‹ Après le bagne !Chapitre 22 sur 34 · 22

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Le lendemain de notre incarcération, à l’heure du réveil réglementaire, un loustic comme il s’en trouve toujours, même dans les situations les plus difficiles, nous cria de toute la force de ses poumons :

— Branle-bas ! les passagers du reste-à-terre !

Un autre ajouta mélancoliquement :

— Je crois que nous avons pris une drôle de route. Si nous débarquons jamais au Carsevenne cette année, il faudra que nous ayons bon vent !

— Soyez tranquilles, dit un troisième, ces messieurs du Spécial vont vous signer un ordre d’embarquement pour les Îles du Salut, de un an à cinq ans, pas davantage…

— Ça compte sur le doublage, reprit le philosophe de la bande, et la croûte est assurée !

En entrant dans la prison, il y avait quarante-huit heures que je n’avais pas dormi, j’étais harassé de fatigue et d’émotion et, en dépit de la dureté de ma couche, je n’avais point tardé à tomber dans l’oubli d’un lourd sommeil.

Mon réveil fut pénible.

Je me remémorais tous les événements de la veille, j’étais assailli de tristes pressentiments et ne me sentais point disposé comme mes compagnons à accepter de gaieté de cœur la perspective d’un retour aux Îles.

Pour échapper à ce mauvais pas, un seul espoir me restait : profiter des relations que j’avais pu acquérir à Cayenne, durant mon séjour, pour influencer favorablement le tribunal.

J’ai eu déjà l’occasion de parler de l’extraordinaire mode de juridiction qu’est ce Tribunal Maritime Spécial devant lequel nous allons comparaître et qui avait décidé de la longue et douloureuse agonie d’un innocent : mon camarade Girier-Lorion.

J’ai dit que ce Tribunal est composé d’un président, qui est généralement l’officier le plus haut en grade de la garnison cayennaise ou le capitaine de gendarmerie ; de deux juges assesseurs, l’un étant choisi parmi les chefs de bureau de l’administration pénitentiaire, l’autre parmi les juges suppléants du tribunal civil ; d’un commissaire rapporteur, faisant fonction d’avocat général, également choisi parmi les chefs de bureau de l’administration ; enfin d’un greffier pris parmi les surveillants militaires des pénitenciers.

La défense des accusés est ordinairement confiée à un sous-officier d’infanterie de marine en garnison dans la colonie, lequel s’en remet toujours « à la sagesse du tribunal ».

C’est donc, en somme, l’administration pénitentiaire seule qui accuse, légifère, instruit, requiert, juge, condamne et exécute !

Je laisse à penser dans quelles conditions de bonne foi les jugements ont lieu !

Je crois intéressant de reproduire un avis de nomination de défenseur d’office adressé à l’un de ces sous-officiers :

GUYANE FRANÇAISE

LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ

AVIS DE NOMINATION DE DÉFENSEUR D’OFFICE

Tribunal Maritime Spécial.

Le sergent B…, est informé que, par ordre de M. le président du Tribunal Maritime Spécial, il est désigné comme défenseur d’office, chargé de présenter la défense des nommés :

G…, A…, P…, T…, H…, T…, R…, S…, et G…, libérés,

à l’audience qui aura lieu, le…… à 8 heures précises du matin.

Les dossiers sont déposés au greffe où il pourra en prendre communication.

Cayenne le…

Le Greffier :

X.

Mon premier soin devait être de confier notre défense à un avocat et non à un sous-officier d’infanterie de marine.

Je demandai donc de quoi écrire au premier gardien qui se présenta et adressai une lettre à M Chalu, dans laquelle je lui exposais ce qui nous était arrivé et le priais instamment d’accepter d’être notre défenseur.

La réponse ne se fit point attendre et j’eus la joie d’apprendre que M Chalu acceptait ma proposition.

Cette nouvelle arriva favorablement pour me faire prendre mon mal en patience et me rendre moins pénible le séjour de la prison.

Au nombre d’une quarantaine, on nous avait parqués dans un cachot construit pour loger vingt hommes. La chaleur y était étouffante, l’air ne circulait que difficilement et les odeurs combinées de la baille à déjections et des prisonniers entassés, achevaient de rendre l’atmosphère irrespirable.

La nuit, chacun s’étendait où il pouvait, car il n’y avait point place pour tout le monde sur le lit de camp et la plupart devaient coucher à même le sol constellé de crachats.

Il y avait huit jours que nous étions incarcérés et l’instruction n’était pas encore ouverte.

Enfin, le commissaire rapporteur qui en était chargé, un nègre du nom de Tel, me fit appeler.

S’il me faisait l’honneur de commencer par moi la série des interrogatoires, c’est que, dans son esprit, les douze libérés dont on venait d’opérer la capture constituaient une bande organisée dont j’étais le chef.

Ce « bois d’ébène » était fort instruit, il jouissait d’une mémoire prodigieuse et se souvenait à merveille de tout ce qu’on lui avait inculqué dans les écoles.

C’était, en revanche, un piètre juriste, ignorant des multiples ruses qui constituent l’ordinaire bagage des magistrats instructeurs, et qui n’était servi dans sa fonction que par la haine implacable qu’il avait vouée aux gens de race blanche.

Le premier jour de l’enquête, il ne fit amener que moi dans son bureau.

Le lendemain et le surlendemain, il appela les onze autres prévenus, auxquels il attribuait beaucoup moins de responsabilité puisque, selon lui, j’étais l’instigateur de la fugue et le pourvoyeur des moyens.

Et quinze mortels jours s’écoulèrent, pendant lesquels il me fit venir deux ou trois fois encore dans son cabinet et sans plus de résultat que la première.

Voyant que les choses n’avançaient pas, j’introduisis une demande de liberté provisoire.

— Je ne m’y oppose aucunement, dit le nègre instructeur, mais, ajouta-t-il, croyant me prendre, j’y mets une condition, vous verserez un cautionnement de dix mille francs.

— Très volontiers ! répondis-je.

Àla grande surprise du magistrat, mon avocat, M Chalu, s’offrit à déposer la somme demandée, ou à se porter caution.

Désappointé, Tel chercha un autre moyen de me garder sous les verrous et une circonstance inattendue vint le lui procurer.

Il arriva que l’on découvrit un assassin au nombre des douze libérés arrêtés à bord du Liff-Geld.

Quelques jours avant notre tentative d’évasion, un Arabe avait été dépouillé de quelques centaines de francs qu’il portait sur lui et jeté à la mer.

Tous les soupçons s’étant portés sur un libéré nommé D…, un auxiliaire de la police cayennaise avait eu mission de le surveiller étroitement. C’est ainsi que, l’ayant vu monter à bord d’un bateau en partance, il s’était rendu en hâte au bureau de police et avait motivé notre arrestation à tous.

Dans l’esprit du commissaire instructeur, les soupçons s’étaient transformés en certitude quant à la culpabilité de D…, et il s’était jeté sur ce fait nouveau d’un meurtre ayant le vol pour mobile, il avait établi une corrélation entre ce crime et notre fuite, déduit des complicités, et je me trouvais, de ce fait, chargé d’une sérieuse part de responsabilité.

Pourtant, les présomptions qu’il avait échafaudées en ce sens avaient si peu de solidité que leur édifice s’écroula piteusement dès le premier jour.

Mais cet incident avait suffi pour qu’on oubliât totalement le projet de ma mise en liberté provisoire.

L’instruction menaçait de se prolonger. J’avais maintenant l’autorisation de communiquer avec mon avocat. J’en profitai pour faire agir au dehors tous les gens susceptibles de m’être utiles.

Il y a partout des arrangements avec dame Thémis, mais aux colonies plus que partout ailleurs. Le résultat de la petite campagne menée en ma faveur fut que l’on proposa de nous renvoyer tous purement et simplement en non-lieu.

Cependant le gouverneur ne voulut point prendre ouvertement une telle mesure, il craignait d’endosser une trop grande responsabilité.

Il fut donc décidé que nous comparaîtrions devant le Tribunal Maritime Spécial, mais il était entendu que cette cérémonie n’aurait lieu, selon toute probabilité, que pour la forme.

Ainsi, longtemps avant le jour de l’audience, j’avais acquis la conviction que nous serions acquittés tous en bloc, car on ne pouvait décemment acquitter les uns et condamner les autres.

J’allais, pour une fois, bénéficier des bonnes grâces de la justice, car ses heureuses dispositions étaient dues, certes, à la bienveillance de ses représentants et non à la crainte du scandale, chose peu redoutée dans une colonie aussi éloignée de la métropole que l’est la Guyane.

Après cinquante-deux jours de prévention, on se décida à nous faire comparaître devant le Tribunal Maritime Spécial.

Il était présidé, pour la circonstance, par le capitaine de gendarmerie Cacheux, ayant pour assesseurs M. Jary, chef de bureau à l’administration pénitentiaire, et un jeune juge suppléant au Tribunal de Cayenne. M. Tel, qui avait instruit l’affaire, occupait le siège du commissaire rapporteur ; un surveillant militaire était greffier.

Dans la salle d’audience, aussi désespérément triste que le sont, en France, toutes les salles de correctionnelle ou de Cour d’assises, la partie réservée au public était, contrairement à l’habitude, bondée de curieux.

Dans un moment où l’on chassait les libérés de Cayenne pour les parquer dans un coin de la colonie où la vie leur était rendue impossible, il apparaissait comme un non-sens que l’on pût condamner ceux qui fuyaient pour aller gagner leur existence ailleurs, et l’on était avide de savoir comment le Tribunal trancherait la question.

Puis, au lieu du banal sous-off de marsouins ou du sinistre garde-chiourme, on savait que se présenteraient au banc de la défense des avocats de talent qui, sans doute, allaient étendre les débats.

La discussion, pourtant, ne fut pas très chaude, et je crois sans intérêt d’en rapporter le détail ; on sentait que la comédie qui se jouait avait été préparée d’avance, et ce qui prit le plus de temps fut l’interrogatoire des prévenus.

Une heure après l’ouverture des débats, le Tribunal prononçait notre acquittement, et, les formalités de la levée d’écrou terminées, nous nous retrouvâmes en liberté.

Nous étions libres et nous avions lieu de nous féliciter d’avoir échappé à un très grand danger ; mais nous étions libres à condition de rester à Cayenne où la vie serait plus pénible encore qu’autrefois, où nous serions en butte à une surveillance de tous les instants, et plus que jamais aux tracasseries et vexations de toute espèce.

La plupart d’entre nous retrouveraient-ils du travail ? D’odieux soupçons ne continueraient-ils pas à peser sur eux ? Et cet ironique acquittement n’équivaudrait-il pas, comme de coutume, à une condamnation à mourir de misère ou se rendre coupable de nouveaux délits ?

Ce n’est jamais impunément que la justice met la main sur un accusé, et, fût-il innocent, il est appelé à payer durement les erreurs de ses magistrats !

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