‹ Après le bagne !Chapitre 15 sur 34 · 15

15

Dans ce pays de bagne qu’est la Guyane, tout le monde se livre au commerce et cumule les fonctions les plus disparates.

J’ai connu un huissier qui était, en même temps, marchand de tafia ; un magistrat qui était huissier ; un caporal tailleur d’infanterie de marine qui était propriétaire d’un restaurant en même temps que d’une boutique d’horlogerie, le tout à la connaissance de l’administration supérieure.

À Cayenne, tous les rez-de-chaussée sont occupés par des magasins dans lesquels se vendent des marchandises extrêmement variées, depuis des montres jusqu’à de la morue séchée.

Ils sont peu achalandés et leurs propriétaires exercent leur profession quelque peu en amateurs. Ils ont coutume de n’ouvrir que de sept à onze le matin et de deux à cinq ou six heures au plus tard, l’après-midi.

Le plus gros de leurs affaires est fourni par l’approvisionnement des navires et la vente sur commande pour les placers, les communes suburbaines et les grands bois.

Cependant, si le gros commerce est florissant, les petits commerçants font faillite.

En voici la principale raison :

Le commerce, à Cayenne, est le monopole de quelques capitalistes qui déterminent à leur gré la hausse et la baisse. Ils sont deux ou trois sur la place qui fournissent, à eux seuls, tous les petits commerçants et leur imposent onéreusement leurs marchandises.

Les Wancoing, Lalane, Saint-Philippe sont, en même temps que des négociants en gros, les principaux actionnaires de la Banque et, lorsque les petits commerçants, désireux de s’affranchir de leur intermédiaire, s’adressent à la métropole ou aux colonies voisines, c’est inévitablement à la Banque que recourent, pour se renseigner sur leurs futurs clients, les maisons avec lesquelles ils se sont mis en rapport.

Quand un de ces messieurs apprend ainsi qu’un de ses clients est sur le point de lui échapper, il se hâte de fournir de mauvaises références, de façon à ce qu’il ne soit donné aucune suite aux premières transactions.

Étant tenus au courant de la situation de leurs clients, ils ne manquent point, d’ailleurs, de leur présenter un tarif exorbitant chaque fois que l’intérêt nécessite de les pousser à la ruine.

Aussi voit-on, dans une ville de douze ou treize mille habitants, se déclarer chaque semaine trois ou quatre faillites.

Les marchandises sont vendues à l’encan et ces messieurs les rachètent cinquante pour cent meilleur marché qu’ils ne les ont vendues.

La Banque de Cayenne, contrairement à ses voisines de la Guadeloupe et de la Martinique, distribue des dividendes à ses actionnaires.

Il n’existe pas dans la ville de banque commerciale et, tous les capitaux se trouvant concentrés entre les mains de quelques-uns, ils sont à même de les faire fructifier dans d’excellentes conditions… aux dépens de leurs compatriotes moins fortunés.

La plupart des Cayennais sont très pauvres parce qu’ils sont écrasés par des impôts de toute sorte. Tous les aliments et matières de première consommation ne sont aussi coûteux que parce qu’ils sont grevés par des droits de douane considérables.

Ainsi que je l’ai dit, l’unique industrie locale est l’extraction de l’or, et ce métal laisse à lui seul au fisc, par son passage en douane, près de trente pour cent de son poids, soit de douze à quinze pour cent à son entrée à Cayenne et autant à la sortie.

La Guyane a des billets de banque de vingt-cinq, cinquante et cent francs ; l’or monnayé y est très rare, et, quand la Banque se décide à vous en céder, c’est à un taux exorbitant, qui va parfois jusqu’à quinze et vingt pour cent. Toutes les monnaies d’argent françaises y ont cours. Le sou marqué, qui vaut dix centimes, remplace la monnaie de cuivre.

Si, comme on le voit, la colonie est riche, il ne s’ensuit point que la majeure partie de ses colons ne soient dans la misère.

Page 1