‹ Après le bagne !Chapitre 24 sur 34 · 24

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Peu après ma sortie de prison, j’avais eu la commande de quelques travaux à exécuter pour le compte de M. Moulet, gouverneur de la Guyane.

Chaque jour, je me rendais au travail avec quelques ouvriers embauchés pour la circonstance.

Je le fis d’abord joyeusement, heureux que j’étais d’avoir échappé au double péril d’un retour au bagne et de la perte complète de la petite situation que j’avais réussi à me créer pour vivre. Puis l’oubli vint des dangers encourus et je retombai dans de nostalgiques tristesses comme autrefois.

Chaque courrier m’apportait une lettre de mes chers parents et quelques autres d’amis divers qui m’engageaient à la patience et m’annonçaient invariablement « que l’on s’occupait de moi ».

Ah ! lorsqu’il s’agit de choses administratives, cette formule : « on s’occupe de vous », n’est vraiment capable d’encourager que les naïfs.

« On s’occupe de vous. »

Mais les semaines, les mois, souvent les années s’écoulent sans résultat ; à l’allégresse succède l’inquiétude, puis le désespoir et la mort parfois.

Vous avez été pour le reste de vos jours « un monsieur dont on s’est occupé » et qui a gardé, au fond du cœur, cette consolation de se dire que les classes dirigeantes prenaient souci de son humble personne.

On a pris bonne note, en effet, de votre cas, mais le dossier est allé rejoindre, dans un cimetière de cartons poudreux, d’autres dossiers sur lesquels dorment des espérances. Il eût fallu un événement imprévu pour les remettre en lumière et l’événement ne s’est point produit.

Ces cartons et ces dossiers ne disparaîtront qu’avec les vieilles sociétés et, peut-être, qu’avec le monde lui-même !…

Un courrier vint, sans m’apporter de meilleures nouvelles quant à mon retour en France.

Dans ce courrier, il y avait, comme d’habitude, une lettre de ma pauvre mère, à l’écriture un peu tremblée, et la lettre disait :

« Mon cher enfant… comme le temps nous dure de te revoir. Comme il est cruel d’attendre aussi longtemps ! Nous sommes si vieux déjà !… »

Ces lignes repassaient en mon esprit comme un appel et ma tristesse s’en augmenta.

Sans goût j’accomplissais ma besogne, telle une fastidieuse corvée, lorsque M. Moutet vint me faire visite et constater l’état des travaux.

M. Moutet était un homme affable qui, à plusieurs reprises, m’avait donné des preuves de sympathie. Assez souvent il venait ainsi et me causait amicalement.

Ce jour-là, sa femme l’accompagnait et aussi ses enfants.

Tous paraissaient heureux et, pendant qu’il me parlait, il flattait doucement de la main une petite fille qui devait être de l’âge de celle que j’avais laissée au pays.

M. Moutet ignora toujours ce qui se passa en moi à ce moment et le danger auquel il avait échappé.

Il est des instants où l’homme le meilleur voit rouge, oublie les conséquences, les responsabilités de l’acte qu’il va commettre et dont l’image hante soudain son cerveau avec une persistance d’idée fixe.

Ah ! comme alors se manifeste peu la crainte des codes, du bagne ou de la guillotine !

C’est comme une atteinte de folie furieuse, un irrésistible besoin de frapper qui annihile la faculté de raisonnement et aboutit à une chose atroce, absurde, dont le souvenir laisse des doutes quant à la réalité de la scène et semble l’impression pénible laissée par un cauchemar.

M. Moutet représentait les lois, le gouvernement, l’ordre social entier dont tant de malheureux mouraient victimes dans les usines, les bagnes, les ateliers empuantés ; cet ordre social auquel moi-même je devais ma misère, auquel je devais de rester seul, désespéré, dans une colonie maudite, loin de tous les êtres qui étaient plus que ma vie !

Et cet homme venait m’insulter, augmenter ma peine du contraste de son bonheur au milieu des siens !

Cette femme, ces enfants, je les haïssais pour leur félicité tranquille gagnée au prix de l’infamie. J’avais besoin de me dresser contre eux comme un vengeur, comme un justicier, au nom de la plèbe tout entière, au nom des milliers de misérables exploités, torturés, dont on enlevait les cadavres sur les pénitenciers pour les jeter en pâture aux requins !

Qu’importait que cet homme fût animé de quelque bienveillance envers moi ?

Peut-il être bon celui qui accepte d’être gouverneur de la Guyane et d’y tolérer ce qui s’y passe !

D’une main tremblante, je fouillai ma poche, sournois, pour que l’on ne vît point mon émotion, et je saisis le couteau qui ne me quittait jamais.

Je le planterais jusqu’au manche dans cette poitrine de fonctionnaire béat, non loin de la boutonnière où s’étalait le ruban de la Légion d’honneur.

Je m’étais approché de M. Moutet comme pour lui dire en particulier quelques mots. Je dissimulais mon arme dans mes vêtements ; je n’avais qu’un geste à faire, à l’improviste, en visant au bon endroit, et le Gouverneur tomberait mort à mes pieds. Son sang, en expiation, rougirait le sol de la terre de souffrance. Sa femme et ses enfants s’élanceraient en pleurs sur son corps inerte ; durant longtemps, ils verseraient encore des larmes comme ceux qui en avaient tant versé !…

J’allais faire le geste, ma main s’était crispée sur le manche du couteau et, tout à coup, je le lâchai, je balbutiai quelques phrases sans suite.

Ànouveau s’était présentée à ma mémoire la lettre de ma mère et j’avais entendu sa voix disant encore :

« Comme le temps nous dure de te revoir ! Nous sommes si vieux déjà !… »

Si je frappais, ce serait fini, ils en mourraient peut-être de douleur, je ne les reverrais plus…

Lentement je repris mon travail. M. Moutet s’en alla, paisible, souriant, caressant les boucles dorées de sa fillette, et je demeurai seul, tout secoué de longs sanglots, en proie à une effrayante crise de réaction…

Quelques années plus tard, M. Moutet devait périr à la Martinique sous les décombres de la ville de Saint-Pierre, lors de l’éruption de la Montagne Pelée.

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