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Le jour vint.
Sur le navire, des corps étaient étendus, contre lesquels j’avais buté dans l’obscurité.
C’étaient ceux des voyageurs de troisième, des nègres, des mineurs, pour, la plupart, venus des placers du Contesté et de Cayenne.
Ils dormaient pêle-mêle, avec leurs femmes parmi les déjections de la nuit.
Presque tous étaient vaincus par le mal de mer et leurs faces avaient pris une teinte gris de cendre.
Le spectacle est répugnant.
Ici, c’est une femme qui tient à la main un vase intime à côté duquel elle s’efforce, mais en vain, de ne pas vomir.
Plus loin, en est une autre qui, sans pudeur, se sert du sien pour un autre usage et, pour ne pas se déranger, en vide le contenu devant elle, tandis qu’à côté un couple, exempt de malaise, se rassasie de poisson salé arrosé de tafia.
Il nous faudra supporter sept jours encore, jusqu’à Fort-de-France, ces voisins malpropres, les pots de chambre dont ils meublent le pont et les accordéons dont ils nous assourdissent interminablement !
Le lecteur trouvera peut-être que je suis dur à l’égard des nègres.
Loin de moi, en vérité, est la pensée de perpétuer d’absurdes haines de race, et j’applaudis à l’affranchissement des noirs, mais je dois avouer, ayant vécu parmi eux, que l’impression qu’ils m’ont laissée est loin d’être favorable. Aux défauts, déjà nombreux, inhérents à leur nature, ils ont, au contact de la civilisation, ajouté tous les nôtres sans acquérir en revanche une seule de nos qualités.
Sur le pont, à l’heure du nettoyage, c’est une tempête de cris et de protestations lorsque le maître d’équipage promène la manche à eau, dont l’indispensable jet éclabousse les gens, entraîne les vases et trempe les pagaras.
Ma compagne était malade au point que son état m’inspira des inquiétudes et que je fus obligé de requérir le médecin du bord.
Je fus donc chargé jusqu’à l’arrivée de veiller sur la petite Maria et m’acquittai de ce soin avec joie, car je l’aimais profondément et sa société m’était plus agréable que celle de tous les gens à qui j’aurais pu causer à bord.
Vers le soir du second jour, nous touchâmes à la Barbade, mais personne ne put descendre à terre, car notre arrêt ne devait y être que d’une demi-heure.
Quelques passagers vinrent augmenter notre nombre.
Parmi eux se trouvait un jeune homme avec lequel je ne tardai pas à lier conversation, grâce à ma connaissance de la langue espagnole qui était sa langue maternelle.
Il m’apprit que son père était établi à la Barbade et qu’il se rendait chez des parents, à Demerara, pour y passer quelques mois de vacances.
Je me félicitai de cette rencontre, car mon nouveau compagnon de voyage, qui ne savait pas un mot de français, connaissait en revanche assez bien l’anglais, ce qui est préférable dans les colonies, même du Sud de l’Amérique, où la langue britannique est très répandue.
Nous pourrions, à l’occasion, nous servir mutuellement d’interprètes et, comme il avait visité déjà les endroits où nous devions faire escale, il serait mon cicerone.
Le lendemain, nous étions en vue de Sainte-Lucie.
Ses côtes sont fort pittoresques.
Elles présentent une alternance de coteaux fertiles et de montagnes boisées formant un épais bouquet de verdure où se repose agréablement l’œil du voyageur.
Mais c’est un pays de transportation. Il y existe deux pénitenciers : l’un pour les hommes, l’autre pour les femmes.
Dès que notre navire fut sorti de l’étroit chenal qui accède à la baie, la première chose que nous aperçûmes fut à droite, sur une hauteur, une immense caserne devant laquelle déambulaient des soldats anglais. À mi-côte, des hommes vêtus uniformément, et de façon grossière, étaient employés à la construction de fortifications paraissant déjà très avancées.
De temps à autre, le gourdin d’un chef se levait, menaçant, sur les échines des travailleurs.
— Ce sont des forçats ! me dit un matelot qui avait suivi mon regard et semblait deviner ce qui se passait en moi.
Je le remerciai du renseignement, tout en pensant qu’il était bien superflu.
On nous annonça que le séjour à Sainte-Lucie ne serait que de quelques heures. Je tins, malgré cela, à débarquer, pour les mettre à profit en visitant la ville en compagnie de mon jeune Espagnol.
Àpeine avions-nous parcouru cinquante mètres que nous rencontrâmes, à gauche des quais, au bas d’une colline, une corvée du pénitencier des femmes.
Moins fortunées encore que celles des bagnes français que l’on emploie à de la couture ou à des travaux d’intérieur, ces malheureuses étaient occupées à casser et à transporter des cailloux.
Nous traversâmes plusieurs voies larges et bien entretenues, égayées de jolis squares, et dans lesquelles se presse une population très affairée où dominent les Européens.
Sainte-Lucie est le grand dépôt de charbon des Antilles ; aussi le mouvement commercial de son port est-il considérable. Les navires qui viennent s’approvisionner de charbon achètent également des denrées et des marchandises de toute sorte. On s’y livre à l’exportation du rhum, du café, de la vanille et du sucre.
J’aurais voulu visiter plus longuement cette colonie anglaise qui me paraissait si différente de Cayenne, bien qu’elle possédât comme Cayenne un pénitencier, mais l’heure s’avançait et l’on n’attend point les passagers retardataires.
Nous prenions une tasse de thé en mangeant des pâtisseries, lorsqu’un vibrant coup de sifflet se fit entendre.
La Ville-de-Tanger se disposait à prendre le large.
Nous courûmes au quai et nous arrivâmes juste à temps pour monter à bord avant que le bâtiment ne dérapât.