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Il était écrit qu’à nous autres forçats devait incomber la lâche de recueillir toutes les victimes de l’incurie ou de la rapacité administrative.
Le hasard me fit faire la rencontre d’une femme encore jeune et jolie, mère d’une enfant de trois ans et que des circonstances malheureuses avaient amenée à Cayenne.
Je dirai en peu de mots l’histoire de cette infortunée, dont on me permettra de taire le nom par discrétion pour les siens et pour elle-même.
Issue d’une excellente famille, elle avait été mariée à un Juif qui, bien qu’il fût dans une situation aisée, se livrait couramment à des escroqueries et, sans doute par haine de religion, choisissait toujours des prêtres catholiques pour victimes.
Après avoir subi, de ce fait, une série de condamnations, il avait été, en dernier lieu, jugé par le Tribunal correctionnel de Toulouse et condamné à la relégation.
Envoyé à la Guyane, il fut écroué au pénitencier de Saint-Jean, à ce trop fameux « Camp de la Mort » où sont détenus tous les hommes relégués et qui est, peut-être, de la colonie entière, le pénitencier qui rejette le plus de cadavres.
Sa femme était restée en possession d’une petite fortune et, quelques mois après l’arrivée de son mari à la Guyane, elle partit elle-même à ses frais, avec son enfant, dans l’espoir que leur présence exciterait la pitié des administrateurs et que l’on accorderait au prisonnier le bénéfice de la relégation individuelle.
Ses démarches furent vaines.
Il fallait, pour obtenir cette faveur, un certain temps de présence dans la colonie et l’on ne pouvait, pour cette épouse désolée et cette fillette privée de père, transgresser les règlements, ces règlements que l’on viole si volontiers quand il s’agit de spéculer sur la ration des forçats.
Elle dut se résigner à attendre.
Son mari n’était cependant point d’un tempérament qui lui permît d’affronter les ardeurs du climat et de supporter les duretés du régime pénitentiaire.
Il ne tarda pas à mourir et l’administration détourna à son profit la grosse somme que le défunt possédait à son pécule, sans prendre souci de ce que deviendraient la femme et l’enfant.
En désespoir de cause, elle vint à Cayenne soumettre son cas à l’administration supérieure qui ne s’en émut nullement et ne prit aucune mesure pour lui venir en aide.
La veuve du relégué pouvait demander du secours à sa famille, mais il fallait deux mois pour échanger un courrier et elle se trouvait dénuée de tout, ses économies s’étaient épuisées et elle était à la veille d’être mise dans la rue.
Ce fut alors que je la rencontrai.
Je lui offris l’hospitalité et j’avoue très sincèrement que, bien que cette femme fût encore belle et désirable, je ne cédais en lui faisant cette proposition à aucune arrière-pensée.
Elle accepta et vint s’installer dans ma maison où une chambre avait été préparée pour elle et sa fillette, la petite Maria.
Nos relations devinrent vite plus amicales.
Nous passions ensemble toutes nos soirées, nous contant mutuellement nos peines, et, de ce rapprochement affectueux, naquit pour moi l’illusion d’une seconde famille.
Je partageais les jeux de la petite Maria ; je sentais que j’aimais en elle une autre enfant, qui était mienne et que j’avais laissée au pays.
Puis, de la fréquence des entretiens avec sa mère, surgit un sentiment nouveau et je ne tardai pas à m’apercevoir qu’un peu d’amour s’ajoutant à l’amitié nous avait plus intimement unis.
Je crus pourtant de mon devoir de lui déclarer que notre union ne pouvait être durable, que j’espérais être rapatrié bientôt et qu’une autre femme m’attendait en France, dont le souvenir intensivement était resté en moi en dépit de notre longue séparation.
En dépit de cette triste perspective, elle consentit à partager mon existence.
La présence de la petite Maria semblait, surtout, nous attirer l’un vers l’autre.
Elle était si aimante, si délicieusement jolie !
Parfois, gentiment, elle m’appelait « son petit père » et j’en demeurais tout ému.
Son amour avait contribué de beaucoup à me faire oublier mes projets de départ, à éteindre ma soif de vengeance et je songeais que bien faibles, bien impuissants sont les châtiments infligés par les lois, qui ne réussissent point à empêcher ce qu’aurait prévenu la caresse d’une enfant !…