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Au bruit de mes pas incertains parmi les débris qui jonchaient le sol, Jeanne s’éveilla et se leva à son tour.
L’ameublement du lieu ne comportait point d’ustensiles de toilette et force nous fut de nous rendre au bord de la mer pour y prendre un bain.
Ce fut avec délices que je me trempai dans l’eau salée et respirai l’air pur venu du large !
Avant de se rendre au travail, mon camarade me conduisit sur la place du marché afin de nous y restaurer d’un premier repas.
Chemin faisant, je ne lui dissimulai point quelle désillusion provoquait en moi le peu que j’avais appris sur le sort des libérés et le spectacle de son propre dénuement.
Il sourit avec tristesse et me dit :
— La libération, vois-tu ! n’est qu’une nouvelle étape dans l’engrenage qui vous prend à la cour d’assises. Comme les autres, elle éveille des espérances qui seront suivies de désillusions. La vie du prisonnier est si morne, si désespérante, qu’il se rattache à toute annonce de changement de situation comme à la seule chose qui puisse maintenir en lui un peu de courage et de patience. Il s’efforce de s’illusionner sur ce que seront les conditions dans lesquelles il sera placé. L’attrait de l’inconnu, le besoin de rompre la monotonie de chaque jour créent des mirages bien vite dissipés, dès que le but est atteint, mais qui ne tardent pas à être remplacés par d’autres tout aussi vains… En prévention on attend le jugement ; condamné on s’impatiente des lenteurs qui précèdent l’embarquement ; sur le navire on a hâte d’arriver au pénitencier et il n’est pas jusqu’au transfert de l’un à l’autre pénitencier qui ne vous emplisse de joie comme s’il s’agissait de la délivrance… mais voilà, la délivrance ne vient jamais, même avec la libération… même, peut-être, avec le retour en France !
Une négresse grisonnante nous servit du café sans lâcher la pipe rivée au coin de sa bouche saliveuse.
Jeanne me quitta et j’errai seul à nouveau sur le marché, en attendant que s’ouvrissent les bureaux des diverses administrations dans lesquelles je devais me présenter.
Le jour venant, des marchands arrivèrent. Ils s’installaient les uns non loin des autres et disposaient leur marchandise sur le sol, cependant qu’une foule bigarrée commençait à circuler entre les groupes, envahissait peu à peu la place, emplissant l’air de son bourdonnement, étalant aux premières flammes du soleil le pittoresque de ses costumes aux couleurs criardes et l’extraordinaire mélange de ses races.
Ce sont, d’abord, les pêcheurs chinois ou annamites, vêtus de leur costume national, et qui jettent à terre, encore vivants, des poissons de toute qualité et de toute grosseur. Les minuscules crevettes, appréciées des gourmets, avoisinent les énormes mâchoirons dont le poids atteint deux cents cinquante kilogrammes, et dont la chair, peu délicate, est le régal des nègres.
Le poisson constitue la base de l’alimentation des noirs et des créoles et c’est un aliment des moins coûteux, aussi le rencontre-t-on en grande quantité.
La vente en est à prix fixe et le tarif imposé chaque mois par le conseil municipal cayennais, qui établit un prix de revient pour chaque qualité. Les écarts de ce tarif ne dépassent guère dix à quinze centimes par kilo.
Les poissons limons, qui sont les moins chers, sont généralement vendus de soixante à soixante-dix centimes par kilo. Ils sont nommés ainsi par opposition à une deuxième catégorie de poissons plus recherchés, que l’on désigne sous le nom de poissons écailles et qui valent de un franc dix à un franc vingt-cinq le kilo.
Parmi les poissons limons, on distingue le mâchoiron, la raie, l’espadon, le requin-marteau, la torpille, le pacou, le palica et quantité d’espèces dont j’ignore les noms.
Le gros-yeux, le croupia, la dorade, le mulet, le parasi, la vielle sont des poissons écailles.
Seul, l’acoupa, dont la chair est très délicate, fait exception à la règle et ne subit pas le tarif municipal…
Après les pêcheurs, viennent les maraîchères, portant sur la tête, dans de lourds paniers, les produits du pays. Elles s’arrêtent et disposent devant elles, en tas, les racines longues des ignames, les épaisses patates, les rouges piments, les masses vertes des melons d’eau, puis les ananas empanachés de feuilles dures, les noix énormes de coco, les mangues, les goyaves, les oranges vertes et les citrons limons.
Les légumes d’Europe sont rares et d’un prix fantastique.
Àla Guyane, les tomates et les aubergines, seules, viennent assez bien avec des soins et il est facile de s’en procurer. Mais un chou, gros comme le poing, vaut de dix à douze sous ; un brin de poireau semblable à un porte-plume coûte quatre sous ; quant aux carottes, elles sont minuscules et se vendent au poids.
Les vendeuses sont assises sur leurs talons et fument la pipe en attendant l’acheteur. Ce sont des négresses aux pieds nus épaissis de callosités. Elles ont, pour tout vêtement, des peignoirs d’étoffe voyante, ajustés, au-dessous de la ceinture, par un châle, une sorte de large pagne qui les comprime depuis les hanches jusqu’à mi-cuisse et se noue par devant. Leur tête est protégée par un foulard violemment coloré de teintes variées et d’où s’échappe une chevelure laineuse.
Si vous désirez faire entrer l’une d’elles en fureur, marchandez-lui quelque chose et finalement éloignez-vous sans avoir rien acheté. Vous recevrez une bordée d’injures en créole, accompagnée de gestes menaçants.
« Foute !… ah !… ah !… Çà mounde blanc là y qu’a ou le tout pou ien ! »
Des bouchers étalent leurs viandes sous les ardeurs d’un soleil déjà pénible à supporter et qui, tout à l’heure, semblera déverser, sur les crânes, du plomb fondu.
Ces bouchers sont, pour la plupart, des créoles qui achètent en gros à M. Carenza ce qu’ils revendent en détail à la population de passage.
M. Carenza, bien qu’il soit de nationalité espagnole, est concessionnaire de la boucherie du gouvernement. Son établissement, qui donne sur la place du marché, approvisionne à lui seul la troupe, le bague et les administrateurs touchant leur ration en nature.
La viande de bœuf vaut de deux francs à deux francs dix le kilo ; encore est-elle de qualité très inférieure ! Le veau et le mouton sont rares ; ils coûtent — quand on en trouve — de cinq à sept francs le kilo. Le porc frais est moins coûteux, mais c’est une viande flasque et graisseuse que l’on paye de un franc trente à un franc cinquante, pour le même poids.
L’aperçu de ces quelques prix augmenta mon inquiétude en me montrant combien la vie devait être difficile à Cayenne.
Je m’efforçai, pourtant, de chasser les douloureuses pensées qui m’assaillaient, et continuai ma promenade, séduit par l’étrange et nouveau spectacle dont la place devenait le théâtre.
Entre les groupes des négresses maraîchères, des bouchers créoles, des pêcheurs annamites, un peuple singulier se pressait, dans lequel semblaient avoir été réunis tous les types du globe.
C’étaient des Martiniquais à la peau de chocolat clair, des métis au teint olivâtre, des Arabes bronzés, les uns bavards et puérils, les autres indolents, graves et tristes. Je coudoyais des soldats d’infanterie et d’artillerie de marine, vêtus de flanelle légère et de toile, débilités par le climat meurtrier, et dont le visage apparaissait tout amaigri sous le casque colonial. Quelques Européennes, filles ou femmes d’administrateurs, passaient en toilettes blanches, allant faire leurs achats, suivies d’un domestique nègre ou de leur forçat « garçon de famille ». Il y avait sur cette place des Italiens, des Espagnols, des Anglais et des Célestes et j’aperçus même un Indien Roucouyenne, égaré dans tout ce monde. Il s’en allait, ivre de tafia, peinturluré de roucou, vêtu simplement d’un pagne, et faisant mouvoir machinalement de la langue un ornement d’os qui lui traversait la lèvre inférieure.
Àce moment un homme passa, un Européen, dont la face ravagée portait le stigmate de toute une vie de souffrances.
Il marchait les pieds nus, et il était vêtu de guenilles, des restes du complet de toile bleue, selon la coupe de la livrée du bagne, que l’administration pénitentiaire délivre aux libérés à leur élargissement.
L’homme passa, chercheur de quelques sous à gagner en portant, pour un plus heureux, un fardeau quelconque.
Mais on se détournait, nul ne prêtait attention à lui, et je le vis s’éloigner, se perdre dans la foule oublieuse, vivant symbole des misères qui m’attendaient peut-être moi-même, à l’exemple de tous les vaincus !