‹ Après le bagne !Chapitre 30 sur 34 · 30

30

Nous reprîmes la mer.

Le ciel était d’un bleu pur et il faisait une température étouffante. Les rayons du soleil se joignaient à la chaleur de la machine pour nous accabler et faire naître à bord une insupportable odeur de graisse, de peinture fraîche et de goudron venant s’ajouter encore à la puanteur créée par le voisinage des noirs.

Presque tous les passagers étaient en proie au mal de mer. La petite Maria et moi en étions indemnes et elle grignotait avec appétit les friandises que je lui avais rapportées, tandis que je regardais une dernière fois l’admirable spectacle des côtes de Sainte-Lucie.

La terre disparut bientôt et nous gagnâmes le large, en mettant le cap sur Trinidad où nous devions être le lendemain au soir.

Le plaisir de respirer le grand air et de goûter un peu de fraîcheur, la nuit venue, me maintint sur le pont, à fumer ma pipe, tout le temps que je ne fus pas obligé de consacrer à dîner dans le carré. Ce ne fut qu’à minuit que je songeai à rejoindre ma couchette où me poursuivirent, pour m’interdire le sommeil, les haut-le-cœur de mes voisins, haut-le-cœur d’autant plus violents que nous tanguions plus que d’ordinaire.

Nous ne fîmes que stopper à Trinidad, parmi de nombreux navires de toute nationalité.

À Trinidad comme à Sainte-Lucie, ce sont des femmes qui sont employées à leur chargement et à leur déchargement.

Des nègres débarquèrent et nous fûmes ainsi débarrassés de quelques vases de nuit et de quelques accordéons.

Au cours du voyage, j’avais lancé par-dessus bord, dans un mouvement d’impatience, l’instrument chéri de l’un d’eux, profitant d’un instant où son propriétaire, penché sur le bastingage, évacuait le contenu de son estomac.

Un peu ahuri de ne plus retrouver son soufflet à musique, il s’était vite consolé en allant en emprunter un autre qu’il se mit à faire gémir de plus belle.

Ces mélomanes sont incorrigibles !

Avant la tombée de la nuit, nous partîmes pour Surinam où, à la grande joie de tous, nous devions rester un jour entier.

Il est bon pour des terriens, comme disent les matelots, de se reposer sur le plancher des vaches après quelques jours de mer.

Le jour venu, chacun se mit en costume de ville pour être prêt à descendre à terre.

Vers midi, nous étions en vue du port de Surinam et notre navire prenait son mouillage à quelques encablures des quais. De nombreux canots nous entourèrent aussitôt en quête de passagers à débarquer.

Je me disposais à en retenir un lorsque mon jeune compagnon m’en empêcha.

— Patientez un peu, me dit-il, et bientôt les prix auront sensiblement baissé. Ceux qui se pressent paieront cher leur passage !

Tandis que chacun parlementait avec les canotiers, je m’attardai donc à contempler l’aspect de la ville.

Sur une longueur de plus de deux kilomètres, des quais sont solidement construits, permettant aux navires de fort tonnage d’accoster. Dans les endroits peu profonds, des appontements, sur lesquels sont installées de formidables grues, s’avancent à plus de cent mètres dans la mer.

Àpeine la Ville de Tanger était-elle sur ses ancres que déjà les passagers se précipitaient en haut de l’échelle pour descendre dans les embarcations qu’ils avaient retenues.

Les Hollandais et les Anglais apportent moins de lenteur que nous dans leurs formalités administratives et la circulation dans leurs ports est plus libre que dans les nôtres. C’est à peine si l’on aperçoit l’uniforme d’un de ces gabelous comme il en pullule en France et il est possible d’aller, de venir, de débarquer et d’embarquer sans que personne en conçoive de l’inquiétude.

Aussi le débarquement s’opéra-l-il avec rapidité.

Lorsque tous nos compagnons de voyage eurent été conduits sur le quai, nous avisâmes un canot parmi ceux qui se disposaient à partir sans avoir trouvé de clients.

Dix patrons s’offrirent à la fois et ce fut à notre tour de les provoquer à la concurrence, si bien qu’au lieu de trois, quatre et même cinq shillings, nous fûmes à même de n’en dépenser qu’un seul.

Àpeine avions-nous mis pied à terre que nous fûmes assaillis par une bande de noirs et de coolies des deux sexes, les uns nous proposant un restaurant, les autres de l’amour à bon compte.

De jeunes coolies assez belles offraient leurs charmes et de vieilles mégères nous vantaient ceux des pensionnaires de leur maison close.

Nous n’avions guère le temps de nous attarder à ces sollicitations intéressées et nous nous débattions pour leur échapper, lorsque j’aperçus à la porte d’un estaminet un grand diable assez mal accoutré dont le visage ne me semblait pas étranger.

Je m’avançai vers lui et reconnus un de mes anciens compagnons du pénitencier de Saint-Laurent-du-Maroni, un nommé Bavard, condamné aux travaux forcés à perpétuité, et qui s’était évadé deux ans auparavant.

On le supportait à Surinam en échange des services qu’il rendait au chef de la police en dénonçant ceux qui, échappés de la chiourme française, venaient échouer sur ce territoire hollandais où l’on a, depuis longtemps, adopté la coutume de s’en saisir pour les rendre aux autorités dont ils dépendent.

Je ne sais si ce mouchard me reconnut, mais sa conduite m’inspirait un profond mépris et je passai sans lui adresser la parole.

L’aspect de la ville est gai. Les voies sont spacieuses, éclairées à l’électricité, garnies de nombreux magasins et sillonnées de tramways électriques.

Après un déjeuner rapide, qui nous changea de l’ordinaire du bord, nous prîmes un de ces tramways qui nous conduisit à l’extrémité de la ville, à l’entrée d’une immense jetée qui s’avance, en contournant la côte, jusqu’à plus de deux milles en mer.

Àgauche de la jetée est un superbe lac qu’entoure une belle promenade plantée de gros arbres.

Je goûtais un vif plaisir à contempler ces merveilles, lorsqu’un troupeau d’hommes armés d’outils de terrassements nous croisa.

— Ce sont des forçats qui travaillent à la réparation de la jetée, me dit mon compagnon.

La troupe passa, têtes basses, en traînant ses sabots.

Devais-je donc éternellement être poursuivi par la sinistre vision de ces malheureux ?

Après les Îles du Salut, Sainte-Lucie ; après Sainte-Lucie, Surinam. Au sein des splendides paysages de la zone tropicale, à côté de cités florissantes, et à l’instant même où, dans mon enthousiasme, j’oubliais le passé de douleur, le bagne surgissait comme une tare, comme un appel à de navrants souvenirs !

Pour rentrer en ville, nous passâmes devant un immense bâtiment, construit dans une plaine basse, marécageuse, et l’on m’apprit que des coolies hommes et femmes y étaient entassés, attendant d’être dirigés dans l’intérieur sur des plantations de canne à sucre.

Des trafiquants se chargent d’amener ces misérables de leur pays et se livrent, à leurs dépens, à une véritable traite.

Ce trafic a remplacé l’ancien esclavage et il n’en diffère guère, mais il fait partie de ce que l’on a coutume de nommer le développement de la civilisation.

Les deux heures dont nous avions encore à disposer furent employées à des emplettes diverses, à visiter la cathédrale et l’évêché, puis le musée colonial.

Il faisait nuit lorsque nous regagnâmes la Ville de Tanger, à bord de laquelle se trouvaient dix nouveaux passagers à destination de France.

C’étaient des marins d’un trois-mâts dont le port d’attache était Nantes et qui avait fait naufrage à quelques milles de Surinam. Depuis plus de trois semaines, ils attendaient d’être rapatriés et le pittoresque de leurs récits vint rompre un peu la monotonie du voyage.

Page 1