu et me dit après un silence :
— Toi, t’es un bon fieu. Je sais que tu t’appelles Courtois et que t’es anarchiste… L’anarchie, je sais pas ce que c’est, j’ai toujours cru que c’était une loufoquerie… Mais si jamais t’as besoin de moi, t’entends ? t’as qu’à siffler… t’as qu’à demander après Coco de la Villette. Quand il s’agit d’assister un pote, je suis là !
— Tiens ! tu es de Paris ? demandai-je.
— Oui, Parigo, du dix-neuvième… Ma mère m’a fait dans la rue, près des Abattoirs…
Avec des yeux d’envie, il regardait la bouteille de tafia.
— Ne te gênes pas, lui dis-je, bois ce que tu voudras.
Il ne se fit pas prier et s’en versa de larges rasades.
— Ça fait du bien par où ça passe… Ça recale !
Vite allumé après un si long jeûne, il goûtait à présent la béatitude d’un commencement d’ivresse et ce bien-être le mettait en verve.
Il entreprit de me conter son histoire.
Il avait été envoyé, tout jeune, dans une maison de correction pour avoir volé une boîte de conserves à la porte d’un épicier ; plus tard, il avait été condamné, une première fois, pour coups et blessures à la suite d’une rixe dans un débit de vins, puis une seconde fois comme souteneur sur la dénonciation d’une fille en carte qui voulait se débarrasser de lui ; on l’avait envoyé aux travaux forcés, enfin, pour un vol qu’il n’avait pas commis.
Sa parole s’embarrassait. Il éprouvait, à présent, une sorte d’orgueil à étaler tout ce passé de forfaiture. Il entrait dans des détails sur d’anciennes maîtresses, sur des « coups à la manque » hardis qui n’avaient peut-être existé jamais que dans son imagination…
J’étais un peu las de tout ce verbiage sur des faits dont j’avais écouté si souvent la narration et, le sommeil me gagnant, je m’apprêtais à me livrer au repos et invitais mon hôte à s’installer pour dormir, comme il le pourrait, dans quelque coin, lorsque des chants avinés retentirent au dehors. Des pas s’approchèrent de la case et, brusquement, sous une puissante poussée, la porte céda, livrant passage à une bande hurlante de soldats d’infanterie de marine en bordée.
Ce n’était point la première fois que le fait se produisait dans la ville. La troupe avait adopté la coutume de s’y conduire comme en pays conquis et s’était fait détester de la population pour ses abus de toute espèce. Fréquemment des artilleurs et des marsouins, baïonnette au clair, s’étaient fait un jeu de pénétrer la nuit dans les habitations pour les mettre au pillage et en brutaliser les femmes, sans que leurs chefs eussent pris l’initiative de réprimer sévèrement de pareilles mœurs.
Indigné d’une telle audace et désireux d’infliger une salutaire leçon à ces vandales, je me levai d’un bond et, saisissant un gourdin de balata à ma portée, je m’élançai comme un furieux sur les assaillants, frappant dans le tas à coups redoublés.
Stupéfait, et un peu effrayé tout d’abord par la vue des uniformes, mon compagnon, me voyant en danger, s’élança à son tour dans la mêlée.
Il en avait pris son parti. Il ne songeait même plus aux terribles conséquences que pouvait avoir pour lui la bataille. L’instinct combattif reprenait l’avantage, augmenté des vapeurs de l’alcool. Tout ce que des années de vexations sans nombre et d’esclavage douloureux avaient accumulé en lui se donnait enfin libre cours.
Sa face brutale, soudain, avait pris une expression terrifiante de férocité.
Son gros poing, comme une massue, s’abattit sur le premier crâne à sa portée et l’homme, basculant par-dessus un tabouret, alla tomber contre la muraille.
Surpris par la violence d’une résistance à laquelle ils ne s’attendaient point, les soldats avaient dégainé. L’ivresse, par bonheur, rendait leurs coups maladroits. D’un coup de bâton dans lequel je mis toute ma force, j’immobilisai le bras de l’un d’eux qui lâcha brusquement son arme et s’éloigna en gémissant.
Jeanne, éveillé en sursaut par le tumulte, surgit, à demi vêtu, pour en connaître la cause.
Mais Jeanne, grêle et contrefait, ne pouvait nous être que d’un médiocre secours.
Durant quelques instants encore, la lutte continua, puis, lassés, dégrisés, la face tuméfiée par le poing de l’ex-souteneur ou les membres contus par le gourdin de balata, craignant aussi, sans doute, que la dispute, s’envenimant, n’attirât la police et ne leur valût, pour ce scandale, un châtiment trop grave, les soldats s’élancèrent en désordre dans la rue noire.
Pourtant des hurlements emplissaient encore la case, qui se transformèrent bientôt en un râle étouffé.
Au cours de la rixe, mon nouveau camarade avait été atteint à l’épaule par la pointe aiguë d’une baïonnette et, poussé par cette blessure au paroxysme de la rage, il s’était élancé sur son agresseur, l’avait terrassé. À terre, parmi des débris de verres et d’assiettes tombés de la table, les deux hommes se livraient à une lutte sauvage.
Coco de la Villette n’avait point tardé à prendre l’avantage sur son adversaire. De ses doigts épais il lui meurtrissait le cou, cherchant à l’étrangler, tandis que de ses dents, comme un dogue, il lui mordait la face.
J’arrivai à temps pour mettre fin à cette scène.
— Jette cette vermine dehors, dis-je à mon nouveau camarade, sa peau ne vaut point les ennuis qu’elle nous ferait avoir !
La face du marsouin était violacée, ses yeux presque révulsés, deux ruisseaux de sang s’écoulaient de ses narines.
Coco, un peu à regret, cessa d’étreindre la gorge et l’homme reprit un peu de respiration.
On lui jeta de l’eau au visage, on mouilla ses lèvres d’un peu de tafia et, titubant encore, on le poussa dans la rue.
Jeanne, demeuré très troublé, balayait les débris, remettait un peu d’ordre dans la pièce, épongeait les gouttelettes pourpres qui parsemaient le plancher.
J’allai à Coco et lui serrai la main.
— Merci, lui dis-je, tu m’as rendu un fier service !
Mais lui secoua la tête, devenu tout soucieux.
— Nous v’là encore une affaire sur les bras, dit-il… On va retourner aux durs, nous n’y couperons pas !
Je haussai les épaules.
— Il n’y a pas de quoi s’inquiéter… Nos griffetons rentreront à la caserne tout penauds d’arriver en semblable état. On les fourrera au bloc et ils ne se vanteront certainement pas de leur escapade… D’ailleurs, nous étions dans notre droit. Nous sommes chez nous, en état de légitime défense contre quiconque force notre porte…
— Oui, fit-il, mais ça c’est bon pour les bourgeois… nous, c’est pas pareil… Moi aussi j’étais dans mon bon droit quand je jurais que c’était pas moi qui avais fait le coup, à propos du vol… Ben ! c’est tout de même pour ça qu’on m’a le plus puni !… Mon vieux, innocent ou pas, dans ces trucs-là on est toujours bonnard !
J’essayai en vain de le rassurer, je lui offris de panser sa blessure, mais elle était sans gravité et il n’y prenait même point garde.
L’heure s’avançait. Harassé de fatigue, je m’étendis sur mon hamac, Jeanne regagna sa chambre, Coco s’allongea à terre sur des couvertures et je ne tardai point à dormir.
Un bruit léger vint me tirer de mon assoupissement, un murmure très doux qui ressemblait à un sanglot.
Avec surprise, je me levai sur un coude et promenai mes regards dans la pièce.
Coco ne dormait point.
Il s’était assis sur son tas de couvertures, il avait tiré de ses vêtements une vieille lettre et un portrait et, à la lueur pâle de la veilleuse, je le vis qui pleurait, le visage dans ses mains.
Je l’appelai à voix basse, mais il ne répondit point.
— Qu’as-tu donc ? lui dis-je. Quels sont ces papiers ?
Il murmura :
— Ça, c’est la dernière lettre de mes vieux, d’il y a un an et demi… Puis ça, c’est le portrait de ma femme… Depuis, je ne sais plus rien des uns ni des autres, je sais pas ce qu’ils sont devenus. Ils ne veulent peut-être plus me connaître, ils ne pensent peut-être plus à moi… mais moi, je peux pas m’empêcher chaque soir, de penser à eux !
Il fondit en larmes, à ces mots.
Ému plus que je n’aurais voulu le paraître, je m’étais dirigé vers lut, le consolant de paroles tendres, et j’avais jeté un coup d’œil sur le portrait.
C’était une grossière photographie, comme on en vend pour quelques sous dans les fêtes foraines. Une fille, assez jolie, en cheveux, y était représentée attablée avec, pour fond, un décor de jardin. Et tenait d’une main un verre de vin, de l’autre une cigarette…
— Excuse-moi… je te dérange. Je vais dormir maintenant, faut bien que tu te reposes…
Il cacha la lettre et le portrait dans sa vareuse et s’allongea sur le sol, ne bougeant plus, de crainte de m’importuner.
Mais je demeurai longtemps encore à songer moi-même à tous ceux que j’aimais avec l’anxiété de penser qu’une circonstance aurait pu m’isoler d’eux pour toujours. Je songeais aussi à cette pauvre photographie, aux refrains de la musique du bal, à la voix triste qui avait chanté en moi avec l’accent traînant des faubourgs.
Mon compagnon s’était tu et le grand silence régnait, comme empli par de l’épouvante.