26
Le 8 décembre 1893, le Tribunal maritime de Brest condamnait à mort les deux frères Eugène et Léonce Degrave, dits Rorique, pour meurtres et faits de piraterie.
Une révolte ayant surgi à bord de la goélette Niuroahiti, parmi l’équipage composé de Canaques et d’un subrécargue nommé Gibson, Eugène et Léonce Degrave qui s’y trouvaient, l’un en qualité de second, l’autre en qualité de commandant provisoire, furent accusés par le cuisinier Mirey d’avoir assassiné le capitaine et le subrécargue, un passager et quatre matelots dans le but de s’emparer du navire, alors qu’il voguait dans le Pacifique, à proximité de l’archipel Touamotou.
Leur peine ayant été commuée en celle des travaux forcés, ils furent envoyés tous deux aux îles du Salut.
Léonce y mourut d’épuisement ; Eugène, après six ans de bagne, fut gracié et revint en France, puis alla se fixer en Belgique, son pays natal.
En partant des Îles du Salut, il devait, tout d’abord, se diriger sur Cayenne pour y attendre le courrier.
Or, le 27 septembre 1899, alors qu’il faisait nuit depuis longtemps déjà, j’étais occupé dans mon atelier à préparer des marchandises pour le travail du lendemain, ainsi que je le faisais chaque soir après le départ de mes ouvriers, lorsque je vis se présenter à l’entrée un grand diable vêtu en forçat et portant le sac réglementaire sur le dos.
Il était accompagné d’un nègre agent de police.
Ma première impression fut la surprise. Que pouvaient me vouloir ces deux hommes ?
— M. Courtois, s’il vous plaît ? demanda celui qui portait la livrée des transportés.
— C’est moi-même, répondis-je.
Mon interlocuteur congédia, d’un sec remerciement, l’agent qui l’accompagnait et, s’adressant à moi de nouveau.
— Pardon, Monsieur, me dit-il, si je réveille en vous de pénibles souvenirs… Vous avez été aux Îles du Salut ; moi, j’en viens. Je me nomme Eugène Degrave.
Pendant de longs mois, dans la Case en Pierre, sur l’Île Royale, j’avais été le camarade de chaîne de son frère. Je m’avançai vers cet innocent faussement accusé et lui tendis la main.
— Je vous prie, continua-t-il, de m’accorder un coin de voire atelier pour y coucher cette nuit, une planche me suffira.
Je le priai d’entrer et de se débarrasser de son sac, puis je lui demandai s’il avait dîné et, comme il m’avouait n’avoir rien pris depuis la veille, j’appelai notre cuisinier et l’invitai à servir le reste de notre dernier repas, que je fis augmenter de quelques œufs.
J’avais fait prévenir Jeanne de l’arrivée de Degrave et il arriva en hâte pour lui souhaiter la bienvenue. Ils s’étaient connus à Saint-Martin-de-Ré, où ils avaient été ensemble employés au service général ; plus tard, ils s’étaient retrouvés à l’île Saint-Joseph.
Après qu’il eut apaisé sa faim, il nous conta les péripéties qui avaient accompagné son départ du pénitencier. Il ne pouvait retenir ses larmes chaque fois que revenait sur ses lèvres le nom de son frère infortuné et nous demeurâmes très émus de ce récit qu’il devait reproduire plus tard dans un livre remarquable, tout vibrant d’indignation, et qui porte simplement ce titre lugubre : le Bagne.
Le lecteur me saura gré, sans doute, de placer ici les quelques feuillets qui s’y rattachent. Il faut avoir passé par de semblables émotions pour rendre avec exactitude de telles choses et, d’après ces pages, on pourra juger faiblement de ce que fut, parmi les transportés, l’existence de ce compagnon de misère :
J’étais gracié depuis le 24 août 1899… Le 3 septembre, je fus appelé par M. Laffontan. C’était le commandant qui venait, depuis peu, de remplacer Deniel… M. Laffontan me fit appeler et, me tendant un télégramme, me dit : « Tenez, Degrave, voici ce que télégraphie votre frère. Il n’y a rien d’officiel encore, mais j’ai tenu à vous faire cette communication ». Je saisis le télégramme et lus : gracié. Le sang me monta violemment à la tête, je crus que j’allais tomber. Puis je me mis à pleurer.
« Allons, allons, Degrave », me dit le commandant, « on dirait que cela ne vous fait pas plaisir ». — « Si, Monsieur Laffontan », lui répondis-je, « mais je pense à celui que j’ai vu dévorer par les requins ! Il n’est plus là, lui ». — « Pardon », dit M. Laffontan, « je ne pensais pas à lui. Excusez-moi. Allons voulez-vous fumer une cigarette ? » Je remerciai et j’acceptai.
J’avais à peine allumé la cigarette que je voulais partir. Cet homme qui venait de m’annoncer ma libération prochaine n’était pas méchant, mais il me répugnait quand même : c’était un chef de gardes-chiourme ! « Voyons, » dit M. Laffontan, « calmez-vous. Je dois vous garder dans les mêmes conditions qu’auparavant, mais d’ici à quelques jours, votre grâce sera officielle et vous serez mis en liberté ! »
Je partis. Je ne me rendis pas à la case. Je me cachai dans un endroit sauvage, tout près de là, et, me jetant la face contre terre, je criai la grande nouvelle à Léonce. Je riais et je pleurais à la fois. J’étais heureux comme on ne l’est pas souvent dans sa vie et, pourtant, j’étais en même temps profondément malheureux. Je ne savais plus ce que je faisais. Je pris ma course vers le camp. Quand je rencontrais un condamné, homme ou bourricaud, peu importe, je lui criais la bonne nouvelle et je continuais ma course, en coup de vent. Je la crachais à la figure des gardes-chiourme qui voulaient m’arrêter. Je me précipitais d’une case de condamnés vers l’autre, pour annoncer ma liberté. Tous, en général, en étaient heureux. Enfin, je tombe exténué devant ma case. Tous mes camarades me serrent la main, me félicitent, me donnent des conseils pour l’avenir ! Et quels conseils je reçus de quelques-uns d’entre eux !…
Une heure après, j’étais redevenu calme et, en apparence, rien n’était arrivé.
Il m’a fallu beaucoup de tact, énormément de présence d’esprit, depuis ce moment jusqu’à ma libération, pour ne pas faire de folies.
Les gardes-chiourme étaient furieux qu’une proie leur échappât. Ils se doutaient bien que leurs agissements seraient bientôt dénoncés. Il n’est pas d’insultes, pas d’avanies, que je n’aie subies de la part de ces misérables assassins pendant ce temps. Quatre jours après que le commandant m’eut communiqué le télégramme de mon frère, donc onze jours après que j’étais gracié, un infect garde-chiourme, un Alsacien du nom de Moosbrugger, me mit son revolver devant les yeux. Je comptai cinq balles. La sixième était masquée par un côté du canon. — Un chien s’était jeté sur moi et m’avait mordu à la jambe. Je pris une pierre pour chasser le chien. Je n’avais encore fait que lever la main avec la pierre, quand le garde-chiourme Moosbrugger, tirant son revolver, me le mit à vingt centimètres du front, en me disant : « Je te brûle la cervelle, espèce de grand… » — « Espèce de grand quoi ? » lui dis-je. Je voyais son revolver trembler dans sa main. Je continuai : « Je parie que tu me rates, car tu trembles ! Mais si tu tires, je t’écrase la tête avec ce caillou. Allons, chiche ! » — Il n’osa pas ; il rengaina son revolver. Je ne perdis pas la tête. Je savais très bien que, si je me retournais, ce garde-chiourme allait me tirer quelques balles dans le dos. Je le suivis la main levée, jusqu’au coin du hangar. Une fois qu’il eut tourné le coin de ce bâtiment, je pris ma course vers l’hôtel du commandant. Je me plaignis de ce qui venait d’arriver. M. Laffontan me dit littéralement ceci : « Degrave, faites encore l’imbécile pendant quelque temps ; vous savez bien qu’on ne peut pas tenir ces abrutis-là. À l’avenir, ne descendez plus au quai et si M. Argis vous y envoie, dites-lui que je vous l’ai défendu. »
Ce ne fut que le 24 septembre, donc précisément un mois entier après la décision prise par le président de la République, M. Loubet, que le ministre des colonies se décida enfin à annoncer ma grâce, par câblogramme. On voulut encore me faire coucher dans les « magasins de vermine » où je couchais depuis si longtemps déjà avec mes camarades. Je refusai net. On se décida donc à me laisser coucher à l’hôpital de la transportation.
Il n’y avait un vapeur de l’administration, de passage aux Îles, que le 3 octobre. Or, c’était précisément le 3 octobre que partait de Cayenne le courrier pour la Martinique et la France. Si je manquais ce courrier, je devrais rester un mois entier à Cayenne pour attendre le courrier suivant. Il y avait bien le bateau-pilote qui venait aux Îles et repartait le 27 septembre, mais on me dit que je ne pouvais m’embarquer là-dessus. Je répondis que c’était très bien, mais qu’étant un homme libre maintenant, personne ne pouvait m’empêcher de me procurer les moyens de transport nécessaires et que j’allais me mettre immédiatement à l’œuvre pour faire un radeau avec lequel j’essayerais d’arriver à Cayenne à temps pour le courrier. Là-dessus, la difficulté fut aplanie et le 27, à cinq heures et demie du matin, on m’embarqua à bord du bateau-pilote.
J’avais entendu quelques jours auparavant quelques gardes-chiourme se donner le mot pour m’insulter une dernière fois, au moment où je m’embarquerais. C’étaient les gardes-chiourme Renucci (prononcer Renoutchi) dit le Rouquin ou l’Antilope, Moosbrugger, dit l’Allemand ou Œil-de-verre, Vinçonneau et Rostaing, dit Bel-en-cuisses.
Le canot qui devait me mener à bord du pilote devait emmener, en même temps, cinq condamnés pour Saint-Joseph. C’était Moosbrugger qui commandait le canot.
Je causais avec mes camarades qui me félicitaient vivement de mon bonheur inattendu. Moosbrugger dit brutalement : « Allez, embarquez là-bas vous autres, à l’avant ! » — Je m’adresse à un de mes camarades (un Brestois qui m’avait vu condamner à mort) : « Mon ami, voulez-vous avoir la bonté de déposer mon sac à l’arrière de ce canot ? » — « Oui, Monsieur, avec plaisir », me répondit-il avec un sourire, heureux de pouvoir appeler « Monsieur » son égal d’hier.
Après qu’il eut jeté mon sac aux pieds du gaff, à l’arrière du canot, il me salua en ôtant son chapeau. J’avais un franc dix centimes pour toute fortune. Je sortis mon franc et le donnai au Brestois qui le fit disparaître comme par enchantement dans sa bouche, prêt à l’avaler, si le garde-chiourme voulait le lui voler. Mes camarades s’assirent à l’avant. J’allai m’asseoir dans la chambre, à la place d’honneur, à côté du garde-chiourme. Celui-ci, qui avait pourtant promis de m’insulter, n’osa pas ouvrir la bouche. J’avais l’air trop décidé probablement !
Une demi-heure après, le pilote levait l’ancre ; comme équipage, il y avait quatre nègres. Ces malheureux étaient loin d’être à leur aise avec moi. Ils avaient probablement été renseignés sur mon compte par les argousins, car je n’ai jamais vu un équipage aussi heureux d’arriver au port ! On mouilla, près d’un débarcadère de Cayenne, vers huit heures du soir. J’embarquai dans le you-you du bord et cinq minutes après j’étais sur le quai. Un des matelots qui m’avaient conduit à terre me dit : « Voilà Cayenne, bonsoir. »
Enfin ! Plus de gardes-chiourme !
Qu’il était beau ce ciel étoilé à le regarder sans avoir la vue gênée par des barreaux de fer ! Qu’elle sentait bon, cette verdure ! Qu’elle était belle, cette mer maudite, maintenant que je pouvais de nouveau la traverser à ma guise comme je voulais ! Mais… plus de rêveries, Eugène, le temps en est passé. Tu n’as pas mangé depuis hier soir. Voici Cayenne, c’est vrai, mais tu n’y connais personne. Ta fortune personnelle s’élève à la somme de dix centimes. Tu es libre, soit, mais tu es encore habillé en forçat. Donc, à cette heure-ci, tout le monde a le droit de t’arrêter. Voyons, où iras-tu ? Parbleu, j’irai où tout le monde voudrait me mener, chez le commissaire de police, l’homme universel, l’homme du siècle, puisque nous vivons dans un siècle de commissaires de police ! Il doit servir à quelque chose, cet être-là. Voici une vieille négresse ; demandons-lui le chemin :
« Pardon, madame, pourriez-vous m’indi… » Une bordée d’injures, plus grossières les unes que les autres, m’arrête. Tout ahuri, je me demande pourquoi. Parce que je suis habillé en forçat ?
Pas du tout. C’est parce que je l’ai appelée « Madame » alors que ces vieilles négresses veulent qu’on les appelle « mademoiselle » jusqu’à la mort, qu’elles aient un singe ou non. Je savais cela, mais je n’y avais pas pensé.
Un peu plus loin, je m’adresse à un nègre qui m’interrompt par un pfui fortement aspiré entre les canines, ce qui est le signe du plus souverain mépris. Il me tourne le dos. Jamais, non jamais, ni un nègre, ni un homme, n’a été aussi près de recevoir un coup de poing sur la tête et un coup de pied ailleurs. Mais je surmontai la folle envie que j’avais de rosser ce malappris, parce que cela m’aurait fait une vilaine affaire.
Ah ! voici une négresse encore plus laide et plus vieille que la première. Déposons notre sac par terre. Ôtons notre chapeau et, avec notre sourire le plus enchanteur, demandons-lui : « Pardon, mademoiselle, auriez-vous l’extrême bonté de m’indiquer le bureau du commissaire de police ? — Oui, monsieur, foutre. Avec plaisir, foutre. Rue de la Liberté, foutre. — Et où se tient cette rue de la Liberté qui, dans ses parois de pierre, abrite des commissaires de police ? — Ah ! ah ! tu parles bien, foutre. Ici même, foutre. Marchez tout droit. C’est à droite, foutre. — Je vous remercie infiniment, vous êtes bien gentille, Madame… » Allons, bon, je me suis oublié.
Une pluie de gros mots, en créole, me tombent dans les oreilles. Toute la conversation, du moins de la part de la « belle », avait été dans ce langage. Les « foutre » se mêlaient aux « popotte m’a on » (forçat évadé), les « sal’ mond’ » aux « voleu’ », les « blagueu’ » aux « sale bête ».
Enfin, après une explication pareille, je commençais à avoir mon vocabulaire créole passablement garni. Je prends mon sac et, avec un dernier « Merci, ma vieille dame », je me rends chez le commissaire de police. Ici, peau de boudin et compagnie, je ne vois que des nègres. L’un d’eux, sans autre explication, ouvre une cellule et veut m’y introduire. — (Merci, mon ami, je sors d’en prendre). — Il insiste. — Je résiste énergiquement, aussi bien à celui-ci qu’aux autres chocolats qui veulent me forcer à entrer. Les choses allaient sérieusement se gâter quand le commissaire arrive enfin. Je lui présente mon livret de libéré. Il me dit que je peux m’en aller ! Je lui réponds que j’ai faim et envie de dormir. — Il n’a pas de fonds pour fournir à manger et payer l’hôtel des libérés. — Moi non plus. C’est pour cela que je suis venu ici. — On ne pouvait pas aller sonner chez le gouverneur ou chez le directeur de l’administration pénitentiaire à neuf heures du soir ! Enfin, nous serions peut-être encore à discuter, si l’idée ne m’était pas venue de demander un ancien condamné, libéré depuis quelque temps. Je n’avais jamais vu cet homme, mais j’étais certain que j’aurais un meilleur accueil chez lui que chez n’importe lequel des fonctionnaires de la Guyane. Heureusement pour moi, les policiers le connaissaient. Un nègre me mena chez lui…
On sait le reste.
Eugène Degrave ne s’était point trompé quant à l’accueil que nous lui réservions. Jusqu’à une heure assez avancée de la nuit, nous causâmes des camarades que nous avions laissés au pénitencier, puis je lui fis installer un hamac pour la nuit, je le félicitai d’avoir songé à moi, et le priai de se considérer comme chez lui pour aussi longtemps qu’il le désirerait.
Le lendemain, il alla se présenter dans les bureaux de l’administration pénitentiaire pour recevoir des vêtements et son billet de passage pour Saint-Nazaire. Il y fut reçu par M. Deniel lui-même qui lui fit donner le costume réglementaire des libérés. Par malheur, Eugène Degrave, étant très grand, était loin d’avoir la taille réglementaire et ce costume de toile bleue ne convenait guère aux proportions de son individu. Le pantalon tombait un peu plus bas que les genoux et les manches de la blouse un peu au-dessous des coudes.
Il fit remarquer à M. Deniel combien ce complet lui seyait peu, mais celui-ci n’y prit point attention et lui répondit que c’était le règlement !
Il alla donc trouver M. Picard, le sous-directeur. Ce dernier, plus indulgent, comprit fort bien que ce vêtement ne valait rien pour rentrer en France en hiver. Il lui donna un garde-chiourme comme guide et lui dit d’aller acheter un costume aux frais de l’Administration, dans un magasin de la ville. Degrave ne voulut point abuser de cette faveur et choisit un vêtement, dans les prix moyens, dont le veston était encore trop petit, bien qu’il fût le plus grand de l’étalage. Pas un chapeau n’allait à sa tête et il fut obligé de prendre une casquette dont il fallut encore déchirer la bande. On ne lui délivra ni chaussettes ni souliers et il dut conserver du bagne, d’informes godillots beaucoup trop vastes et qui lui meurtrissaient les pieds par leur dureté.
Pour un voyage en Europe, l’hiver, l’équipement était plutôt médiocre.
Une fois habillé, il dut retourner chez Deniel pour lui réclamer la somme de dix-huit francs vingt centimes qui restait à son pécule. Il avait droit aussi à sa montre, que l’on avait confisquée lors de sa condamnation et qui avait été envoyée successivement avec lui de Brest à Saint-Martin-de-Ré et à la Guyane.
On lui remit les dix-huit francs vingt centimes sans difficulté, mais on lui annonça que la montre avait disparu.
Comme il ne pouvait demeurer à Cayenne pour intenter un procès à l’administration pénitentiaire et qu’il en comprenait, d’ailleurs, la parfaite inutilité, il se résigna et fit ironiquement cadeau de l’objet à Deniel.
Degrave n’était point un travailleur maladroit et, en l’attente du départ, il occupa ses loisirs à me seconder dans mes journalières besognes.
Enfin, le 3 octobre, je lui donnai diverses recommandations pour des amis de Paris et l’accompagnai à bord du navire qui allait l’emporter et que je regardai longuement s’éloigner jusqu’à ce qu’il ne fût plus qu’un point sur l’immensité bleue.
En me quittant, Degrave m’avait promis de m’écrire et j’ai appris plus tard de lui-même qu’il s’en était acquitté par trois fois, mais je ne reçus jamais aucune de ses lettres et j’imagine qu’elles furent interceptées par les soins de l’administration pénitentiaire dont c’était assez volontiers la coutume en pareil cas.
J’ai dit que, pendant son court séjour à Cayenne, Degrave avait occupé ses loisirs à quelques travaux pour mon compte.
J’étais employé à cette époque à la décoration du Palais de Justice et, comme il dessinait assez bien, il me fit, en prenant sa propre main pour modèle, un pochoir représentant une main indicatrice qui se trouve reproduite sur les murs dans plusieurs couloirs de ce monument.
« Ainsi, » dit-il au cours de son volume sur Le Bagne, « ainsi, celui qui ira demander justice à Cayenne se fera montrer le chemin par la main d’un innocent condamné à mort et qui a souffert pendant huit ans au bagne et ailleurs, comme jamais homme n’a souffert. Et cette main, qui lui montrera le chemin, sera peinte par un anarchiste !… Quel est donc celui qui disait que le hasard est aveugle ? »