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Des semaines passèrent.

Malgré l’espoir de retour prochain dans lequel m’entretenaient et mes amis et la Ligue des Droits de l’Homme, je devenais impatient de quitter la colonie, cela pour des raisons que je suis contraint de passer sous silence.

J’avais fait part de mon projet à Jeanne et nous étions bien décidés tous deux à ne point attendre plus longtemps la venue des dispositions légales en notre faveur, mais à fuir à la première occasion.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, étant donnée la liberté relative dont ils jouissent, il n’est guère facile aux libérés de s’évader et l’entreprise était pour nous d’autant plus périlleuse que nous étions, en tant qu’anarchistes, l’objet d’une surveillance toute spéciale.

Notre intention était de gagner le Brésil. Une circonstance inattendue vint favoriser notre départ :

Un jour, deux hommes arrivant précisément du Brésil, de Manaos, se présentèrent chez moi pour demander du travail en qualité d’ouvriers peintres.

C’étaient deux Européens, deux Français, paraissant en proie à une extrême misère.

Ils avaient quitté la mère-patrie, comme émigrants, dix ans auparavant et, après avoir parcouru, sans trouver fortune, une grande partie de l’Amérique du Sud, ils étaient venus échouer à la Guyane, espérant trouver dans une colonie française, parmi des concitoyens, sinon la richesse, du moins des moyens d’existence qui leur faisaient défaut.

Grande avait été leur déception !

Non seulement, les autorités sur la protection desquelles ils comptaient, leur avaient refusé leur appui, mais personne ne consentait à les employer. On se défiait d’eux. Par trois fois des policiers les avaient interpellés dans la rue pour leur demander leurs livrets, les prenant pour des transportés libérés en rupture de ban.

C’était à nous, les forçats, qu’il devait appartenir de porter secours à ces malheureux, perdus dans l’indifférence générale !

J’avais du travail, j’embauchai celui qui me parut le plus intelligent et nous lui donnâmes l’hospitalité ainsi qu’à son compagnon durant le peu de temps qu’ils séjournèrent à Cayenne.

Ils étaient venus en passant par le Contesté franco-brésilien, d’où les avait emmenés, à destination de Cayenne, une espèce de pirate, patron d’une goélette qui n’avait point encore repris la mer.

Sans leur avouer quelles étaient nos intentions, nous les questionnâmes sur le pays qu’ils avaient traversé, dans lequel nous désirions nous rendre, et ils nous donnèrent à ce sujet des renseignements précieux.

Je me mis ensuite en relation avec le patron de la goélette, comptant qu’il pourrait, moyennant une bonne rétribution, nous prendre à son bord pour nous conduire en lieu sûr. Mais j’acquis bientôt la certitude qu’il ne serait pas prudent de se mettre à la merci de cet individu qui, depuis que duraient les hostilités entre la France et le Brésil, remplissait entre les deux parties le rôle d’espion, servant tantôt l’une, tantôt l’autre, et souvent les deux à la fois suivant les circonstances.

Pour mener à bien notre évasion, il fallait non seulement se méfier de la police, qui épiait tous nos mouvements, mais encore ne pas tomber dans le piège dont j’ai parlé déjà et que tendent aux libérés certains patrons de barques.

Sans savoir au juste à quel moyen de transport nous aurions recours pour fuir, nous activions les préparatifs du départ. Il nous était indispensable d’être très circonspects et de ne rien déranger, en apparence, à notre installation jusqu’au jour du départ.

J’activai donc les travaux en cours d’exécution et retardai, sous divers prétextes, ceux que je devais commencer.

Une des grandes difficultés était de faire rentrer le peu d’argent que j’avais à toucher, et de procéder à la vente du mobilier et du matériel.

Je songeai pour cela à m’adresser à Bonnet lui-même, non que je comptasse le moins du monde sur sa loyauté, mais parce qu’il était le seul qui pût être suffisamment intéressé à mon départ de Cayenne pour en garder le secret.

Il accepta avec empressement ma proposition et acheta créances et matériel, sous cette condition expresse que rien ne serait dérangé jusqu’au lendemain de notre fuite.

Depuis quelque temps, Jeanne et moi nous avions remarqué que l’administration pénitentiaire fermait les yeux sur le départ de nombreux libérés pour le Contesté franco-brésilien.

C’était une route toute tracée pour nous rendre à Manaos qui était le point du Brésil que nous nous proposions d’atteindre d’abord.

Le vapeur Liff-Geld faisait le service de Cayenne au Carsevenne deux fois par mois, et nous nous proposions de prendre place à son bord pour nous transporter en ce lieu, d’où le Kachipour, un navire brésilien, nous prendrait à destination de Manaos.

Des camarades, qui nous avaient précédés, nous avaient écrit de cette ville en donnant toutes les indications pour mener notre entreprise à bien.

Nos préparatifs terminés, nos caisses clouées, nos malles prêtes à être enlevées, il s’agissait de transporter le tout à bord sans éveiller les soupçons. Comme il ne fallait pas laisser croire au capitaine que nous partions clandestinement, nous devions embarquer les bagages en plein jour. Cependant nous devions nous méfier du voisinage et nous ne pouvions songer à effectuer un déménagement sous ses regards. La nuit qui précéda le jour de l’embarquement fut donc employée à porter caisses et malles jusque sous un hangar, quelque peu distant de notre logis, et d’où elles partiraient le lendemain pour être hissées à bord.

Pour la circonstance, je me fis portefaix et n’accomplis point mon nouveau métier sans m’écraser un doigt et m’écorcher les épaules.

Cette opération fut heureusement terminée avant que le soleil ne parût. Jeanne qui, par suite de sa constitution physique, ne pouvait m’aider dans cette sorte d’exercices, m’attendait dans son hamac, tendu sous la vérandah. Quant à notre cuisinier, il s’occupait de préparer les vivres pour la traversée.

Nous avions été contraints de lui faire part de notre évasion, car il était nécessaire qu’il restât quelques jours encore dans notre maison pour livrer ce que nous avions vendu.

Lorsque les derniers colis eurent été portés sous le hangar avec mille précautions pour ne point être remarqué, j’étais harassé de fatigue.

Plusieurs fois, à bout de forces, j’avais été sur le point d’abandonner la besogne ; mais je travaillais pour notre liberté, et l’espoir d’une réussite prochaine venait stimuler mon courage.

Il s’agissait maintenant de se procurer des billets de passage.

Je ne pouvais aller moi-même les prendre à l’agence. À Cayenne, un blanc, s’il n’est bien connu, est forcément pris pour un forçat libéré ou évadé et, dans aucun cas, il ne lui en est délivré. Je dus avoir recours à un nègre que je connaissais, qui, accompagné de son fils, se chargea de retirer deux billets, l’un pour Jeanne, l’autre pour moi.

Notre voyage au Contesté nous revenait à quatre-vingt francs, plus cinq francs de commission dont je dus gratifier le nègre.

Dès que je fus en possession des billets, je m’employai sans perdre de temps à faire conduire les bagages à bord.

Àmidi, tout était terminé.

Le départ était affiché pour deux heures. Il fut convenu que nous attendrions jusqu’au dernier moment pour quitter notre maison et nous diriger vers le quai d’où un canot, que j’avais retenu, nous déposerait sur le Liff-Geld à l’instant même de l’appareillage.

Mon compagnon et moi étions nerveux, frémissants d’impatience.

Les minutes s’écoulaient avec lenteur et je me promenais de long en large dans le logis, maintenant dévasté, où nous avions si souvent évoqué de chers souvenirs.

Un incident, un rien, une parole imprudente pouvait nous faire rejeter impitoyablement au bagne et ce serait pour des années encore, pour toujours peut-être, l’éloignement du pays joint à l’horrible esclavage de la chiourme !

Dans de semblables instants, une âpre volupté se mêle à l’inquiétude, la volupté du risque, celle qui porte à se pencher volontairement au dessus de l’abîme pour en subir le vertige, celle qui pousse le joueur à sacrifier sur une carte ses derniers louis.

Nous demeurions partagés entre la crainte des conséquences terribles que nous encourions et l’enthousiasme que suscitait en nous la perspective d’un succès rendu plus désirable par les dangers qu’il allait nous falloir affronter…

L’heure vint de partir.

Nous nous dirigeâmes à travers les rues, ces rues pittoresques, et pourtant maudites, de la cité-prison dont le peuple tout entier excitait notre haine et nous servait de gardien, ces rues que, sans doute, nous ne reverrions jamais.

C’était encore l’heure de la sieste. Un soleil torride anéantissait tout effort. La plupart des habitants demeuraient enfermés dans leurs cases et nous ne rencontrâmes personne de notre connaissance.

Nous atteignîmes le quai sans encombre. Le batelier était à son poste, prêt à la nage. En cadence, ses rames plongèrent dans les eaux calmes et nous approchâmes du navire dont la masse, à quelque distance, se découpait sur le ciel bleu cru dont aucun nuage ne tempérait les ardeurs.

Le canot accosta.

Je gravis avec Jeanne l’escalier adapté au flanc du vapeur et, dissimulant de notre mieux le trouble auquel nous étions en proie, nous prîmes place sur le pont, parmi les passagers.

D’un coup d’œil rapide, je les passai en revue.

C’étaient, pour la plupart, des nègres ou des créoles se rendant aux mines et que je ne connaissais point ; mais je ne fus pas peu surpris de découvrir au milieu d’eux plusieurs libérés, apparemment venus dans des conditions analogues aux nôtres, et mes appréhensions s’en augmentèrent.

Cette affluence d’irréguliers était, pour notre sécurité, une circonstance fâcheuse. Le départ pouvait ne pas s’effectuer sans encombre et je pensais que, si j’avais été averti de la présence de tous ces forçats sur le Liff-Geld, je n’aurais pas hésité à remettre à quelque temps notre voyage.

Nous n’avions, par malheur, plus le loisir de discuter et de retourner à terre.

Le capitaine venait de commander l’appareillage et un dernier coup de sifflet donna le signal du départ.

Le bruit sourd de l’hélice retentit et le navire, lentement, mit le cap sur le large.

Je regardai sur les quais et n’y aperçus rien d’insolite.

Une dernière fois je contemplai le panorama de la ville, étendue comme une masse grise, et le château-fort, puis, au loin, l’immensité sombre de la forêt vierge.

Chaque tour d’hélice nous entraînait loin de tout cela, vers la haute mer, vers la liberté enfin reconquise !…

Tout à coup un mouvement se produisit parmi les libérés, une sorte de sauve-qui-peut général.

Les uns se faufilaient à travers les colis qui encombraient encore le pont, tandis que d’autres sautaient dans la cale, se cachaient dans la poulaine ou dans les hamacs inoccupés des noirs.

Brusquement la manœuvre fut interrompue.

La police était à bord !

Comment les policiers y étaient-il montés ? Étaient-ils venus bien avant l’arrivée des passagers ? Étaient-ils arrivés par tribord alors que nous étions tous à bâbord ?

Mystère !

En principe, chaque bateau quittant le port de Cayenne est soumis à une fouille policière pour prévenir les évasions ; mais, depuis longtemps, les vapeurs Liff-Geld et Carsevenne qui faisaient le voyage de Cayenne au Contesté, échappaient à cette surveillance, et c’était à la faveur de cet oubli que de nombreux libérés avaient pu quitter la colonie sans être inquiétés.

Cette fois, il y avait eu certainement délation, mais de la part de qui ?

Je songeai au couple Bonnet-Nathan, au misérable nègre qui avait pris nos billets de passage… Peut-être la dénonciation venait-elle de la compagnie elle-même qui, soupçonnant notre situation, effrayée de notre trop grand nombre à son bord, avait craint une mutinerie et que l’on ne changeât la direction du navire ? Peut-être venait-elle d’un inconnu, d’un de ces policiers amateurs comme il en existe tant à Cayenne ?

Mais que m’importait, en somme, de connaître le nom du délateur ! Cela ne modifierait en rien notre sort. Toutes nos espérances tombaient.

Sur une seule chance, nous avions joué gros jeu, toute notre fortune, tous nos espoirs d’avenir et nous avions perdu.

Ànouveau nous étions prisonniers !

Froidement, j’envisageai la situation :

On allait nous reconduire à terre, nous trimballer chez le commissaire, puis nous jeter en cellule, nous traduire devant le Tribunal Maritime Spécial qui nous condamnerait à réintégrer le pénitencier.

Nous ne pouvions songer à une résistance quelconque et le mieux était d’attendre les événements.

Une véritable chasse à l’homme avait lieu sur le navire. Les policiers sondaient les moindres coins, fouillaient la cale, l’entrepont, la cuisine et la chaufferie. On entendait des bruits de lutte désespérée, des cris et des insultes. On saisissait au collet et on amenait à la surface tous les visages pâles.

Àla tête des policiers se trouvait le trop célèbre brigadier Fauve, celui-là même qui avait visé mon livret à mon arrivée à Cayenne.

Il m’aperçut et s’approcha en ricanant :

— Tiens ! Tiens… dit-il, vous aussi ? Vous avez mal choisi votre jour !…

Je fus pris d’une folle envie d’envoyer par dessus le bastingage ce bout d’homme qui se permettait de faire de l’ironie à nos dépens.

La pensée seule que le bain que je pourrais lui faire prendre aggraverait sans profit notre situation déjà fâcheuse m’arrêta dans cet élan et je pris le plus sage parti de ne rien répondre.

On disposa en groupe sur le pont tous les hommes arrêtés et nous fûmes tenus sous la menace des revolvers pendant qu’un des policiers partait en canot pour chercher du renfort afin d’assurer le débarquement.

Àquoi bon les plaintes et les regrets ! Le sort en était jeté.

Pour tuer le temps, j’invitai mes compagnons d’infortune à une légère collation. J’éventrai une bourriche et découpai le plus tranquillement du monde un poulet dont je distribuai les morceaux. Mais, à la perspective des représailles qui les attendaient, les pauvres diables n’avaient guère d’appétit et ils ne firent que peu d’honneur à la volaille.

Il n’en fut pas de même à l’égard d’une dame-Jeanne contenant douze litres de vin. Elle fut rapidement vidée malgré les protestations de Fauve qui prévoyait qu’après des libations aussi exagérées, sa tâche pourrait devenir fort difficile.

Ses craintes ne disparurent que lorsqu’il vit s’avancer vers nous, à force d’avirons, un canot conduit par quatre forçats et contenant un renfort de six policiers nègres.

Leur arrivée mit fin à notre repas et le débarquement commença cependant, que le capitaine faisait un branle-bas énorme et pestait comme un pilote qui a perdu sa barre.

Jeanne fut débarqué avant moi.

Quand vint mon tour, je refusai énergiquement de quitter le bord sans mes bagages.

On eut beau m’assurer qu’on les déchargerait bien sans moi et que, d’ailleurs, on n’avait pas de temps à perdre, je ne voulus rien entendre.

Le capitaine intervint.

— Vos caisses, me dit-il, sont à fond de cale. Je vous les remettrai à mon retour. Pour le moment, cela m’est impossible. Mon départ a déjà été suffisamment retardé comme cela !

Cet homme pensait que, si sa compagnie allait empocher tranquillement les quatre cent quatre-vingts francs que douze libérés lui avaient versé pour leur voyage, c’était bien le moins que, dans la combinaison, il gardât pour lui le profit des colis.

J’étais peu disposé à me rendre aux raisons de l’astucieux marin, dont j’avais deviné les intentions réelles, et je protestai avec plus d’énergie encore, si bien que l’on se décida, en fin de compte, à élinguer mes caisses et malles dans le canot qui devait me recevoir en compagnie de trois agents de police.

Mes compagnons étaient déjà chez le commissaire. J’y fus conduit seul.

Comme nous appartenions à l’administration pénitentiaire, les formalités furent brèves.

On dressa simplement procès-verbal et, sur quatre rangs, flanqués de policiers, on nous fit traverser la ville, sous les insultes et les lazzis de la foule accourue, pour nous conduire au pénitencier dans lequel nous devions être écroués.

On nous fouilla dès notre arrivée et chacun fut contraint de déposer, entre les mains du surveillant chargé de cette opération, l’argent dont il était porteur.

La fouille avait lieu en commun et je pus constater que le plus riche de mes compagnons possédait juste vingt francs !

Ainsi ces hommes, pour quitter une contrée où leur passé, connu de tous, leur fermait toutes les portes, n’hésitaient point à partir pour un pays qu’ils ne connaissaient pas, sans vêtements, sans outils, sans argent, dans l’ignorance de ce que leur réserverait le lendemain, comptant seulement sur leur étoile, sur le hasard des rencontres !

Je portais, dissimulée sous mes vêtements, une ceinture contenant près de mille francs en or. Je la donnai au surveillant et, comme ils comparaient, sans doute, avec envie, leur modeste pécule à cette somme relativement élevée, la vue d’une poignée de louis leur fit ouvrir de grands yeux tout luisants de désir.

Pêle-mêle on nous plaça dans une cellule et, très morne, notre petit troupeau s’allongea sur la planche.

La plupart n’avait quitté le pénitencier que depuis quelques mois.

C’était l’inévitable recommencement !

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