‹ Après le bagne !Chapitre 18 sur 34 · 18

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J’étais occupé, un soir, à relire pour la centième fois, peut-être, des lettres de France tandis que, dans la maison, tout le monde reposait déjà, lorsque, discrètement, on frappa à ma porte.

— Qui est là ? fis-je, étonné que quelqu’un vînt me rendre visite à cette heure.

— C’est moi, répondit faiblement une voix, c’est moi… Coco !

J’ouvris aussitôt et il entra.

— As-tu mangé ? lui demandai-je tout d’abord.

— Oui, j’ai dîné… Excuse si je m’amène maintenant, je te dérange peut-être… Mais voilà : tu m’avais dit que ça te plairait d’aller une fois chez les jaunes… Eh bien, j’y vais et je viens te chercher, si ça t’amuse toujours de faire des études de mœurs !

— Mais oui !… Je te remercie… Seulement tu accepteras bien tout de même de casser une croûte avant de partir. Prends ce que tu veux dans le buffet. Je suis sûr que tu as dîné sur le pouce ?

— Ah ! dame… un bout de pain et un glasse de tafia, pas plus, mais j’y suis fait… le corps s’habitue.

Pendant qu’il mâchait avec avidité quelques restes, je pris dans un tiroir mon revolver et le fourrai dans ma poche, puis j’allumai tranquillement ma pipe, attendant qu’il eût terminé son repas.

De temps à autre j’avais ainsi la visite de Coco. Quand il n’avait point trouvé à s’occuper, il venait volontiers se restaurer chez moi d’un déjeuner et d’une lampée de rhum que je lui accordais toujours généreusement.

J’avais assez souvent aussi l’occasion de l’employer à des besognes d’homme de peine. Il m’avait gardé une grande reconnaissance des quelques bontés que j’avais eues pour lui et il s’acquittait avec dévouement de ce que je lui demandais.

Sous la rude écorce de l’ancien rôdeur et du forçat, un peu de sentimentalité était restée, dont un autre entourage que celui des prisons et des pénitenciers aurait pu tirer des trésors. Par malheur, la misère, les mauvais traitements, le regret du pays n’étaient pas de nature à développer en lui de précieuses qualités, et je le voyais descendre de jour en jour la pente qui ramène à la chiourme les libérés.

Il était devenu terriblement alcoolique.

L’eau-de-vie était, à présent, sa principale nourriture et sa consolation.

Lorsque je l’avais employé un jour ou deux, j’hésitais à lui remettre intégralement sa paye, certain qu’elle serait vite dépensée en boisson. Je craignais aussi, qu’étant ivre, il ne se livrât à quelque violence qui aurait pu lui coûter cher.

Déjà, à plusieurs reprises, on l’avait jeté au violon pour avoir été rencontré de nuit étendu sur la voie publique…

Parfois un talent dont il avait usé jadis lui permettait de gagner périlleusement quelques pièces.

Quand des nègres chargés d’or descendaient des placers, il profitait de leurs dispositions à la dépense pour leur proposer une petite partie de bonneteau.

Des naïfs risquaient leur argent.

Il paraît si facile de suivre et de retourner la bonne carte !

Par malheur, les naïfs étaient rares, car les libérés ont tant abusé de ce genre de jeu pour faire des dupes que l’artifice est un peu éventé.

Encore fallait-il compter que, parmi les non-prévenus, certains se fâcheraient et, après une série de passes désastreuses pour eux, exigeraient la restitution de la somme perdue sous menace de porter plainte à la police.

Dois-je ajouter que ces mécontents ne recouraient jamais à cette extrémité lorsque, par hasard, la chance leur avait été favorable ?

Le métier était évidemment beaucoup moins lucratif qu’aux environs des champs de courses de la banlieue parisienne et il comportait, surtout, beaucoup plus de dangers.

D’ailleurs, lorsque Coco de la Villette était parvenu à gagner de cette façon une petite somme d’argent, ce qui ne passait point en alcool tombait, la plupart du temps, dans la bourse des Chinois, très habiles, avec le jeu, à dévaliser leur monde.

En dépit de l’expérience acquise, il ne pouvait encore se résigner à croire qu’en eux il avait trouvé ses maîtres.

Le jeu est, avec l’opium, la passion favorite des Célestes et, dans leur mystérieux village du canal de Laussat, il est des cases où l’on se réunit pour jouer en même temps que pour aspirer les fumées de la drogue.

On y reçoit les étrangers quelquefois ou plutôt on les y supporte, lorsqu’on soupçonne qu’ils ont de la monnaie à laisser, car les habitants du village ne recherchent guère la fréquentation de ceux qui ne sont pas de leur race.

Coco ayant réussi à se glisser dans une de ces cases je lui avais manifesté un jour mon désir de l’accompagner. Il m’avait promis de m’emmener quelque soir et tenait parole, alors que déjà je ne songeais plus à cette excursion.

Comme il venait d’achever son modeste souper, je l’invitai à sortir.

La nuit avait, au dehors, ce caractère de splendeur qu’elle acquiert seulement sous les tropiques. Des milliers d’étoiles scintillaient au ciel. La lune semblait un brillant disque de métal ; elle répandait sur toutes choses une vive clarté et les géants de la forêt apparaissaient à sa lueur comme fantastiquement grandis.

Nous suivîmes les rives du canal, puis la passerelle qui relie les habitations et où sont accrochés pour le séchage, tels des rets d’araignées monstrueuses, les filets des pêcheurs.

Mon compagnon heurta du poing à une porte.

Un Annamite, petit et frêle comme la plupart de ses compatriotes, nous introduisit dans une pièce assez vaste.

Elle était faiblement éclairée par la flamme fumeuse de primitives lampes à huile et quelques nattes la meublaient seulement, comme les cases des nègres de basse condition.

Assis sur leurs talons, des Annamites à impassibles faces de magots jouaient aux cartes. Ils jouaient selon les règles de la Marseillaise, apprises jadis au bagne.

Par instants, ils coupaient le silence de cris gutturaux et correspondaient ainsi entre eux, selon leur coutume, d’un groupe à l’autre sans se regarder, sans même que ceux qui se tournaient le dos prissent la peine de se retourner pour voir leur interlocuteur.

Un nègre dans un coin buvait de grands verres de tafia, en compagnie de deux mulâtresses et, parfois, le rire enfantin de ces femmes éclatait, sonore, cependant que l’éclair blanc de leur dentition de carnassiers se montrait entre leurs lèvres épaisses.

Sur les nattes, des corps inertes étaient étendus. Près d’eux se trouvaient des pipes et une petite lampe, telle une veilleuse de sanctuaire. Je distinguai des membres amaigris, des visages émaciés, aux joues enfoncées et bigarrées de jaune.

C’était le coin des fumeurs.

Certains d’entre eux présentaient les stigmates d’une intoxication profonde. Ils avaient des rires vides, et, par l’interstice de paupières à demi fermées, leurs yeux larmoyants laissaient filtrer des regards idiots.

De temps à autre, j’en voyais, le souffle court, les mains tremblantes, se soulever avec effort pour s’emparer d’une pipe à large et long tuyau de bambou et pousser dans son fourneau de terre, avec une aiguille, un peu du poison. Ils plaçaient l’orifice du fourneau au-dessus de la flamme de la lampe, puis, ayant aspiré violemment, à pleins poumons, l’âcre fumée, ils retombaient dans leur hébétude.

Je ne pouvais distraire mes regards du spectacle des fumeurs d’opium et je songeais.

Ne faut-il pas l’immense dégoût de l’existence que possèdent les ascètes et les désespérés pour tenter de s’en évader ainsi ? À défaut du bonheur véritable en vain cherché dans la réalité, on aspire à jouir du bonheur factice donné par les illusions du rêve qui offre du moins cet avantage de satisfaire les plus extravagants désirs sans exiger aucun effort ; et c’est peut-être excusable. L’opium, l’absinthe, le gin ou le tafia, la morphine ou le kif ont ainsi fait des heureux de ceux qui étaient inconsolables. Mais à quel prix !… Les peuples s’aveulissent encore, endorment leurs douleurs, cependant que l’injustice et la tyrannie continuent à sévir et que s’éloigne un peu plus l’ère de la délivrance.

Pourtant, si chacun de ces infortunés, pourtant si tous ces hommes voulaient !…

Après quelques minutes, je fus tiré de mes réflexions par la voix de Coco.

Coco s’était avancé vers le nègre.

Il avait tiré de sa vareuse trois cartes : deux rouges et une noire et les avait placées, retournées, sur le sol.

Avec lenteur, il les mélangeait.

— Voilà : les deux rouges perdent, la noire gagne… Suivez bien la carte. Voici la rouge… Voici la noire… rouge… rouge… et rouge.

Brusquement il les posa et n’y toucha plus.

— Avez-vous suivi la noire ?… Mettez cinq francs dessus si vous l’avez vue. Je suis bon joueur, bon payeur… Cinq francs je donne à qui retourne la noire.

Le nègre fouilla dans sa ceinture et posa sans hésiter une pépite devant une des cartes qu’il retourna.

C’était la rouge.

Il parut stupéfait et désappointé et s’apprêta à ponter de nouveau.

— Qui n’a pas gagné va gagner, poursuivit Coco. Voilà : le travail est simple et facile… S’agit de suivre la carte…

Encore une fois le nègre retourna la rouge.

Àquatre reprises il perdit, sans comprendre par quel procédé de prestidigitation la carte gagnante se trouvait toujours à l’endroit où on la soupçonnait le moins.

Les mulâtresses murmurèrent, voyant sans enthousiasme filer, en d’autres poches que les leurs, les fragments d’or qu’elles convoitaient.

Quant au nègre, il roula des yeux terribles et se leva en titubant pour s’élancer sur le voleur.

— Sale popote ! hurla-t-il, tandis qu’un mouvement se produisait parmi les Annamites.

L’ancien souteneur s’était ramassé sur lui-même, la face haineuse, les muscles de ses puissantes mâchoires saillant comme des cordes.

Je le voyais, prêt à bondir, à tomber son agresseur d’un coup de tête en pleine poitrine.

Mais l’homme était trop ivre, il chancela et faillit s’abattre, sa bouche saliveuse continuant à bégayer des insultes.

Je jugeai l’instant propice pour éviter une rixe dont les uns et les autres auraient pu avoir à pâtir devant le tribunal maritime spécial. En dépit de ses protestations, je saisis Coco par ses vêtements et le poussai dehors, je l’entraînai avec rapidité dans la direction de la berge, tandis que, derrière nous, un violent tumulte retentissait dans la case.

Je ralentis le pas lorsque nous fûmes parvenus à quelque distance.

— Imprudent ! dis-je. C’était encore un coup à te faire avoir de sales désagréments !

Il eut un geste vague.

— Ce n’est rien, fit-il, en palpant dans sa poche les pépites, la journée a été bonne !

Il était rasséréné déjà, tout au plaisir de posséder un peu d’or facilement acquis, et il écouta distraitement les conseils que je lui donnai.

Nul ne nous avait suivis, nous étions hors d’atteinte et, durant quelques instants, nous marchâmes silencieux, reprenant la direction du logis.

J’étais encore tout troublé en songeant aux conséquences qu’aurait pu avoir pour nous une bataille sanglante dans ce bouge où s’abrutissaient des êtres humains volontairement plongés dans une torpeur sans nom.

Coco, le premier, rompit le silence et, pour dire quelque chose :

— Eh bien ! tu as vu ce que tu voulais, murmura-t-il. Tu as vu les fumeurs…

— Oui, répondis-je, mais je ne retournerai pas les visiter… Il m’est toujours pénible de voir des gens faire aussi bon marché de leur santé et de leur intelligence… Dans leur milieu je commençais à me sentir mal à l’aise.

— J’ai essayé de griller à leur bouffarde, dit encore Coco, mais ça m’a fichu mal au cœur !… J’aime mieux me poivrer.

Nous approchions de ma maison, l’heure était venue de nous quitter. Je lui tendis la main.

— Écoute, Coco… Quand on est un homme d’énergie, il y a mieux à faire que de croupir dans les rues et de se saouler avec de l’opium ou même avec du tafia.

Il me lança un coup d’œil singulier.

— Oui, fit-il songeur, tu as peut-être raison… Quand on est dans la mistoufle et qu’il y a, comme disait un de tes copains, des boutiques pleines de choses qui ne servent pas… il y a mieux à faire que de se saouler ou même de risquer d’être pincé en filoutant des pépites aux singes…

— Que veux tu dire ? demandai-je avec inquiétude.

— Oh ! rien… des idées !… Bonsoir !

Je lui souhaitai une bonne nuit et, pris d’un mauvais pressentiment, le regardai disparaître dans l’ombre.

— Après tout, pensai-je, c’est fatal !

Et j’ouvris ma porte.

Quelques semaines après notre excursion au village chinois, Coco de la Villette, croyant s’emparer d’une petite fortune, s’introduisit dans une maison des environs de Cayenne, en força les serrures, mit les meubles au pillage, pour ne trouver, en fin de compte, qu’une trentaine de francs. Quelques heures après, on l’arrêta, ivre-mort, dans l’ignoble trou qui lui servait de gîte.

Le tribunal maritime spécial le condamna à quinze nouvelles années de bagne.

J’appris plus tard que, peu de mois après son retour au pénitencier, ayant voulu assommer, d’un coup de poing, un garde-chiourme, celui-ci l’avait tué, comme un chien, d’une balle dans la tête.

C’était la fin de l’engrenage !

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