‹ Après le bagne !Chapitre 28 sur 34 · 28

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Notre carré comptait quelques sous-officiers d’artillerie et d’infanterie de marine, des employés d’administration, deux ou trois civils vagues, et six gardes-chiourme que j’avais connus dans le pénitencier.

Parmi eux, je reconnus Guillemin, surnommé le Buffle, l’ivrogne invétéré qui avait failli me loger une balle dans la tête lorsque, à l’île du Diable, j’avais tenté d’apercevoir Dreyfus dans l’étroit préau qui lui était réservé pour ses promenades.

La perspective de m’asseoir à la même table que ces individus, que j’avais tant de raisons pour détester, ne me souriait guère.

Nous étions, par bonheur, trop nombreux pour ne former qu’une seule « bordée » comme on dit en termes de marine. On nous divisa donc en deux tables.

L’honneur de la première fut laissé à messieurs les surveillants militaires ; je fis partie de la seconde avec tous les autres passagers, très satisfait de ne pas avoir à subir leur voisinage.

Je dois dire que, tant que dura notre séjour à bord, les surveillants m’évitèrent avec autant de soin que j’en prenais moi-même à ne point les rencontrer.

Lorsque le fait, par hasard, se produisait, ils étaient envers ma personne d’une obséquiosité extraordinaire. Quand Guillemin, dit le Buffle, me croisait sur l’échelle de descente, ou sur le pont, il ne manquait jamais de me céder le pas avec empressement.

J’avais été peu habitué à tant de politesse jadis, et n’en ressentais que plus vivement la tentation de leur cracher mon mépris au visage.

Quelques minutes après avoir quitté le port de Cayenne, le navire doublait le rocher de l’Enfant-Perdu, dont le phare est gardé par trois forçats. Comme le soir approchait, nous stoppâmes à quelques encâblures des Îles du Salut et ce fut avec un sentiment d’horreur que je m’abîmai en la contemplation des trois îles, des trois rocs presque dénudés sur lesquels j’avais subi tant de tortures et où tant d’autres achevaient d’agoniser.

Àma droite, était l’île Royale que j’avais quittée un an auparavant pour prendre place à bord du Capy qui devait me conduire à Cayenne.

Àma gauche était l’île du Diable au sommet de laquelle je voyais se profiler le tombeau, maintenant abandonné, qui servit de prison à Dreyfus.

En me retournant, j’apercevais l’île Saint-Joseph, théâtre des massacres des 22 et 23 octobre 1894.

Le soleil se couchait à l’horizon et teignait la mer de reflets sanglants.

Combien de douloureuses images ce panorama n’évoqua-t-il pas en moi !

Je revoyais mes pauvres amis massacrés par des surveillants militaires, des soldats ivres de tafia et d’absinthe. Je voyais les requins voraces se disputer les cadavres des victimes qu’on leur jetait, la face encore souillée de crachats. Je distinguais les silhouettes décharnées des camarades que j’avais laissés dans cette géhenne : Duval, Meunier, Pini et Forêt, Paridaine et Camusat, Etiévant et combien d’autres !

Un canot se détacha de terre et s’avança dans notre direction.

Il était monté par un garde-chiourme et quatre forçats rameurs dont j’apercevais les faces rasées et les uniformes de toile bise.

Quand il eut accosté, ils tournèrent vers moi leurs vidages émaciés et mornes et me regardèrent quelques instants avec curiosité.

Mais on avait lancé par dessus bord un sac de dépêches et le canot reprit sa route, au bruit monotone des avirons plongeant en cadence…

Ce fut pour moi la dernière vision du bagne français.

Le navire, délesté de son courrier, se remit en marche et le groupe des trois îles disparut dans la nuit.

Péniblement je m’approchai de l’échelle et descendis au carré des secondes. Les gardes-chiourme, assis autour de leur table, y jouaient aux cartes en s’abreuvant de tafia. Je voulus leur crier ma haine mais les mots s’arrêtèrent dans ma gorge… Je gagnai ma couchette, je m’y étendis tout habillé, mais le sommeil ne vint pas clore mes paupières et je remontai sur le pont pour y respirer un peu d’air frais…

De temps à autre, les exclamations et les rires des surveillants parvenaient jusqu’à moi et, comme si, en ce jour d’allégresse, ils eussent résumé toute ma rancœur, ces quelques vers du pauvre forçat poète Camusat me repassèrent en la mémoire :

…Je ne chante plus, ô poëte !
Je hais ! voilà tout,
Ainsi qu’une féroce bête
Qui, le soir, sortant de son trou,
Déambule dans la nuit noire.
Ah ! je voudrais boire
Et m’abreuver tel un lion,
D’un sang chaud et fumant encore,
Dussé-je, à l’aurore,
En crever d’indigestion…

Je restai longtemps sur le pont, parmi les ténèbres, le cœur serré, les yeux débordants de larmes, roulant silencieusement le long de mes joues.

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