‹ Après le bagne !Chapitre 27 sur 34 · 27

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En janvier 1900, Monod fut gracié et il arriva à Cayenne juste pour le départ du courrier. C’était un des cinq dont s’était occupé la Ligue des Droits de l’Homme dans le rapport présenté par Reinach sur le cas de cinq détenus des Îles du Salut.

Monod, ouvrier ébéniste, s’était distingué à Dijon par son ardeur à la propagande révolutionnaire. Il vendait et distribuait couramment des journaux et brochures anarchistes. Lors des persécutions de 1894 contre les anarchistes, il fut arrêté, peu après le Procès des Trente, pour avoir approuvé, dans un café, les théories violentes d’un agent provocateur.

On le traduisit en cour d’assises et il fut condamné à cinq ans de travaux forcés.

Sa peine terminée, on l’avait placé à la relégation, ce qui, ainsi que je l’ai expliqué dans mon précédent ouvrage, équivaut à la continuation à perpétuité du régime du bagne.

Ce ne fut donc qu’après six ans de travaux forcés que l’on se décida à mettre fin à ses souffrances.

Mon tour allait venir.

Dans les premiers jours de février, je fus appelé chez le chef de la police de Cayenne. Le cœur me battait fort en me rendant à son bureau. J’étais à peu près certain que l’annonce de ma libération définitive ne tarderait point à arriver, mais j’avais encouru tant d’avanies, de désillusions, j’avais rencontré tant d’obstacles au moment même où je croyais atteindre au but depuis que les lois m’avaient entraîné dans leur engrenage fatal, que je ne pouvais me tenir d’éprouver de grandes appréhensions.

Il me semblait que je n’en aurais fini avec la chiourme qu’au jour où je serais chez moi, bien chez moi, parmi les miens, sur la terre de France, dégagé de la crainte d’être appréhendé d’un moment à l’autre au collet par le premier argousin venu.

Le chef de la police m’apprit que, en vertu d’un décret présidentiel en date du 24 décembre 1899, je bénéficiais d’une grâce entière et me trouvais autorisé à rentrer en France.

Bien qu’elle fût attendue, cette nouvelle ne m’en causa pas moins une joie immense.

Je rentrai chez moi plein d’enthousiasme et serrai à les briser les mains de Jeanne et des libérés, mes ouvriers. J’attirai contre ma poitrine ma compagne tout émue et courus dans le jardin pour enlever dans mes bras la petite Maria dont, en pleurant, je couvris les joues de baisers.

Mes compagnons me félicitaient de l’heureuse nouvelle, contents de mon bonheur, mais attristés cependant à la pensée qu’eux, sans doute, ne reverraient jamais le pays qui les avait vus naître et ne goûteraient point l’allégresse de se retrouver parmi des êtres aimés.

J’avisai de suite aux moyens de quitter le plus tôt possible la colonie.

J’avais des travaux à terminer, quelque argent à faire rentrer, il me fallait procéder à la vente de mon matériel et de mes meubles et avoir terminé le tout pour le départ du prochain courrier.

Rien ne retenait plus à la Guyane mon amie et sa fillette, et elle décida qu’elles partiraient en même temps que moi.

Le jour même, je me rendis aux bureaux de l’administration pénitentiaire pour faire régulariser ma situation et savoir où et quand je devrais me présenter pour obtenir mon rapatriement, car la note officielle était muette sur ce point, il est vrai, mais elle portait que je devais indiquer la date à laquelle je comptais quitter la colonie.

Je devais, pour ces renseignements, m’adresser au chef du deuxième bureau, c’est-à-dire à Deniel lui-même.

Toujours et partout, j’étais destiné à rencontrer sur ma route, tel un oiseau de mauvais augure, cet homme odieux et ridicule !

En 1895, c’était lui qui m’avait reçu à Saint-Laurent-du-Maroni où il était commandant du pénitencier.

Lorsque, en juillet 1897, il plut à Vérignon de me faire réintégrer les Îles du Salut, il y régnait en empereur et ce fut lui qui, dès mon arrivée, me fit mettre aux fers.

En janvier 1899, c’est encore lui qui accompagne les formalités de ma libération de discours hypocrites et me refuse le secours auquel les règlements me donnaient droit.

Je suis sur le point de rentrer en France, j’ai une dernière formalité à remplir auprès de l’administration pénitentiaire, une nouvelle déconvenue m’attend, et c’est encore Deniel, toujours Deniel, qui doit m’en faire part.

Je ne désespère pas de le retrouver un jour, alors qu’il sera retraité, sans avoir obtenu — ce dont il mourra — le bout de ruban, objet de ses convoitises et de son désespoir, je ne désespère pas de le retrouver juge de paix dans une petite commune où il aura encore à statuer sur mon cas !

De même qu’il m’avait dit, à ma libération, qu’il n’existait pas de caisse pour subvenir aux besoins des libérés, il m’affirma que l’on ne se chargeait point de les rapatrier quand ils étaient graciés, que Degrave et Monod n’avaient bénéficié de cette mesure que parce que, étant l’un forçat, l’autre relégué, ils se trouvaient sous la domination directe de l’administration pénitentiaire, alors que les libérés relèvent de la direction de l’intérieur.

Ainsi, le prix du passage étant de quatre cents francs, la grâce entière elle-même était, pour la plupart de ces malheureux livrés à la plus profonde misère, une nouvelle et plus grave duperie, empêchés qu’ils étaient de profiter de quoi que ce fût par l’impossibilité matérielle de fournir une aussi grosse somme !

Deniel m’avait menti une première fois ; j’avais tout lieu de penser qu’il en était encore de même.

Il m’avait pourtant, cette fois, dit la vérité, et je ne tardai pas à en faire la fâcheuse constatation.

Je ne me tins cependant point pour battu et risquai une démarche auprès du gouverneur, M. Moutet, l’homme qui, sans se douter du péril, avait frôlé la mort de si près alors que j’étais occupé à la décoration de son hôtel.

Il ne me fit aucune réponse définitive et m’invita à patienter.

J’allai trouver M. Castaing, directeur de la Compagnie transatlantique, et, après avoir consulté ses livres, il m’affirma que je pouvais être tranquille, que jamais homme dans mon cas n’avait eu à payer son passage.

Je n’en demeurai pas moins très inquiet de toutes ces tergiversations.

Je possédais largement, certes, la somme nécessaire pour payer ma traversée, mais quatre cents francs représentent une petite fortune pour un être précocement vieilli, las de l’existence, sans situation en perspective, et qui revient, après une longue absence, parmi des amis ou parents guère plus fortunés, sans savoir quelles portes s’ouvriront désormais lorsqu’il se présentera !

Mon amie s’était livrée pour son compte à d’identiques démarches, mais, plus heureuse que moi, elle avait obtenu satisfaction.

L’administration lui devait bien cela !

Décidé que j’étais à partir, de toute façon, par le courrier de mars, je terminai en hâte mes derniers travaux, réglai mes comptes, et présentai partout mes notes dont je fus loin, d’ailleurs, de toucher l’intégralité.

Quant à mon outillage et mon matériel, je ne réussis à les vendre que dans des conditions déplorables.

Mais peu importait, en somme ! J’avais hâte d’en finir.

Personne, dans ma clientèle, n’approuvait mon départ. On m’objectait que je m’étais créé, à Cayenne, une situation enviable que je ne retrouverais probablement pas en France, que l’on ne me considérait plus, depuis longtemps, comme un condamné vulgaire, mais comme un homme honnête dont on serait heureux de faciliter la voie, etc., etc.

Je demeurai sourd à tous ces conseils.

Un cœur qui a souffert et conservé de nobles affections peut-il hésiter entre son intérêt matériel et le rapprochement de ceux qu’il aime ? La joie que j’apporterais à mes vieux parents ne valait-elle pas mieux que les situations du monde les plus enviables ?

Et, bien que très las, il me semblait que j’acquerrais des forces nouvelles au contact de cette lutte sociale pour laquelle j’avais joué ma vie, en revoyant les bons et loyaux amis qui avaient été mes compagnons.

Non ! je ne pouvais plus longtemps rester dans la colonie, sur cette terre de douleur !

Il m’apparaissait que je m’y trouvais comme rayé du nombre des vivants, et, qu’après ce que j’avais vu, l’inaction eût été une impardonnable lâcheté !

Le courrier de mars arriva.

Dès qu’il fut en rade, je me rendis chez le gouverneur, pensant que, ainsi qu’on me l’avait fait espérer, on me signerait un ordre d’embarquement.

M. Moutet me fit répondre par M. Muller, son secrétaire particulier, que son département n’avait aucun budget de prévu en ce sens.

« Mais », avait-il ajouté, que « Courtois fasse l’avance de son passage et on le lui remboursera sûrement en France. »

J’étais, je le répète, décidé à partir, et rien n’aurait pu me faire revenir sur ma résolution. J’avais, d’ailleurs, vendu tout ce qui m’appartenait, mes clients étaient remerciés, je n’avais plus de travail en vue et ne possédais même plus un lit pour me coucher.

Je n’avais plus le loisir de changer d’avis.

Je me rendis donc à la Compagnie Transatlantique et y versai les quatre cents francs exigés pour la traversée.

Depuis mon retour, j’ai vainement réclamé cet argent. Partout où je me suis présenté, j’ai été éconduit. Je m’en suis consolé en songeant philosophiquement que s’il avait fallu six années pour s’apercevoir qu’on avait eu tort de me voler ma liberté, il ne faudrait peut-être pas moins de six années pour que l’on me restituât les quatre cents francs de mon passage et qu’en somme, ce n’était point payer trop cher le bonheur de vivre loin de Cayenne.

Le 3 mars, jour du départ du courrier, j’allai dès le matin rendre visite à quelques personnes parmi lesquelles M. Chalu, l’avocat auquel les douze libérés du Liff-Geld devaient surtout leur acquittement. Je tenais, une fois encore, à lui en manifester toute ma reconnaissance.

Jeanne et quelques camarades avaient préparé un déjeuner d’adieu. Nous mangeâmes sans faim, le cœur serré par l’émotion pénible d’une séparation qui serait, peut-être, éternelle.

Quelle que soit la joie provoquée par un départ, ce n’est jamais sans chagrin que l’on quitte des amis avec lesquels on a vécu, lutté, souffert pendant des mois, en partageant les bonnes et les mauvaises heures.

Ils nous accompagnèrent jusqu’au quai.

Je dis adieu à notre petite maison, au jardin ; je regardai, comme pour en graver l’image en ma mémoire, l’aspect des rues et des places qui faisaient repasser en moi un monde de souvenirs : Coco de la Villette, mes premiers travaux, le ménage Bonnet-Nathan, les carnavals et processions et combien d’autres !…

Àtrois heures et demie, je prenais place avec ma compagne et la petite Maria à bord de la Ville-de-Tanger, un courrier annexe qui fait le service entre Cayenne et la Martinique, d’où l’on prend le courrier de la grande ligne des Antilles, venant de Colon.

Le départ était annoncé pour quatre heures.

M. Castaing avait eu la gracieuseté de nous recommander au maître d’hôtel des secondes classes et, dès notre arrivée, il nous installa confortablement.

L’ordre fut donné d’appareiller, un coup de sifflet retentit et le navire se mit en marche pour sortir du port.

Sur le quai étaient restés des parents et des amis des passagers, parmi lesquels je distinguais Jeanne et quelques camarades.

Lorsque le bâtiment s’éloigna, nous entendîmes une dernière rumeur, des mouchoirs s’agitèrent.

C’était le suprême adieu des exilés.

Le navire glissait sur une mer calme. Je restai sur le pont, regardant la terre disparaître, et elle se trouva hors de vue après quelques instants.

Àcôté de moi, avec l’insouciance de son âge, la petite Maria avait repris ses jeux…

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