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Demerara est le point d’escale de tous les grands vapeurs anglais qui font la côte des Antilles.
Comme dans les autres colonies britanniques, les habitants semblent être tout aux affaires, insensibles à ce qui ne concerne point leurs intérêts.
Comme à Trinidad, ce sont des femmes qui sont occupées aux travaux du port.
Depuis Cayenne, nous n’avions passé qu’un seul jour sans escale et cette distraction charmait heureusement les lenteurs du voyage, mais elle était par malheur de trop peu de durée.
Je devais quitter à Demerara le jeune Espagnol, ami de quelques jours, et il insista pour que je l’accompagnasse chez sa tante qui lui donnait l’hospitalité pour quelques mois. Cette visite employa le peu d’heures que j’avais à rester à terre et je n’ai conservé de Demerara que le gracieux souvenir d’un cottage semblant appartenir à quelque roman de Dickens, et dans lequel une charmante dame et une jeune miss nous offrirent le thé. Leur réception fut si aimable que je ne pris congé d’elles qu’avec regret et que je ne fus point contrit de n’avoir pu parcourir la ville.
Si j’eusse ignoré, en touchant à Fort-de-France, que je me trouvais dans une colonie française, je n’aurais pas tardé à m’en apercevoir.
Partout, il nous avait été possible de débarquer dès notre arrivée ; cette fois, la Ville-de-Tanger, ayant pris son mouillage à une heure, l’autorisation de débarquer ne nous fut donnée que trois heures après.
Je rencontrai sur le quai une trentaine de gendarmes qui attendaient le débarquement de leurs chevaux. Ils étaient arrivés en même temps que nous et j’appris qu’ils venaient renforcer la brigade de Fort-de-France et de Saint-Pierre afin de maintenir dans l’ordre les ouvriers des rhumeries qui s’étaient mis en grève.
Ils arrivaient un peu tard. La besogne était faite. Le lieutenant d’infanterie de marine Kahn, ayant mobilisé ses marsouins, avait donné l’ordre de tirer dans le tas des émeutiers : une dizaine d’entre eux avaient été tués, les autres avaient repris le travail.
Pauvres nègres ! Avant que Schœlcher ne les eût délivrés de l’esclavage, ils recevaient du moins, en échange de la besogne quotidienne, le gîte et une nourriture assurée. Aujourd’hui on les traite comme de vulgaires hommes libres, c’est-à-dire que leur salaire est fixé par les fils de l’ancien maître et qu’il se trouve insuffisant pour fournir à leur entretien.
Autrefois, quand ils se révoltaient, une telle audace était châtiée à coups de fouet et de bâton. Aujourd’hui ce sont les armes de précision des soldats de France qui se chargent de les remettre sous le joug !
Nous devions séjourner trois jours à la Martinique en l’attente du vaisseau le Saint-Germain qui nous transporterait à Saint-Nazaire.
Mon amie ayant été gravement indisposée, je décidai que nous irions habiter à l’hôtel jusqu’à l’arrivée du courrier et beaucoup de passagers nous imitèrent, à la grande joie des maîtres-d’hôtel et du maître-coq de la Ville-de-Tanger qui avaient charge de nous entretenir jusqu’au moment du transbordement et qui bénéficiaient ainsi d’une aubaine.