‹ Après le bagne !Chapitre 4 sur 34 · 04

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Huit heures allaient sonner.

Bientôt, les bureaux seraient ouverts et je pourrais m’occuper de différentes démarches, de trouver du travail car cela surtout importait.

Ma première visite, pourtant, serait pour la poste.

En écrivant par le dernier courrier, j’avais demandé que dorénavant ma correspondance me fût adressée poste restante à Cayenne.

Il me tardait d’avoir des nouvelles, de lire les lettres de ceux que j’aimais.

Comme il me serait doux de les décacheter moi-même, d’être seul à les lire, de ne point subir, comme depuis cinq ans, l’odieux visa de l’administration pénitentiaire !

Le bureau de poste était ouvert lorsque j’y parvins, et, déjà, il y avait affluence de monde, car le courrier partait le lendemain, et ce jour fixait le dernier délai pour les expéditions sérieuses.

Je dus patienter.

Enfin, tout ému, je m’approchai d’un guichet derrière lequel était une dame. Je lui demandai si elle n’avait point des lettres à mon adresse.

À Cayenne, les buralistes connaissent tous leurs clients et n’exigent aucune formalité pour leur remettre leur correspondance.

La dame m’examina, et, ne se souvenant point m’avoir vue à son guichet :

— Avez-vous des papiers ? dit-elle.

Des papiers !… Je n’en avais point. Ou plutôt si, mais un seul, mon livret de forçat libéré !

Je tirai de ma poche le fatal livret et le lui tendis.

Elle prit le petit cahier et y jeta un coup d’œil, puis me dévisagea, et se mit en devoir de lire posément les trente-cinq ou quarante feuillets qu’il contient.

Impatienté d’un tel sans-gêne, je priai, après quelques instants, l’employée de regarder si elle avait reçu des lettres à mon adresse, et de vouloir bien me les remettre de suite, ajoutant que, si mon livret l’intéressait, je pourrais le lui confier jusqu’au lendemain afin qu’il lui fût possible de le lire tout à son aise.

La dame, devant l’ironie de cette proposition, me remit mon livret, non sans me lancer un regard méprisant dans lequel je lus l’insulte qu’elle n’osait proférer :

« Forçat ! »

Puis elle se décida à fouiller dans un tas de lettres et d’imprimés à sa portée.

Tout d’abord, elle me passa un paquet de journaux, et elle se disposait à poursuivre ses recherches, lorsque survint un gros monsieur qui, après avoir bousculé tout le monde, vint saluer la dame par son nom et engager avec elle une conversation sur la pluie et le beau temps, la santé de sa famille, etc…, etc.

Ànouveau la buraliste parut avoir oublié ma présence.

Cependant, le visage collé contre le guichet, j’avais cherché des yeux, parmi le tas de lettres, une écriture amie, et je venais de reconnaître sur une enveloppe l’écriture de ma mère.

Malheureusement, le gros monsieur venait aussi chercher son courrier. Comme on se disposait à le servir avant moi, je pris le parti de protester vivement, mais la dame, sans tenir compte de mes protestations, chercha pour le nouveau venu plusieurs lettres, tout en continuant sa conversation avec la nonchalance d’une créole qui se respecte.

Le gros monsieur parti, c’était enfin mon tour.

Mais un employé vint demander un renseignement à son collègue en jupon ; la dame abandonna son poste, et une nouvelle conversation s’engagea.

Mon attente menaçait de se prolonger indéfiniment.

Résigné, je brisai la bande de mon paquet de journaux et me plongeai dans la lecture. Les colonnes étaient encore emplies de polémiques ayant trait à « l’Affaire ». On ne parlait que de cela.

Un filet encadré de crayon bleu attira mon attention. Un ami, en quelques lignes flatteuses, annonçait ma libération, et je fus ému de cette marque de sympathie qui, pour un instant, me fit oublier mon impatience et le lieu où j’étais.

— Voilà. C’est tout !

D’une voix brève, cassante, l’employée avait prononcé ces mots, en poussant dans ma direction tout un paquet de lettres. N’ayant plus rien à faire, et n’ayant plus personne à servir, elle avait rejoint son guichet sans que, même, je m’en fusse aperçu, et elle avait pris le parti de me délivrer, enfin, mon courrier.

Je me sauvai en possession de mon trésor, et allai m’installer vis-à-vis du bureau de poste, sur un banc de la Place des Palmistes.

Fiévreusement, je cherchai parmi les suscriptions. Je retrouvai l’écriture de mon excellente mère. Le cœur serré, les doigts tremblants, je déchirai l’enveloppe, et, les yeux humides de pleurs, je lus :

« Tu es enfin libre ! Quelle joie, quel bonheur pour tes vieux parents ! Ton bon père est rajeuni de dix ans. Nous avions désespéré de te revoir… »

Quatre grandes pages pleines, bien pleines, m’assuraient, une fois encore, d’un inaltérable amour.

Pour un instant, je me sentis moins seul. Par la pensée, je me transportai au pays, parmi les miens, oubliant que l’Océan immense nous séparait et cinq années encore à passer sur la terre maudite de l’exil.

En travers de la dernière page était un touchant post-scriptum :

« J’allais oublier de te dire que je t’ai expédié deux petits colis contenant des vêtements et du linge, que tu trouveras en même temps que cette lettre. J’espère n’avoir rien oublié. »

Cet envoi arrivait bien à propos car je n’avais pour tout vêtement qu’un pantalon et une veste de toile grise taillés dans des vareuses de forçats et, dans cet accoutrement, je n’étais guère présentable…

Après la lettre de ma mère je décachetai des lettres d’amis, venues d’un peu partout, de Bordeaux, de Paris, de Tours, de Marseille.

Une enveloppe attira mes regards.

Je n’en connaissais point l’écriture et elle portait une en-tête imprimée : « Ligue Française pour la Défense des Droits de l’Homme et du Citoyen ».

J’ignorais totalement l’existence de cette ligue, et ce titre ne fut pas sans m’intriguer, mais je tenais à prendre connaissance, tout d’abord, des lettres de mes camarades et je réservai pour la fin la communication de la Ligue des Droits de l’Homme.

Une lettre de mon ami Sébastien Faure me donnait justement quelques renseignements sur elle, m’expliquait son but, et m’apprenait que, grâce à son insistance, on s’y occupait de moi.

J’ouvris la missive à en-tête.

Elle était signée du nom du secrétaire Morhardt, et m’annonçait que l’on travaillait à mon rapatriement. Elle contenait un billet de cent francs.

Ce secours imprévu allait m’aider à faire mes premiers pas dans ma nouvelle existence.

Quel doux réconfort, quel baume à toutes mes rancœurs, furent pour moi ces multiples manifestations de solidarité, d’amitié, de camaraderie !

Il faut avoir passé par d’aussi rudes épreuves que celles du bagne pour se rendre compte de l’heureux événement que peut être, en de telles circonstances, une lettre d’ami. Aussi garderai-je toujours le souvenir ému de ceux dont l’affection ne fut point affaiblie par les années et qui se réjouirent avec moi de mon retour à la liberté.

J’ai à cœur de leur en exprimer aujourd’hui encore toute ma reconnaissance.

Combien de malheureux, dans l’enfer du bagne, ne sont-ils pas oubliés de tous, contraints de subir, en plus des tortures physiques de la chiourme, cette torture morale d’aimer encore alors que l’on prend peu à peu conscience que l’on ne vous aime plus !

J’étais si joyeux que j’en perdais la notion du temps. Je relisais une fois encore la lettre de ma mère lorsque sonna midi et je me souvins seulement alors que Jeanne m’avait donné rendez-vous à onze heures pour déjeuner. Il ne m’aurait certainement pas attendu. Qu’importait en somme ? Je me contenterais des reliefs. Le plaisir m’avait d’ailleurs enlevé tout appétit.

Lorsque je fus proche du petit atelier où travaillaient mes amis, j’aperçus devant la porte Vespi qui, inquiet de mon absence, guettait mon arrivée.

Mes camarades n’avaient point encore commencé à manger.

Pendant le repas, qui fut bref, je leur racontai les incidents de la matinée et je ne tardai point à les quitter.

J’avais hâte de continuer mes courses.

Aussitôt la dernière bouchée avalée, je me rendis à la douane pour réclamer les colis que ma mère m’annonçait.

Àla douane, même question qu’à la poste :

« Vos papiers ! »

Même exhibition de mon livret ; même coup d’œil de la part de l’employé.

On rechercha les colis avec une lenteur toute administrative.

J’en attendais deux, on m’en remit trois.

Le troisième était une petite caisse contenant des outils appelés à me rendre de grands services. J’y trouvai des pinceaux, des couleurs, une palette, enfin tout un nécessaire de peintre décorateur, adressé de Paris par un mien cousin.

Cet envoi allait me permettre d’exercer immédiatement ma profession.

Je comptais sans la douane !

J’avais bien reconnu mes colis, mais le gabelou m’informa qu’il ne pourrait me les délivrer que lorsque j’aurais acquitté les droits d’entrée s’élevant à la somme de quarante-deux francs vingt centimes.

— Quarante-deux francs ! m’écriai-je effaré. Vous ne vous trompez pas ?

— Quarante-deux francs vingt centimes, insista l’employé.

— Mais, pouvez-vous me faire le détail de mon compte ?

— Il y a un registre à la disposition du public, consignez-y votre réclamation si vous en avez une à faire, mais payez d’abord !

Je n’étais nullement disposé à me soumettre à cette injonction qui devait m’enlever, d’un coup, presque la moitié de ma petite fortune. « Payez d’abord, vous réclamerez ensuite », c’est bientôt dit. Mais une fois l’argent entré dans les caisses de l’administration, c’est le diable pour l’en faire sortir. Je jugeai donc prudent de ne pas me défaire de la somme réclamée et demandai à voir le capitaine des douanes, personnage cependant difficile à approcher, surtout lorsque le courrier est en rade.

Après une heure et demie d’attente, je fus introduit auprès de ce fonctionnaire qui, à l’encontre de ses subordonnés et autres ronds-de-cuir, me reçut avec beaucoup de politesse.

Je lui exposai le but de ma visite et, après quelques paroles d’encouragement, il m’emmena à l’entrepôt et fit établir mon compte qui se réduisit à la somme de quatre francs vingt centimes.

Les chiffres étaient les mêmes, mais le gabelou avait, sur le premier bordereau, négligé, comme par hasard, une décimale, en sorte que le versement se trouvait décuplé… je n’oserais affirmer au profit de qui (?).

Les formalités de douane m’avaient retenu trop longtemps pour qu’il me fût possible de continuer mes investigations dans les différentes administrations où j’avais encore à me présenter pour obéir aux décrets qui régissent les transportés libérés. Je rejoignis donc mes amis, que je trouvai absorbés par la lecture des journaux que j’avais reçus de France.

En attendant l’heure du dîner, je procédai à l’inventaire des objets que je venais si heureusement de dégager de la douane.

Dans la façon dont chaque chose était emballée, je reconnus l’attention affectueuse de ma bonne vieille maman, mais je constatai en même temps que l’excellente femme ne s’était pas rendu compte du climat de la Guyane. Il y avait dans mes ballots un chapeau de feutre étroit et lourd, des chaussettes de laine, des chemises de flanelle et des vêtements de drap, bref un équipement comme en prévision d’un hiver rigoureux.

Je suppléai à tout cela en achetant, le soir même, un complet de toile et quelques objets de première nécessité, sans oublier l’immense et traditionnel parasol indispensable dans ces pays de soleil torride et de pluies diluviennes.

J’ignorais en quel endroit je passerais ma deuxième nuit de liberté, mais j’étais bien décidé à ne pas retourner dans la « chambre » de Jeanne.

Je ne me sentais point le courage de subir une seconde fois le supplice dès moustiques et des odeurs pestilentielles de la cour !

Il fut décidé qu’en attendant mieux, je reposerais dans l’atelier de notre ami commun. Dorénavant, j’utiliserais pour me coucher la table de tailleur sur laquelle il travaillait durant le jour.

J’étais habitué à « chercher le fil de la planche », comme on dit au pénitencier, et je passai une nuit qui me parut délicieuse.

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