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Grâce aux utiles relations que m’avaient procurées mes premiers travaux, notre situation, à Jeanne et à moi, était devenue très prospère.
Cependant, l’un et l’autre nous avions laissé en France des êtres aimés et notre désir le plus ardent était de les revoir. Aussi malgré notre relative aisance, eussions-nous déjà tenté de quitter la colonie, sans le secret espoir que nous conservions de rentrer bientôt en France légalement, sans encourir le péril d’un renvoi au bagne qui pouvait être définitif.
Chaque courrier nous apportait des encouragements et nos amis entretenaient notre confiance en nous affirmant que l’on daignerait s’occuper de nous en haut lieu dès que l’affaire Dreyfus serait terminée.
Malheureusement pour nous, condamnés obscurs, « l’Affaire » s’éternisait et continuait à accaparer toutes les attentions.
Enfin vers le milieu du mois de juillet 1899, je reçus une petite brochure d’une quarantaine de pages, dans laquelle un chapitre m’était consacré.
La brochure était intitulée : Rapport sur le cas de cinq détenus des Îles du Salut présenté au comité de la Ligue Française pour la Défense des Droits de l’Homme et du Citoyen, par Joseph Reinach.
Je ne crois pas sans intérêt de reproduire ici, à titre documentaire, les quelques feuillets qui me concernaient.
Auguste Courtois, dit Liard-Courtois, condamné par le Jury de la Gironde, le 16 novembre 1894, à cinq ans de travaux forcés.
Il résulte de l’acte d’accusation lu, le 16 novembre 1894, par le greffier Lucien Bernard, en l’audience publique de la cour d’assises de la Gironde, qu’Auguste Courtois a été arrêté, emprisonné et déféré au Jury sous l’inculpation d’avoir signé du nom de Liard, devant le tribunal correctionnel de Bordeaux, les procès-verbaux d’une instruction dont il était l’objet.
Il résulte du réquisitoire de M. l’avocat général Labroquère, prononcé dans la même audience, que le ministère public, ne retenant que cette inculpation de faux, a demandé au Jury de condamner Auguste Courtois sans pitié et de répondre négativement à toutes les circonstances atténuantes.
Il résulte du compte rendu sténographique de l’audience, ainsi que de la minute des arrêts prononcés par la cour d’assises de la Gironde, que le Jury a rapporté un verdict affirmatif, muet sur les circonstances atténuantes, et qu’en conséquence la cour a condamné Courtois, pour crime de faux, à cinq ans de travaux forcés, à 100 francs d’amende, mais avec dispense de l’interdiction de séjour.
L’article 147 du code pénal, dont l’application avait été requise par le ministère public, vise le crime de faux qu’il punit des travaux forcés à temps. Les lois sur les menées anarchistes ne furent invoquées à aucun moment de ce procès. Voici, d’après l’acte d’accusation lui-même, le fait qui fut assimilé, par le Jury, sans circonstances atténuantes, au crime de faux en écritures publiques.
Le 20 décembre 1893, le commissaire central de Bordeaux adressait au Parquet de cette ville un rapport d’où il résultait qu’un individu « qui était détenu au fort du Hâ, sous l’inculpation de tentative d’entraves à la liberté du travail pendant la dernière grève des ouvriers peintres », au surplus, aux termes du rapport, « compagnon anarchiste très dangereux », mais qui, toujours aux termes du rapport, devait être libéré le lendemain 21, à huit heures du matin, avait dit se nommer Liard et qu’il n’était en réalité « qu’un nommé Courtois, né à Poitiers ou aux environs. »
Cette assertion du commissaire central de Bordeaux était rigoureusement exacte. Le détenu du fort du Hâ était, en effet, un anarchiste du nom de Courtois qui avait subi, pour diverses excitations révolutionnaires, plusieurs condamnations. S’il avait été acquitté, le 9 mars 1893, par le Jury de la Gironde « pour son péché mignon », — j’emprunte cette phrase au compte rendu du journal la Petite Gironde ; — il avait été condamné, d’autre part, à treize mois et à deux ans de prison par les cours d’assises de la Marne et de la Loire-Inférieure. Enfin, il avait pris le nom de Louis Liard, qui se trouva être celui d’un autre anarchiste du Havre, décédé le 21 juin 1891, deux ans avant les faits incriminés.
Le rapport du commissaire central ajoutait que Courtois avait déserté l’armée française et « se trouvait sous le coup d’une instance de prise de corps d’un conseil de guerre ». Cela était inexact : Courtois n’avait été condamné que pour avoir assisté à une réunion électorale en habits militaires ; la condamnation avait été d’un mois de prison. Il fut d’ailleurs reconnu à l’audience, par le substitut Massot, que le Courtois recherché pour désertion par l’autorité militaire était un autre Courtois.
Le jour même où le commissaire central avait adressé ce rapport au parquet général, le substitut de service au parquet avait interrogé Courtois. Il lui demanda s’il s’appelait réellement Liard. Courtois répondit affirmativement. Et comme le substitut lui demandait s’il ne serait pas Auguste Courtois, le détenu éclata de rire en disant qu’il trouvait sa question « très drôle ».
L’acte d’accusation constate que « c’est tout ce qu’on put tirer de lui. »
On chercha. On ne trouva pas. Et comme les quatre mois de prison qui lui avaient été infligés pour entraves à la liberté du travail étaient accomplis, il fut mis en liberté.
Il est constant que Courtois avait été condamné sous le nom de Liard, tant à Bordeaux par défaut, dans une autre occurrence, que précédemment et contradictoirement à Marseille.
« Si Courtois, dira son avocat, M de Riberot, condamné par défaut à Bordeaux sous le nom de Liard, » — donc sans qu’il eût pris une part quelconque à cette fausse qualification ; — « si Courtois avait affirmé à Marseille qu’il se nommait Courtois, le juge d’instruction lui aurait soutenu que ce n’était pas vrai, et qu’il était bien Liard. »
Quelques semaines après sa mise en liberté Courtois était arrêté de nouveau, le 27 janvier 1894. Après d’assez nombreuses recherches, le parquet avait découvert son identité, et la preuve qu’il avait usurpé le nom de Liard.
« L’accusation, dit textuellement la Petite Gironde, journal républicain, libéral et modéré, reproche à Courtois d’avoir commis des faux en écritures publiques et authentiques, en usant d’un faux état civil devant la justice, et en signant du nom de Liard, qui n’était pas le sien, diverses pièces de procédure. »
Je continue à suivre pas à pas le compte rendu de la Petite Gironde :
« En commençant son interrogatoire que nous résumerons, M. le président Riffaud félicite l’accusé d’avoir décidément accepté de reprendre son vrai nom : « Tout homme vraiment digne de ce nom, ajoute le magistrat, doit répondre quand on l’interpelle : « Je suis un tel ! » et ne pas voler l’honneur d’un nom qui n’est pas le sien. »
« Courtois réplique que ce n’est pas lui qui s’est créé Liard. On lui a, en le poursuivant sous ce nom, fabriqué de toutes pièces un état civil qu’il a cru bon d’adopter. Puis plus loin, interpellation du président qui lui dit : « Mais à Marseille, avant d’être condamné, vous aviez vous-même fait fabriquer des cartes au nom de Louis Liard, fournisseur pour la Marine. »
« Oui, répond d’un air dégagé l’accusé. Ce nom de fantaisie m’avait plu, et c’est par hasard que je l’avais pris. J’avais bien le droit en public, ajoute-t-il avec véhémence, de me faire appeler comme je voulais ! Et après tout, je vous le dis, j’ai pris ces noms par antithèse : Louis, qui vaut 20 francs ; Liard, qui ne vaut pas un sou. J’étais bien libre ! »
L’accusation soutient au contraire que Courtois n’a point pris un nom de fantaisie en se faisant appeler Louis Liard ; c’est de propos délibéré qu’il a pris le nom d’un citoyen du Havre et qu’il lui a porté, ainsi qu’à ses héritiers, un préjudice réel.
Courtois fait observer d’abord que Liard est mort le 21 juin 1891, qu’il n’a donc pu lui porter préjudice ; que Liard, d’ailleurs, le véritable Liard était, lui aussi, anarchiste ; que ledit Liard n’a point d’héritiers directs.
« De directs, non ! reprend M. Labroquère, mais il a des oncles maternels. Vous avez souillé le nom de sa famille.
— Courtois : Il n’en a pas de famille !
« J’ajoute que les oncles maternels de Liard ne s’appellent point Liard. »
Courtois ne conteste donc pas qu’il se soit servi du nom de Liard : « Il ne l’a fait, dit-il, que parce que les magistrats ont bien voulu le lui donner. »
« Vous n’avez jamais protesté, dit le président des assises.
— C’est vrai, répond Courtois, et c’est là mon seul tort. »
L’accusation soutient ensuite que Courtois a signé du nom de Liard diverses pièces de procédure, et notamment son dernier interrogatoire à Bordeaux, pendant qu’il était détenu au fort du Hâ, alors que le substitut de service l’interrogea pour la première fois sur l’usurpation de nom qu’il avait commise. Mais le substitut, M. Massot, vient déclarer, lui-même, à l’audience, « qu’il ne se souvient pas d’avoir fait signer l’interrogatoire d’alors par l’accusé. »
Voilà tout le procès. L’avocat général Labroquère pose des questions sur la propagande anarchiste à laquelle s’est livré Courtois. L’accusé répond que ses opinions n’ont rien à voir dans l’affaire. Ailleurs, le président des assises dit à Courtois.
« Vous auriez mieux fait de rester peintre.
— Je le suis toujours, » répond Courtois.
Et c’est l’évidence que les opinions anarchistes de Courtois ne sont pas moins étrangères à l’affaire que son talent de peintre. Cependant, plus de la moitié du réquisitoire de M. Labroquère est consacré à la propagande anarchiste qui a été entreprise, à travers les divers départements, par Courtois. « L’avocat général termine son réquisitoire, — je cite toujours la Petite Gironde — par un nouvel appel à la sévérité des membres du Jury. » Pourquoi cet appel ? Parce que Courtois est anarchiste. Et c’est parce que Courtois professe des opinions anarchistes que le Jury rend un verdict affirmatif sur toutes les questions, muet sur les circonstances atténuantes.
Le fait relevé contre Courtois, dans le procès du 16 novembre 1894, constitue-t-il vraiment, aux termes de l’article 147 du code pénal, le crime de faux ? On peut en discuter. Je n’ouvrirai pas ici de controverse à cet égard. Mais cette usurpation de nom, qui n’a porté en réalité préjudice à personne, puisque le vrai Louis Liard était, lui aussi, anarchiste, qu’il était mort depuis plusieurs années et qu’il ne laissait point d’héritiers directs, et puis qu’il n’est même pas établi que Courtois n’ait pas cru prendre un simple nom de fantaisie, cette usurpation de nom méritait-elle cinq années de travaux forcés ?
On n’attend pas de moi l’apologie du faux, d’un faux quelconque, militaire ou civil. Je constate seulement l’effroyable disproportion entre le fait incriminé dans l’espèce et la peine prononcée par la cour d’assises, peine d’ailleurs que la cour a abaissée au minimum, car le verdict du Jury repoussait l’admission des circonstances atténuantes, et la Cour, dès lors, eût pu prononcer, en laissant au jury toute sa responsabilité, vingt années de bagne.
La Petite Gironde, peu suspecte de tendresse pour les anarchistes, constate en ces termes l’accueil qui fut fait par le public de la cour d’assises au verdict du Jury. « Ce verdict impitoyable est accueilli par un long murmure. Le refus des circonstances atténuantes surprend tout le monde. »
Et voici la preuve que Courtois n’a été si durement frappé qu’en raison de ses opinions. L’anarchiste, en effet, condamné à cinq années de travaux forcés, a quitté à peine la salle des assises que le Jury est appelé à statuer sur une affaire caractérisée de faux en écritures commerciales. Il s’agit d’un ancien entrepreneur de travaux publics.
« À la demande de son honorable famille », la Petite Gironde ne donne pas son nom. Elle a bien raison, mais Courtois, lui aussi, a une famille. Donc, X… a commis pour 3 ou 4.000 francs de faux. Les faits sont constants, reconnus. Et le Jury acquitte. Et je ne le blâme point d’avoir acquitté. Sans entrer dans le détail de l’affaire, il paraît manifeste que X…, qui est rentré en France pour purger sa contumace, n’était pas indigne de pitié. Mais quoi ! l’acquittement à X… pour un faux caractérisé, avéré, reconnu, et cinq années de bagne à Courtois pour une usurpation de nom qui ne réunit peut-être pas les éléments constitutifs du crime que prévoit la loi !
« Courtois a été condamné le 16 novembre 1894. Sa peine est presque entièrement subie, mais il reste soumis, d’autre part, en vertu de l’article 6 de la loi du 30 mai 1854, à cinq années de séjour dans la colonie pénitentiaire où il a subi les travaux forcés. J’ose croire que sa grâce pleine et entière s’impose, moins dans son intérêt que dans celui de la société elle-même. »
Je suis heureux de pouvoir remercier publiquement en ce livre tous ceux qui à cette époque plaidèrent en ma faveur. Je dois à leur loyauté ou à leur amitié d’avoir évité près de quatre années de séjour à la Guyane.
En dépit de leurs efforts, commencés avant même que je fusse libéré, ce ne fut que le 2 janvier 1900 que les autorités décidèrent de me rappeler de l’exil et je ne reçus qu’en mars notification de la mesure dont je bénéficiais, c’est-à-dire environ quatorze mois après ma sortie du pénitencier.