‹ Après le bagne !Chapitre 21 sur 34 · 21

21

Quelques semaines après ces événements, la nouvelle de mon arrestation et des circonstances qui l’accompagnèrent était connue en France, et l’on pouvait lire dans le Journal du Peuple les lignes suivantes, signées d’un de mes amis, Émile Pouget.

LIARD-COURTOIS REJETÉ AU BAGNE

Nous avons eu l’occasion d’entretenir nos lecteurs de Liard-Courtois, une des victimes de la scélératesse des lois, qui, en 1894, parce qu’il était anarchiste, fut condamné à cinq ans de travaux forcés pour un délit que nous avons tous — ouvriers ou bourgeois — plus ou moins commis : le délit de changement de nom.

Les magistrats de Bordeaux qualifièrent cette peccadille de faux en écritures publiques, et les jurés acquiescèrent à leur manière de voir. Ces derniers firent mieux, pour bien démontrer que c’était l’anarchiste et non le faussaire qu’ils voulaient frapper. Dans la même audience, immédiatement après la condamnation de Liard-Courtois, ils acquittèrent un notable commerçant qui reconnaissait avoir mis en circulation pour quelques billets de mille francs de fausses traites.

Liard-Courtois subit sa peine de cinq ans de travaux forcés à la Guyane, et, il y a quelques mois, il était enfin libéré.

Libre ! Il le fut. Mais sa liberté fut toute relative : sous prétexte de surveillance, il dut résider à Cayenne, et il lui était formellement interdit d’en sortir.

C’était toujours la captivité, sinon le bagne ! Et je n’exagère pas en employant le mot de « captivité ».

Liard-Courtois était soumis à une surveillance de tous les instants ; la police était toujours à ses chausses, le gênant pour son métier de peintre. La chiourme déplorait que le camarade fût sorti sain et sauf de l’enfer guyanais. N’allait-il pas entrer en relation avec ses amis de France, leur raconter les horreurs du bagne, leur dévoiler les crimes qui s’y commettent ?

C’était à prévoir. Aussi s’attachèrent-ils au malheureux libéré, lui faisant mille misères, lui tendant continuellement des pièges, dans l’espoir de le rejeter au bagne. Pièges grossiers que Liard Courtois n’eut pas de peine à déjouer.

Ainsi, de louches individus lui offrirent d’acheter des marchandises volées, lui proposèrent des combinaisons suspectes, destinées à le livrer pieds et poings liés à l’administration pénitentiaire.

Tout cela, par ordre supérieur.

Écœuré, indigné de toutes ces crapuleuses manœuvres, Liard-Courtois eut peur de retomber au bagne. Avec toujours à ses trousses des ennemis acharnés à le perdre, il s’affola, et, un jour qu’il trouva une occasion de quitter la colonie, il partit.

Il ne faut pas oublier que Liard-Courtois avait terminé sa peine, qu’il était libre et qu’il n’avait à subir que la peine accessoire de la surveillance ; en s’y dérobant, il ne faisait donc que se mettre en rupture de ban.

Rien de plus bénin, à première vue !

Il n’en est rien. Une telle infraction se punit, à la Guyane, de un à cinq ans de travaux forcés.

Donc, le mois dernier, Liard-Courtois trouva l’occasion de s’embarquer à destination du Brésil, mais la malchance le poursuivait, la police le pinça avec onze autres transportés libérés. Il est maintenant en prison.

Dire la joie des bandits de l’administration pénitentiaire est superflu. Enfin, ils tenaient Liard-Courtois.

Aussi vont-ils faire leur possible pour le garder longtemps…

Liard-Courtois sera-t-il donc rejeté au bagne ?

Ne va-t-il pas s’élever des protestations en sa faveur ?

La Guyane est si loin que l’indignation qui peut se manifester dans la métropole influe très peu sur la férocité des gardes-chiourme.

Il serait pourtant nécessaire que Liard-Courtois ne soit pas abandonné. La peine qui l’attend est grave…

La cause de notre camarade doit d’autant, plus facilement intéresser les hommes de cœur — quelle que soit leur opinion — qu’il n’est pas pour tous un inconnu : Liard-Courtois est une des victimes dont la Ligue des Droits de l’Homme s’est occupée. Il est un « des cinq » qui ont été jugés dignes de son attention spéciale.

Il est un des « cinq » dont le rapport, présenté dernièrement à la Ligue par Joseph Reinach, demande implicitement la libération complète.

Aussi pensons-nous qu’il aura suffi de signaler la situation nouvelle créée à Liard-Courtois par les persécutions policières pour que la Ligue des Droits de l’Homme use de son influence pour lui éviter un nouveau supplice.

Page 1