‹ Après le bagne !Chapitre 23 sur 34 · 23

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Nos malheureux compagnons de geôle reprirent leur existence misérable d’autrefois.

Il en fut qui succombèrent aux privations et aux maladies ; il en fut qui retournèrent au bagne à la suite de quelque méfait ou d’une nouvelle tentative d’évasion.

Jeanne et moi nous nous trouvâmes un peu mieux favorisés.

Il nous fut possible de racheter une partie du matériel que nous avions vendu et, quelques jours après notre sortie de prison, nous étions à nouveau installés, lui comme tailleur, moi comme entrepreneur de peinture.

Contrairement à ce que nous craignions, le travail afflua de toutes parts et il ne me resta plus qu’à attendre une occasion meilleure pour mettre à exécution mon projet de départ, à moins que l’on ne se décidât, en haut lieu, à me rendre ma liberté complète.

Notre vie redevint monotone comme celle de la colonie, coupée seulement d’incidents sans grande importance.

En général, les événements qui ont lieu dans la métropole ont peu de retentissement à la Guyane. Une dépêche laconique apporte les nouvelles les plus dignes d’intérêt ; une fois par mois seulement, on reçoit les journaux et ils ne sont guère lus que par les Européens.

Il est certain que l’affaire Dreyfus, en dépit de l’émotion qu’elle souleva, eût passé inaperçue, comme tant d’autres, si l’ex-capitaine, au lieu d’être détenu sur l’île du Diable, située à quarante kilomètres, avait été envoyé à la presqu’île Ducos comme il en avait été question tout d’abord.

En dépit de ce voisinage, on parlait assez peu de la polémique qui passionnait l’Europe.

Les Cayennais semblaient, pour la plupart, convaincus de l’innocence du prisonnier ; on trouvait, en tout cas, excessive la rigueur du régime auquel il était astreint.

Il y avait à cette opinion une raison un peu intéressée :

Les Cayennais aiment peu les militaires car chez eux, comme dans la plupart des autres colonies, « nos braves petits marsouins » se livrent régulièrement à des abus dont le récit que j’ai fait, d’une invasion nocturne dans mon domicile, ne peut donner qu’une faible idée.

J’ai vu des soldats d’infanterie et d’artillerie de marine qui, étant ivres, parcouraient les rues, baïonnettes au clair, frappant les passants à tort et à travers, entrant de force dans les maisons et se livrant à de véritables saturnales…

Un jour, la nouvelle se répandit que Dreyfus quittait les Îles du Salut pour rentrer en France.

Ce jour-là, des groupes se formèrent dans la ville pour discuter de « l’Affaire » et plusieurs tapouilles quittèrent le port, chargées de curieux désireux de voir passer au large le croiseur qui emportait le condamné.

Puis tout rentra dans le calme.

Une semaine environ après le passage du croiseur, le commandant Deniel, qui avait été le garde-chiourme en chef du prisonnier de l’île du Diable, fut rappelé à Cayenne pour y prendre les fonctions de chef du deuxième bureau.

Quelques jours après son arrivée, je ne fus pas peu surpris, en rentrant chez moi, de le trouver dans l’atelier de Jeanne.

J’ai dit dans Souvenirs du bagne combien les uns et les autres nous avions eu à souffrir, sur les pénitenciers, des exactions de ce despote sans scrupules.

Aussi fut-ce sans plaisir que je le revis, bedonnant, grotesque et tout gonflé de suffisance, comme autrefois. Je fus même obligé de contenir mon indignation devant le cynisme de ce personnage que je pouvais considérer, à bon droit, comme l’assassin de plusieurs de mes camarades.

Il avait pris comme prétexte de sa visite son intention de confier du travail à Jeanne.

Lorsque j’entrai, il tenta de m’adresser la parole, mais je lui tournai le dos et, sans mon ami, je l’eusse jeté à la porte.

Pour s’en débarrasser, Jeanne promit tout ce qu’on lui demanda, mais je crois bien, qu’en réalité, il ne consentit jamais à faire un point pour Deniel.

J’ai dit que les distractions étaient rares à Cayenne, si j’en excepte le carnaval et les processions. C’est sans doute ce qui donna l’idée à un voyageur de commerce d’y fonder un théâtre dont il serait le directeur.

Durant son séjour dans la colonie, il soumit son projet à diverses personnalités et réussit à les y intéresser.

La construction du théâtre fut donc décidée et mise immédiatement à exécution.

Ne croyez point que le plan ressemblât le moins du monde à l’un de nos édifices parisiens à destination similaire !

On vit s’élever sur la place des Palmistes une grande bâtisse en bois rappelant assez les théâtres des fêtes foraines et, quelques mois plus tard, notre voyageur de commerce, promu au grade de directeur, revenait de France, accompagné d’une troupe lamentable de pauvres artistes sans emploi, recrutés au hasard des agences, et qui étaient appelés à jouer indistinctement le drame populaire et l’opéra !

Il amenait aussi de vieux décors, achetés à je ne sais quelle boîte de province en faillite, et que le voyage avait achevé d’endommager.

Je fus chargé de leur réparation, de remettre un peu de bleu dans des ciels pisseux, de redonner un ton printanier à des feuillages maladifs.

Enfin arriva le jour de la première.

Grand événement !

Il y avait des places à trente sous et d’autres, pour le beau monde, à trois francs.

La salle était bondée de gens de toute sorte.

Je ne me souviens pas exactement du titre de la pièce — et c’est fâcheux — mais je sais que l’interprétation en fut déplorable et qu’une bonne partie du public, la plus élégante, alla se réfugier dans le buffet pour y boire des grogs au tafia.

On pourrait croire que, étant donnée leur naturelle exubérance, et leur sens artistique plutôt élémentaire, les nègres furent dans l’enthousiasme et emplirent la salle de leurs cris aigus ?

Il n’en fut rien.

Le nègre, au contact des Européens, s’est entaché de leur snobisme et, quelle que soit la nouveauté d’un spectacle, il considérerait comme au-dessous de sa dignité d’en paraître surpris. Pour applaudir ou siffler, il attend que les arbitres du chic lui en donnent l’exemple et, le signal venu, il applaudit ou siffle plus fort qu’eux.

Le beau monde avait donné sa note en allant au buffet.

On n’alla donc plus au théâtre que pour y consommer des grogs au tafia, puis on cessa de s’y rendre et cette tentative d’art tomba dans le marasme.

Lorsque, plus tard, je rencontrai dans une petite brasserie de Montmartre un des anciens acteurs, il m’avoua piteusement que leur départ de la colonie avait pris les proportions d’une retraite et que, pour revoir la France, ils avaient dû se faire rapatrier aux frais de l’État, tout comme des forçats graciés de leur peine.

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