‹ Après le bagne !Chapitre 16 sur 34 · 16

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À Cayenne, on fait des processions à propos de tout, même et principalement au sujet des grandes sécheresses. Ces pieuses cérémonies sont suivies de quêtes très fructueuses devant servir à dire des messes pour décider le Seigneur à faire pleuvoir.

Pendant ces périodes de sécheresse, Cayenne se trouve presque complètement dépourvue d’eau, et cela n’est dû qu’à la paresse et au manque d’initiative de la population car, à deux mètres de profondeur au plus sous le sol de la ville, on trouve de l’eau presque potable et qui le devient tout à fait après avoir été filtrée.

Durant ce temps, les rares fontaines publiques ne sont ouvertes que deux heures par jour et des agents de police veillent à ce que chaque habitant n’emporte que la quantité d’eau prescrite par les règlements municipaux.

Bien entendu, ceux qui sont assez confortablement installés pour avoir chez eux une prise d’eau de la ville échappent à cet inconvénient.

En 1899, survint une période de sécheresse particulièrement pénible. De nombreuses processions pour la pluie furent organisées, que nègres et créoles suivirent en foule. Les messes se succédèrent sans interruption.

Il ne pleuvait toujours point.

Était-ce le châtiment des orgies du carnaval ?

Je songeai à donner une leçon de volonté à tout ce monde.

Je recrutai quatre libérés, dont mon ami Coco. Deux d’entre eux, s’il m’en souvient, avaient été condamnés pour vol et un autre pour meurtre ; je leur fis creuser un puits dans mon jardin, et ils passèrent la nuit à ce travail.

L’un d’eux seulement fut las dès la première heure et dit, en lâchant son outil :

— Je m’en vais, le travail ça me court !…

Les autres se montrèrent plus courageux.

Au matin le puits était foré : on en tirait une eau fraîche et claire.

Le quartier, désespéré, s’apprêtait à gémir à nouveau derrière les processions.

Alors, je fis appel aux voisins, à tous les passants et leur montrai le puits, les invitant à s’approvisionner selon leurs besoins.

Stupéfaits, ils arrivèrent par troupes, munis de cruches, de jarres, de récipients de toute espèce.

Ah ! pendant ces jours de sécheresse, on ne nous méprisa plus, on oublia que nous étions de « sales popotes » et l’on nous combla d’actions de grâce.

On disait :

« Bon mounde y mouché blanc-là ! y caba nous d’y eau ».

Nous avions fourni de l’eau gratuitement, sans peine, sans qu’il fût nécessaire d’attendre des heures aux fontaines des rues !

Cette circonstance, qui m’assurait la sympathie générale, eut le don d’exalter l’humeur jalouse de mon concurrent Bonnet, qui n’avait pu me pardonner mes rapides succès comme entrepreneur de peinture.

Il se promit de prendre sa revanche et de se conserver, par quelque magnifique don, la bienveillance du clergé.

Comme la Fête-Dieu approchait, — une fête qui, de même que le carnaval, donne lieu à un mois de réjouissances, — Bonnet employa, durant trois jours, des charpentiers et des peintres pour l’érection d’un gigantesque reposoir à gradins.

Au jour dit, des draps de lit frais repassés, tapissaient de blanc la façade de toutes les cases sur le passage de la procession. Des images dévotes, des chromos représentant la Vierge Marie, Joseph, l’enfant Jésus, des multitudes de saints, et même des sujets qui n’avaient aucun rapport avec la religion, ajoutaient à la blancheur des linges le feu d’artifice de leurs teintes criardes.

Les rues étaient jonchées de verdure.

Le reposoir était orné de palmes, de dentelles, de vases, d’objets sacerdotaux empruntés à la chapelle de l’hôpital militaire.

Et la procession s’avança majestueusement parmi des signes de croix et des génuflexions.

En avant, la croix élevée sur une longue hampe, puis des enfants de chœur, de jeunes prêtres en surplis, le Saint-Sacrement porté sous un dais rouge et or, par un vieillard recouvert de sa plus riche chasuble.

Ensuite venait le cortège des sœurs de Saint-Joseph de Cluny, aux vêtements noirs, et des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, aux vêtements bleu gris, aux larges cornettes blanches.

Des prêtres encore, puis le peuple, une interminable suite de négresses habillées de blanc et porteuses de cierges bénits, d’hommes tenant aussi des cierges en même temps que des chapelets, et dont les lèvres marmottaient des prières.

Parmi eux, humblement placés dans les derniers rangs, on voyait le couple Nathan-Bonnet qui, pour la circonstance, s’était mis, comme on dit, sur son trente-et-un.

Ils avaient des pantalons à patte d’éléphant, des cols évasés et des cheveux gras bien lissés à la pommade.

Depuis quelque temps ils recevaient la visite fréquente d’un commis des ponts-et-chaussées et l’on prétendait, en sourdine, que l’ancienne association était devenue un ménage à trois… Cependant leur bonne tenue paraissait tout à fait remarquable et, les yeux baissés, ils semblaient indifférents aux choses extérieures, plongés qu’ils étaient dans un abîme d’humilité et de repentir…

La cérémonie s’acheva dans des cantiques et des fumées d’encens, puis le tafia, la ripaille et l’amour reprirent leur rôle habituel.

Mais le lendemain, les conversations de porte à porte furent défrayées par un petit scandale.

Le cuisinier de Bonnet, un libéré, profitant de l’absence de son maître, s’était évadé après lui avoir ravi, dans un tiroir, une somme de cent francs.

Indigné d’un tel manque de probité, Bonnet avait empli de ses cris le poste de police. Il avait porté plainte aussitôt contre le scélérat qui, disait-il, avait abusé de sa confiance et n’avait tenu aucun compte de ses bontés ni des encouragements au bien qu’il lui prodiguait chaque jour.

L’ex-souteneur, l’homme qui, autrefois, à Saint-Laurent, profitait de sa situation d’infirmier pour éventrer les morts et leur ravir leurs « plans » était parti lui-même, avec une voiture et des agents à la recherche du voleur pour lequel, au nom de la justice et de la morale, il réclamait une sévère condamnation.

Bonnet était décidément entré dans la classe des gens honnêtes.

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