‹ Après le bagne !Chapitre 17 sur 34 · 17

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Avant mon départ des Îles-du-Salut, j’avais promis à Clément Duval de m’employer à lui faire obtenir une concession.

Lors de ma première visite, M. Simon, directeur de l’administration pénitentiaire, m’avait paru assez bien disposé en faveur de mon ami. Plusieurs fois, depuis, j’avais renouvelé mes démarches sans obtenir autre chose que de vagues promesses.

Un jour, à bout d’arguments, et comptant, sans doute en finir par une objection décisive, le directeur me dit :

— Les démarches sont commencées, on fait le nécessaire. Mais vous n’ignorez pas que le règlement exige que le bénéficiaire fasse un versement de cent francs et Duval ne possède pas un sou à son pécule.

— Qu’à cela ne tienne, répondis-je, je le verserai pour lui.

Quelques jours après cet entretien, je tins ma promesse et retirai de la caisse de l’administration un reçu ; voici, très exactement, la reproduction de cette pièce :

M. Simon m’avait annoncé que, aussitôt ce versement effectué, Duval serait envoyé en concession.

Dix mois plus tard, il était encore au pénitencier des Îles-du-Salut.

Ce ne fut qu’au mois de juillet 1900 que l’Administration se décida à le diriger sur le Maroni comme élève concessionnaire.

Un mois après son arrivée, je recevais de lui la lettre suivante, clandestinement :

« Saint-Laurent-du-Maroni, 18 août 1900.

« Je n’ai pas reçu les livres que tu dis m’avoir envoyés, mais j’ai reçu la charmante lettre que tu as adressée à M. le directeur, dans laquelle tu me fais tes offres de service, que j’accepte volontiers, car ma situation n’est pas belle. Je puis dire que jamais je n’ai eu autant de rage dans le cœur que depuis un mois que je suis ici, où je suis à même de voir la façon dont on m’a trompé.

« Ah ! je regrette beaucoup que tu aies fait ce versement de cent francs, et moi d’avoir ainsi accumulé des années de souffrance pour obtenir un tel résultat… Car je te dirai que la concession c’est la plus grande mystification qui puisse exister. Il y a des élèves concessionnaires qui le sont depuis dix-huit mois, deux ans et plus, attendant qu’on leur construise leurs cases pour sortir en concession.

« Quant à moi, mon lot n’est pas encore désigné, ma notice n’est pas encore faite.

« Comme tu le vois, ce n’était pas la peine de faire tant d’affaires, tant de promesses ; pour me voir plus malheureux que je n’ai jamais été au bagne. Si c’est cela l’amélioration que l’on croit que j’accepterai, on se trompe, car je suis au bout du rouleau, la coupe est pleine, assez de lâchetés comme cela…

« Quelques jours après mon arrivée ici, on m’envoya à Saint-Maurice, un nouveau camp, où il y a quelques élèves concessionnaires.

« C’est l’endroit le plus malsain de tout le Maroni, les hommes tombent comme des mouches par les fièvres qui sont très mauvaises ; en cet endroit, il y a beaucoup d’accès pernicieux.

« Voyant cela, j’ai de suite protesté, en disant que ce n’était pas là les promesses qui m’avaient été faites, qu’au bout de près de quatorze ans, je serais envoyé dans un endroit excessivement malsain, afin de se débarrasser de moi.

« Le commandant me fit revenir à Saint-Laurent quatre jours après. Du reste, le camp est licencié depuis hier, rapport à la maladie.

« Voici, cher ami, quelle est la situation du Maroni (qui n’est plus celle que tu as connue).

« Le village s’est agrandi, mais la misère y est bien plus grande que de ton temps par la quantité de libérés atteints par l’interdiction et le nombre des relégués individuels qui descendent de Saint-Jean à tout instant.

« De ton temps, un condamné ne faisait pas une corvée pour un particulier sans être payé. Aujourd’hui, il y a tellement de bras sur le marché que beaucoup de libérés et relégués individuels travaillent pour des commerçants rien que pour la nourriture. Il y en a qui sont payés dix ou quinze francs par mois !…

« Ceux qui travaillent pour la commune gagnent deux francs par jour. Enfin, pour tous ces malheureux, la situation est lamentable et, s’il ne se crée pas de débouchés, plus ça ira, pis ce sera.

« Dans ces conditions, tu dois voir que la situation des concessionnaires n’est pas brillante et quelle est la perspective !

« Actuellement, nous sommes quatre ouvriers en fer, attendant d’être en concession pour nous faire concurrence. Aussi, comme pour ceux qui y sont déjà, est-ce la misère qui nous attend !

« Pour les femmes, c’est la même chose, vu la quantité de femmes sorties du couvent comme reléguées individuelles.

« Donc, pour le travail de ma compagne comme pour le mien, ce serait l’exploitation en grand, la misère ; aussi l’ai-je engagée à ne pas faire la sottise de venir ici, du moins pour le moment… À cet effet-ci, je te prie de la dissuader si toutefois elle exigeait de venir.

« Pour la concession rurale, qui se tient à Saint-Maurice, ou même dans la brousse, dans les environs de Saint-Laurent, c’est les fièvres continuelles et la mort à bref délai. Je vois ces malheureux ruraux ; à part quelques exceptions, cela fait pitié de voir leurs mines de moribonds.

« Cher ami, si tu reçois ma lettre trop tard, que ma compagne ait fait les démarches nécessaires pour venir me rejoindre, et qu’on exige qu’elle parte, je compte sur toi pour l’aider à faire connaître la situation des concessionnaires (ce que, sans doute, on ignore en haut lieu) et que, dans de telles conditions, on ne peut exiger qu’elle parte…

« Je te prie de me faire réponse de suite, sitôt le reçu de cette lettre, en me faisant comprendre que tu l’as reçue…

« Bien des amitiés à tous les amis et amies et dis-leur bien que, si je ne puis être de fait avec eux, j’y suis de cœur. Crois, cher ami, à mon inaltérable amitié et à ma reconnaissance.

« Clément Duval. »

J’avais versé la somme de cent francs sur la promesse formelle qu’elle devait servir à la mise en concession de Duval et non pour enrichir la caisse de l’administration pénitentiaire. Pourtant, en 1901, la situation de mon ami n’avait point encore changé.

Duval n’ayant point été mis de suite en concession comme on me le promettait, et les cent francs ne m’ayant point été remboursés, je suis autorisé à dire que messieurs les administrateurs se livrent à l’escroquerie au cautionnement.

Séparé de sa femme, aigri par quatorze années de misère supportées courageusement dans l’espoir d’un sort meilleur et qui n’aboutissaient qu’à une duperie, Duval s’évada peu après et c’est vraiment ce que les concessionnaires ont de mieux à faire quand ils le peuvent.

Je dois mentionner à son sujet que, contrairement à ce que l’on suppose d’ordinaire, la condamnation aux travaux forcés, même à perpétuité, n’entraîne pas la mort civile.

D’une lettre que m’adressa M Duval, j’extrais le passage suivant à l’appui de ce que j’avance :

« … J’ai été très ennuyée au sujet du procès que vous savez. L’affaire n’a pu être plaidée parce que je n’avais pas la procuration de Clément. Ainsi, malgré quatorze ans de séparation forcée, je n’ai pas le droit d’ester en justice. J’ai dû faire annuler l’affaire et j’en suis pour les frais que j’avais faits… »

M Duval actionnait en dommages-intérêts des personnes qui, en la diffamant, lui avaient porté un préjudice considérable.

Le forçat n’est donc point mort civilement en matière de procédure, non plus qu’en ce qui concerne l’état civil.

Plus de vingt fois pendant mon séjour à la Guyane, j’ai vu des forçats appelés à donner leur signature, soit pour consentir au mariage de leurs enfants, soit pour rompre le leur, pour donner leur procuration en vue d’un héritage, d’un partage, ou de la vente de biens en communauté.

Cependant, je tiens de source certaine que, dans la plupart de ces cas, l’intéressé n’est point consulté et que le directeur de l’administration pénitentiaire des colonies, à Paris, prend la liberté de signer à leur place toute pièce de ce genre.

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